‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 85 sur 252 · II. — Confirmation de la vérité précédente · texte numérisé non relu

II. — Confirmation de la vérité précédente

Pour entendre plus clairement, et pour établir plus fortement dans votre âme celte vérité fondamentale de la vie, de la religion et dévotion chrétienne, remarquez et considérez, s'il vous plaît, que Notre-Seigneur Jésus a deux sortes de corps et deux sortes de vie. Son premier corps est son corps personnel, qu'il a pris de la très sainte Vierge ; et sa première vie est la vie qu'il a eue en ce même corps, pendant qu'il était sur la terre. Son second corps, c'est son corps mystique, à savoir l'Église, que saint Paul appelle Corpus Chrisli*, le corps de Jésus-Christ ; et sa seconde vie est la vie qu'il a

1 " Oramus semper pro vobis, ut dignetur vos vocatione sua Deus noster, et impleat omnem voluntatem bonitatis et opus fidei in virtute, ut clarificetur nomen Doaiini Jesu Christi in vobis , et vos in illo. » Il Thess. I, 11, 12.

2 I Cor. XII, 27.

dans ce corps et dans tous les vrais chétiens, qui sont membres de ce corps. La vie passible et temporelle que Jésus à eue dans son corps personnel, a été accomplie et terminée au point de sa mort ; mais il veut continuer cette même vie dans son corps mystique, jusqu'à la consommation des siècles, afin de glorifier son Père par les actions et souffrances d'une vie mortelle, laborieuse et passible, non seulement durant l'espace de trentequatre ans, mais jusqu'à la fin du monde. Si bien que la vie passible et temporelle que Jésus a dans son corps mystique, c'est-à-dire dans les chrétiens, n'a point encore son accomplissement, mais elle s'accomplit de jour en jour dans chaque vrai chrétien, et elle ne sera point parfaitement accomplie qu'à la fin des temps.

C'est pourquoi saint Paul dit qu'il accomplit ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ pour son corps, qui est l'Eglise1 ; et ce que saint Paul dit de soi-même, on le peut dire de chaque vrai chrétien, lorsqu'il souffre quelque chose avec esprit de soumission et d'amour vers Dieu. Et ce que saint Paul dit des souffrances, on le peut dire de toutes les autres actions qu'un chrétien fait en la terre. Car, comme saint Paul nous assure qu'il accomplit les souffrances de Jésus-Christ, aussi on peut dire en vérité, qu'un vrai chrétien, qui est membre de Jésus- Christ et qui est uni avec lui par sa grâce, continue et accomplit par toutes les actions qu'il fait en l'esprit de Jésus-Christ, les actions que le même Jésus-Christ a faites durant le temps de sa vie passible sur la terre. De sorte que, quand un chrétien fait oraison, il contimue et accomplit l'oraison que Jésus-Christ a faite en la terre ; lorsqu'il travaille, il continue et accomplit la vie laborieuse de Jésus-Christ ; lorsqu'il converse avec le prochain en esprit de charité, il continue et accomplit

1 « Adimpleo ea quue desunt pussionum Christi in carne mea.pro -corpore ejus quod est Ecelesia. » Col. I, 24.

la vie conversante de Jésus-Christ ; lorsqu'il prend son repas ou son repos chrétiennement, il continue et accomplit l'assujettissement que Jésus-Christ à voulu avoir à ces nécessités ; et ainsi de toutes les autres actions qui sont faites chrétiennement. Et c'est en celte façon que saint Paul nous déclare que l'Eglise eut V accomplissement de Jésus-Christ, et que Jésus-Christ qui est le chef de l'Eglise, est accompli tout en tous*. Et en un autre lieu, il donne à entendre que nous concourons tous à la perfection de Jésus-Christ, et à l'âge de sa plénitude*, c'est-à-dire à son âge mystique qu'il a dans son Église, lequelne sera point accompli qu'au jour du jugement.

Vous voyez par là ce que c'est que la vie chrétienne ; que c'est une continuation et accomplissement de la vie de Jésus ; que toutes nos actions doivent être une continuation des actions de Jésus ; que nous devons être comme autant de Jésus en la terre, pour y continuer sa vie et ses œuvres, et pour faire et souffrir tout ce que nous faisons et soutirons, saintement et divinement, dans l'esprit de Jésus, c'est-à-dire dans les dispositions et intentions saintes et divines dans lesquelles ce même Jésus se comportait dans toutes ses actions et souffrances. Parce que, ce divin Jésus étant notre chef, et nous étant ses membres et ayant une union avec lui incomparablement plus étroite, plus noble et plus relevée que l'union qui est entre le chef et les membres d'un corps naturel ; il s'ensuit nécessairement que nous devons plus particulièrement et plus parfaitement être animés de son esprit et vivant de sa vie, que les membres d'un corps naturel ne sont animés de l'esprit et vivant de la vie de leur chef.

1 « Et ipsum dédit caput supra omnem Ecclesiam, quae est corpus ipsius, et plenitudo ejus, qui oninia in omnibus adimpletur.» Eph. I, 32, 23.

s « Et ipse dédit quosdam apostolos... in sedificationem corporis Christi ; donec occurramus ornnes in unitateni fidei, et agnitionis Filii Dei, in virum perlectum, in niensuram œtatis plenitudinis Christi. ». Eph. IV, 11-13.

Ces vérités sont très grandes, très importantes et très considérables ; elles nous obligent à choses grandes, et doivent être bien considérées par ceux qui désirent vivre chrétiennement. Considérez-les donc souvent et avec attention, et apprenez de là que la vie, la religion, la dévotion et piété chrétienne consiste proprement et véritablement à continuer la vie, la religion et la dévotion de Jésus sur la terre, et qu'à raison de cela, non seulement les religieux et religieuses, mais tous les chrétiens sont obligés à mener une vie toute sainte et divine, et à faire toutes leurs actions saintement et divinement. Ce n'est pas impossible, ni même si difficile comme plusieurs s'imaginent, ains très doux et très facile à ceux qui ont soin d'élever souvent leur esprit et leur cœur en Jésus, et de se donner et unir à lui en tout ce qu'ils font, suivant l'usage des exercices qui ont été proposés ci-devant, et qui seront encore déclarés ci-après.

III. — Quels sont les fondements de la vie et sainteté chrétienne.

Puisque nous n'avons droit de vivre au monde que pour y continuer la vie sainte et parfaite de notre chef, qui est Jésus, il y a quatre choses que nous devons souvent considérer et adorer dans la vie que Jésus a eue sur la terre, et que nons devons tâcher, autant qu'il nous est possible, avec l'aide de sa grâce, d'exprimer et continuer en notre vie, comme quatre choses qui sont les quatre fondements de la vie, de la piété et sainteté chrétienne ; sans lesquelles, par conséquent, il est impossible d'être vraiment chrétien. C'est pourquoi il est nécessaire de vous dire ici quelque chose de chacune en particulier.

IV. — Du premier fondement de la vie et sainteté chrétienne, qui est la foi.

LE premier fondement de la vie chrétienne, c'est la foL Car saint Paul nous déclare que, si nous voulons aller à Dieu, et avoir accès à sa divine Majesté, le premier pas qu'il faut faire, c'est de croire1 ; et que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu*. La foi, dit ce même Apôtre, est la substance et la base des choses que nous espérons3. C'est la pierre fondamentale de la maison et du royaume de Jésus-Christ. C'est une lumière céleste et divine, une participation de la lumière éternelle et inaccessible, un rayon de la face de Dieu ; ou pour parler conformément à l'Écriture, la foi est comme un divin caractère, par lequel la lumière de la face de Dieu est empreinte dans nos âmes1'. C'est une communication, et comme une extension de la lumière et science divine qui a été infuse dans l 'âme sainte de Jésus au moment de son Incarnation. C'est la science de salut, la science des Saints, la science de Dieu, que Jésus-Christ a puisée dans le sein de son Père, et qu'il nous a apportée en la terre pour dissiper nos ténèbres, pour illuminer nos cœurs, pour nous donner les connaissances nécessaires afin de servir et aimer Dieu parfaitement, pour soumettre et assujettir nos esprits aux vérités qu'il nous a enseignées et qu'il nous enseigne encore par lui-même et par son Église ; et par ainsi, pour exprimer, continuer et accomplir en nous la soumission, la docilité et l'assujettissement volontaire et sans obscurité, que son esprit humain a eu au regard des lumières que son Père éternel

1 « Credere enim oportel accedentem ad Deum ». Heb. XI, 6. 1 « Sine fide autem impossibile est placere Deo. » Heb. XI, G. 3 « Est autem fides sperandarum substantia rerum. » Heb. XI. 1. *« Signatum est super nos lumen vultustui, Domine. » Ps. IV, 7

lui a communiquées, et des vérités qu'il lui a enseignées. Si bien que la foi, qui nous est donnée pour captiver et assujettir nos esprits à la créance des vérités qui nous sont annoncées de la part de Dieu, est une continuation et un accomplissement de la soumission amoureuse et très parfaite que l'esprit humain de Jésus Christ a eue aux vérités que son Père éternel lui a annoncées.

C'est cette lumière et science divine qui nous donne une parfaite connaissance, autant qu'on la peut avoir en cette vie, de toutes les choses qui sont en Dieu et hors de Dieu. La raison et la science humaine nous trompent le plus souvent, parce qu'elles sont trop faibles et limitées en leurs lumières pour atteindre à la connaissance des choses de Dieu, qui sont infinies et incompréhensibles ; comme aussi, parce que la science et la raison humaine sont trop remplies de ténèbres et d'obscurités, en suite de la corruption du péché, pour pouvoir même avoir une véritable connaissance des choses qui sont hors de Dieu. Mais la lumière de la foi étant une participation de la vérité et lumière de Dieu, elle ne nous peut tromper, ains nous fait voir les choses comme Dieu les voit, c'est-à-dire en leur vérité et telles qu'elles sont aux yeux de Dieu.

De sorte que, si nous regardons Dieu avec les yeux de la foi, nous le verrons en sa vérité, tel qu'il est, et comme face à face en quelque manière. Car, encore bien que la foi soit jointe à l'obscurité, et quelle nous fasse voir Dieu, non pas clairement comme on le voit dans le ciel, mais obscurément et comme au travers d'un nuage ; néanmoins elle n'abaisse pas sa grandeur suprême à la portée de notre esprit, comme fait la science, mais elle pénètre, au travers de ses ombres et obscurités, jusque dans l'infinité de ses perfections, et nous le fait connaître tel qu'il est, c'est-à dire infini en son être et en toutes ses divines perfections. Elle nous fait connaître que tout ce qui est en Dieu et en Jésus-Christ Homme-

Dieu, est infiniment grand et admirable, infiniment adorable et aimable, et infiniment digne d'être adoré, glorifié et aimé pour l'amour de lui-même. Elle nous fait voir que Dieu est très véritable et fidèle en ses paroles et en ses promesses ; qu'il est tout bonté, tout douceur et tout amour au regard de ceux qui le cherchent et qui mettent leur confiance en lui ; mais qu'il est tout rigueur, tout terreur et tout sévérité au regard de ceux qui l'abandonnent, et que c'est chose épouvantablement horrible de tomber entre les mains de sa justice. Elle nous donne une connaissance très assurée que. la divine Providence conduit et gouverne toutes les choses qui se passent en l'univers, très saintement, très sagement, et. en la meilleure manière qui puisse être, et qu'elle mérite d'être infiniment adorée et aimée pour toutes les choses qu'elle ordonne, soit par justice, soit par miséricorde, au ciel, en la terre et en l'enfer.

Si nous regardons l'Église de Dieu en la lumière de la foi, nous verrons qu'ayant Jésus-Christ pour son chef et le Saint-Esprit pour son conducteur, il est impossible qu'elle puisse en aucune chose s'éloigner de la vérité, ni s'égarer dans le mensonge; et partant, que toutes les cérémonies, usages et fonctions de l'Église sont très saintement instituées ; que tout ce qu'elle défend et commande est très légitimement défendu et commandé ; que tout ce qu'elle enseigne est très infailliblement véritable ; que nous devons être disposés à mourir plutôt mille fois que de nous départir le moins du monde des vérités qu'elle nous annonce ; et qu'enfin nous sommes obligés de révérer et honorer singulièrement toutes les choses qui sont dans l'Église, comme choses saintes et sacrées.

Si nous nous voyons nous-mêmes et toutes les choses du monde avec les yeux de la foi, nous verrons très clairement que nous ne sommes de nous-mêmes que

SECONDE f'ARTIE. — § Y 171

néant, péché et abomination ; et que tout ce qui est au monde n'est que fumée, vanité et illusion.

C'est ainsi qu'il nous faut regarder toutes choses, non pas en la vanité de nos sens, ni avec les yeux de la chair et du sang, ni avec la courte et trompeuse vue de la raison et de la science humaine, mais en la vérité de Dieu et avec les yeux de Jésus-Christ, c'est-à-dire avec cette divine lumière qu'il a puisée dans le sein de son Père, avec laquelle il regarde et connaît toutes choses, et qu'il nous a communiquée afin que nous regardions et connaissions toutes choses comme il les regarde et connaît.

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