‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 28 sur 252 · L'union à Jésus · texte numérisé non relu

L'union à Jésus

Entre la vie chrétienne et la vie de Jésus, outre les rapports de conformité et de dépendance dont nous venons de parler, le P. Eudes signale un rapport de société et d'union qu'il importe d'étudier, à cause des conséquences pratiques qui en découlent.

Pour bien saisir ce nouvel aspect de la vie chrétienne, rappelons-nous encore une fois que les curétiens sont les membres d'un corps moral, ou, comme on dit d'ordinaire, d'un corps mystique2, dont Jésus- Christ est le chef. Dans un corps moral, chaque membre a évidemment sa vie et son activité propres. Et pourtant la vie de chacun d'eux est associée à la vie des autres et surtout à celle du chef. Bien plus, chaque membre, et surtout le chef, agit au nom et au profit de tous, de telle sorte que le chef et les membres travaillent de concert, se suppléent mutuellement et contribuent ainsi à leur perfection réciproque.

1 Royaume de Jésus, 6e part., Élévations à Jésus pour taire saintement ses actions.

' « L'Églisedu Christ n'est pas son corps de chair: c'est un corps moral comme l'est toute société, mais c'est une société d'ordre surnaturel. Outre les liens extérieurs qui unissent ses membres, elle a une vie intérieure, spirituelle et cachée qui met en communication les fidèles entre eux et les unit avec leur chef. C'est pour exprimer cette union infime et secrète que l'Église est appelée, non pas le corps moral, mais le corps mystique du Christ ». Lhoumeau. La rie spirituelle à l'école ttu B. Grignion de Mont fort, p. 53.

C'est exactement ce qui arrive dans l'ordre surnaturel.

Pour avoir sa règle et son principe en Jésus, la vie chrétienne n'en est pas moins, comme l'enseigne le concile de Trente1, notre vie propre et personnelle. Nous la tenons de la libéralité du Sauveur, mais elle est à nous, et nous sommes les premiers intéressés à sa conservation et à son développement. Seulement, notre vie spirituelle ne se déroule pas dans la solitude de l'isolement. Elle est intimement liée à celle de tous les fidèles, et surtout à celle de Jésus, le divin chef dont nous sommes les membres.

Que nous y songions ou non, quand nous agissons chrétiennement, ce n'est pas seulement ennotre nom que nous agissons, mais aussi au nom de Jésus-Christ, comme ses représentants, ses ambassadeurs, les continuateurs de sa vie, et notre action lui profite. Non qu'elle ajoute quelque chose à la plénitude de sa vie personnelle et qu'elle le perfectionne en lui-même, mais elle lui procure hors de lui cette extension de vie et ce complément de perfection que le chef trouve dans les membres dociles à son influence. C'est en ce sens que l'Eglise a pu être appelée par saint Paul la plénitude de Jésus-Christ, et que nous concourons tous, selon le mot de l'Apôtre à la perfection du divin Maitre\

Mais, en retour, toute la vie de Jésus-Christ tourne à notre avantage. Chef religieux de l'humanité, il a associé ses membres à tous les actes de sa vie, et il les fait bénéficier de la sainteté avec laquelle il les a

1 « Unica formalis causa [Justificationis] est justifia Dei, non qua ipse justus est, sed qua justos nos l'acit, qua videlicet ab eo donati... verejusti nominamur et sumus, justitiam in nobis recipientes, unusquisque suam secundum mensuram, quam Spiritus sanctus partitur singulis prout vult. » Gonc. Trid.. Sess. VI, cap. "î.

* Eph. IV. 13.

accomplis. « Le Sauveur, dit Bossuet daus ses Réflexions sur Va (/unie de Jésus-Christ, s'était chargé, non seulement des péchés, mais aussi de tous les intérêts, des obligations et de tous les devoirs de ses enfants... Leur agonie était à la croix distinctement présente aux yeux.de son cœur : it prévit le genre de maladie dont ils devaient mourir ; et comme il n'ignorait pas combien les douleurs et les symptômes d'une maladie violente ou précipitée lieraient, avec les sens, les plus nobles facultés de l'âme, et les rentraient faibles et impuissantes dans leur abattement, qui pourrait comprendre l'étendue* et l'effort de la charité avec laquelle il regarda leur agonie comme inséparable de la sienne? Tout ce qu'il fit alors, il le fit en acquit de leurs obligations et en supplément de ce qu'ils ne pourraient faire en ce temps... Il offrit cette agonie de ses enfants et toute sa suite, par un mouvement d'amour qu'il leur communiqua dès lors, s'ils sont en état d'y avoir part; et dont il leur fit le transport aux yeux et dans le sein de son Père, en supplément de leur impuissance, si leur raison obscurcie les rendait incapables d'entrer actuellement dans ses dispositions ». Ce que dit Bossuet de l'agonie de Jésus Christ, il faut l'étendre à tous les états et à toutes les actions de sa vie ici-bas. Toujours et partout Notre-Seigneur a agi en qualité de chef et au nom des membres de son corps mystique, comme en son nom personnel. Et c'est pour cela, autant que pour nous donner des exemples appropriés à toutes les situations, que le divin Maître a daigné passer par toutes les phases et s'assujettir à toutes les nécessités de la vie humaine. Il voulait sanctifier en sa personne notre vie tout entière, et suppléer à notre insuffisance en rendant à son Père, pour lui-même et pour nous, les devoirs particuliers que réclament les divers états de la vie humaine.

INTHODl'CTION 31

Le V. P. Eudes se complaisait dans cette pensée. Il y revient souvent dans Le Royaume 'de Jésus, mais il y insiste spécialement dans les exercices qu'il nous invite à faire au sujet de notre naissance et de notre baptême, etdans ceux qu'il nous propose comme préparation à la mort. C'est en effet aux deux extrémités de la vie que nous avons le plus besoin de trouver en Jésus un supplément à notre impuissance. L'enfant ne peut rien, et d'ordinaire le mourant ne peut pas grand'chose. Quelle joie de songer que Jésus, en entrant dans le monde, a consacré à son Père le commencement de notre vie en même temps que les débuts de la sienne ! Quelle consolation de savoir que si, à nos derniers moments, la maladie nous empêche de penser à Dieu, Jésus a par avance accepté la mort à notre place, et remis notre âme avec la sienne entre les mains de notre Père commun ! Et de même pour tout le reste de notre vie ; car « l'office du chef étant, dit le P. Eudes1, défaire tout ce qu'il fait pour soi et pour ses membres », dans ses prières, ses travaux, ses souffrances, Notre- Seigneur agissait pour nous aussi bien que pour lui, et de la sorte il a suppléé d'avance à ce qu'il y a de défectueux et d'imparfait dans toutes nos œuvres. C'est ce que le divin Maître enseignait un jour à la B. Marguerite-Marie, lorsqu'il lui disait : « Je te constitue héritière de mon Cœur et de tous ses trésors pour le temps et pour l'éternité, te permettant d'en user selon tes désirs... Il réparera et suppléera à tes défauts et t'acquittera de tes obligations2. »

Pour avoir part à ce divin supplément, qui nous vient du Sauveur, il suffit, à la rigueur, de lui être uni d'une manière habituelle par la grâce sanctiliante.

i Royaume de Jésus, l°part., Elévation à Jésus au sujet de notre naissance.

J Daniel, Histoire delà B. Marguerite-Marie, p. 182. Paris, 1805.

32 LE ROYAl'ME DE JÉSUS

Car le moindre degré de grâce fait de nous les membres vivants de Jésus-Christ, et les membres profitent toujours, même à leur insu, de ce que fait le chef, dès qu'ils ne sont pas séparés de lui *.

Toutefois l'union actuelle à Jésus-Christ élargit singulièrement le canal par où ses faveurs arrivent jusqu'à nous. Aussi le P. Eudes ne cesse-t-il de la recommander à ses disciples. Il leur conseille de ne jamais perdre de vue le divin Maître, de se considérer en tout comme ses membres, et de recourir à toute sorte de pieuses inventions pour vivre et mourir avec lui2.

Le premier procédé qu'il indique pour associer ainsi nos actions à celles de Jésus, c'est de nous rappeler, dans les diverses circonstances de notre vie, ce que Jésus-Christ a fait pour nous dans des circonstances analogues, en vue non seulement de conformer notre conduite à la sienne, mais encore d'adhérer à tout ce qu'il a fait en notre nom. Ainsi, puisque à son entrée dans le monde, en s'offrant luimême à son Père, il lui a offert en même temps chacun des membres de son corps mystique comme autant d'hosties disposées à se sacrifier à sa gloire, c'est un devoir pour nous d'agréer et de ratifier l'oblation qu'il a faite de notre vie à Dieu le Père. « 0 mon divin chef, disait le P. Eudes en s'adressant à Jésus-Christ, vous avez rendu pour moi à votre Père, en votre naissance temporelle, tous les devoirs que j'aurais dû lui rendre en la mienne, et vous avez pratiqué les actes et exercices que j'aurais dû pratiquer. Oh ! que de bon cœur je consens et adhère

» Royaume de Jésus. "ie partie, .Méditations sur la vie glorieuse de Jésus dans le ciel. Cf. Bossuet, Réflexions sur l'agonie de Notre-Seigneur.

5 Royaume de Jésus, '■)- part., Comme il faut commencer l'année avec Jésus, et passim.

à tout ce que vous avez fait alors pour moi ! Je le ratifie et approuve de toute ma volonté, et je le voudrais signer de la dernière goutte de mon sang ' ».

Le Ve'nérable nous rappelle ensuite que la vie de Jésus nous appartient, et que nous pouvons en disposer comme d'un bien propre pour l'acquit de nos obligations. Notre-Seigneur, en effet, en se donnant à nous, ne nous a-t-il pas conféré un droit réel sur toutes ses œuvres ? D'ailleurs , il est notre chef et nous sommes ses membres. Or le chef et les membres ne font qu'un, et comme le chef peut disposer à son gré de ce qui appartient aux membres, de même ceux-ci peuvent user de ce qui est au chef. Jésus est donc à nous, et nous pouvons, en toute occasion, offrir à son Père ses œuvres extérieures et ses exercices intérieurs, en supplément de la pauvreté de nos hommages et en réparation de la multitude de nos défaillances. « Je sais bien ce que je ferai, disait le P. Eudes. J'ai un Jésus qui a en soi un trésor infini de vertus, de mérites et de saintes œuvres, et qui m'a été donné pour être mon trésor, ma vertu, ma sanctification, ma rédemption et réparation. Je l'offrirai au Père Eternel, au Saint-Esprit, à la sainte Vierge, à tous les Anges et à tous les Saints, en réparation et satisfaction de tous les manquements que j'ai commis au regard d'eux. 0 Père saint, ô divin Esprit, je vous offre tout l'amour et l'honneur que mon Jésus vous a rendus en toute sa vie, par toutes ses divines pensées, paroles et actions, par le divin usage qu'il a fait de toutes les parties de son corps et de son âme, par les vertus qu'il a exercées, et par toutes les souffrances qu'il a por-

' Royaume de Jésus Ie part., Elévation à Jésus au sujet de notre naissance.

tées, en satisfaction de toutes les offenses que j'ai commises contre vous en toute ma vie1 ».

Le P. Eudes e'tait si convaincu de la réalité des droits que Jésus-Christ nous a donnés sur sa personne et sur sa vie, et aussi sur la personne et la vie de tous les membres de son corps mystique, qu'il croyait pouvoir employer le cœur, l'âme et toutes les puissances du divin Maître et de ses membres pour rendre à Dieu le culte d'adoration et d'amour que réclame sa bonté infinie. Ainsi, après avoir conseillé de répéter en forme de chapelet les paroles suivantes, qui sont l'expression pratique du premier des commandements de Dieu, et qu'il inséra plus tard dans Y Ave Cor sanctissirnum : Je vous aime, \6 mon Dieu . de tout mon cœur, de toute mon dme, de toutes mes forces, voici le commentaire qu'il en donne : • « En disant : De tout mon cœur, il faut entendre cela du Cœur de Jésus, de celui de la sainte Vierge, et de tous les cœurs des Anges et des Saints du ciel et delà terre, lesquels tous ensemble n'ont qu'un seul cœur avec le très saint Cœur de Jésus et de Marie, par l'union qui est entre tous ces cœurs ; et ce Cœur est nôtre, puisque saint Paul nous assure que toutes choses, sans exception, sont à nous: Omniu vestra sunt*; et par conséquent, nous le pouvons et devons employer comme chose nôtre à aimer [Dieu]3. »

Je n'ai pas besoin de faire remarquer la grandeur et la beauté de ces vues, où l'on trouve déjà exprimé avec une précision et une rigueur qui ne seront point dépassées, l'un des traits caractéristiques de la dévotion du Vénérable au très suint Cœur de Jésus et de Marie. Elles nous surprennent un peu de prime

1 Royaume de Je'sus, 1' part., Préparntion à la mort, Troisième jour.

2 1 Cor. [Il, il.

3 Royaume de Jésus, 4e part., Chapelet du saint amour de Jésus.

abord, parce que nous sommes habitués, de nos jours, à restreindre nos relations avec Jésus-Christ. Nous ne voyons en lui que le Rédempteur qui a satisfait pour nos péchés, et le Dieu qui a droit à nos adorations, alors qu'il est, de plus, le chef, dont la vie doit s'unir à la nôtre pour en couvrir les défauts et lui donner la perfection qui la rendra agréable aux yeux du Père céleste.

Un dernier moyen de bénéficier des mérites de Jésus-Christ et des saints, c'est de nous adresser directement à eux en les priant de réparer tous nos manquements et de glorifier Dieu à notre place. « C'est, dit le P. Eudes, la prière la plus agréable qu'on puisse leur faire, et celle qu'ils exaucent le plus volontiers'. » Elle nous assure une part spéciale à l'amour et aux louanges qu'ils rendent continuellement à Dieu, car ce Dieu de bonté regarde comme venant de nous les hommages qui lui sont rendus à notre requête et en notre nom2. Le V. P. Eudes nous engage surtout à terminer par une prière de ce genre tous nos exercices de |>iété. Il désire, par exemple, que le matin, à la lin de l'oraison, nous demandions à Jésus et à ses saints de réparer toutes les fautes que nous avons commises dans ce saint exercice, et de le continuer en notre nom pendant la journée. Et de même le soir, au moment de prendre notre repos, il veut que nous les invitions à glorifier Dieu à notre place pendant le sommeil de la nuit3.

A son tour, le Vénérable craignait de se montrer égoïste dans ses pratiques de piété. C'est pourquoi, à l'exemple de Jésus-Christ, il faisait tous ses exer-

' Royaume de Jésus. 1" part.. Trois moyens de l'aire de notre vie un exercice de louanges.

2 Royaume de Jésus, l. c.

3 Royaume de Jésus, 1" part., Exercice du soir.

cices pour lui el pour les autres hommes. C'était à ses yeux un moyen de glorifier Dieu davantage et de faire profiter le prochain du bien qu'il faisait. Aussi nous recommande-t-il instamment cette pratique si éminemment catholique ', qu'il tenait du cardinal de Bérulle, et que du reste Notre-Seigneur lui-même nous a enseignée en nous apprenant, dans le Pater. à ne point séparer nos intérêts de ceux de nos frères.

Page 1