V. — Que la foi doit être la conduite de toutes nos actions
Gomme nous devons regarder toutes choses en la lumière de la foi, pour les connaître véritablement : aussi nous devons faire toutes nos actions par la conduite de cette même lumière, pour les faire saintement. Car, comme Dieu se conduit par sa sagesse divine; les Anges, par leur intelligence angélique ; les hommes privés de la lumière de la foi, par la raison ; les personnes du monde, par les maximes qu'on y suit ; les voluptueux, par leurs sens : aussi les chrétiens se doivent conduire par la même,lumière par laquelle Jésus-Christ, qui est leur chef, se conduit, c'est-à-dire par la foi qui est une participation de la science et de la lumière de Jésus Christ.
C'est pourquoi nous devons tâcher par toutes sortes de moyens de bien apprendre cette divine science, et de n'entreprendre jamais rien que par cette sainte conduite. Pour cet effet, au commencement de nos ac~ dons, spécialement des plus importantes, mettons-nous aux pieds du Fils de Dieu, adorons-le comme l'auteur et
le consommateur de la foi, et comme celui qui est la vraie lumière, illuminant tout homme qui vient en ce monde, et le Père des lumières.
Reconnaissons que de nous-mêmes nous ne sommes que ténèbres, et que toutes les lumières de la raison, de la science et même de l'expérience humaine ne sont bien souvent qu'obscurités et illusions, sur lesquelles nous ne devons avoir aucune confiance. Renonçons à la prudence de la chair et à la sagesse mondaine ; prions Jésus qu'il les- détruise en nous comme ses ennemis, qu'il ne permette pas que nous suivions leurs lois, leurs considérations et maximes; mais qu'il nous éclaire de sa céleste lumière, qu'il nous conduise par sa divine sagesse, qu'il nous fasse connaître ce qui lui est le plus agréable, qu'il nous donne grâce et force pour adhérer fortement à ses paroles et promesses, pour fermer constamment les oreilles à toutes les considérations et persuasions de la prudence humaine, et pour préférer courageusement les vérités et maximes de la foi qu'il nous enseigne par son Évangile et par son Église, aux raisons et aux discours des hommes qui se conduisent selon les maximes du monde.
A cette fin il serait très bon, avec la permission de ceux qui vous la peuvent donner, de lire tous les jours à genoux un chapitre, soit en latin ou en français, de la Vie de Jésus, c'est-à-dire du Nouveau-Testament, afin d'apprendre quelle a été la vie d£ votre Père, et de remarquer, par la considération des actions qu'il a opérées, des vertus qu'il a exercées et des paroles qu'il a proférées, les règles et maximes selon lesquelles il s'est conduit, et selon lesquelles il veut que vous vous conduisiez. Car la prudence chrétienne consiste à renoncer aux maximes de la prudence mondaine, à invoquer l'esprit de Jésus-Christ, afin qu'il nous illumine, et qu'il nous conduise selon ses maximes, et qu'il nous gouverne suivant les vérités qu'il nous a enseignées et suivant
les actions et vertus qu'il a pratiquées. Et cela c'est se conduire selon l'esprit de la foi.
VI. — Du second fondement de la vie et sainteté chrétienne, qui est la haine et l'éloignement du péché.
Gomme nous sommes obligés de continuer en la terre la vie sainte et divine de Jésus, aussi nous devons nous revêtir des sentiments et inclinations de ce même Jésus, selon cet enseignement de son Apôtre : Hoc sentite in vobis, quod et in Christo Jesu1 : « Ayez en vous les sentiments de Jésus-Christ. » Or Jésus-Christ a eu en soi deux sortes de sentiments extrêmement' contraires, à savoir : un sentiment d'amour infini au regard de son Père et de nous, et un sentiment de haine extrême au regard de ce qui est contraire à la gloire de son Père et à notre salut, c'est-à-dire au regard du péché ; car, comme il aime son Père et nous aussi infiniment, il hait le péché infiniment. Il aime tant son Père et il nous aime tant, qu'il a fait des choses infiniment grandes, a soufiert des tourments extrêmement douloureux, et a mis5 une vie souverainement précieuse, pour la gloire de son Père et pour notre amour. Au contraire, il a tellement le péché en horreur, qu'il est descendu du ciel en terre, s'est anéanti soi-même prenant la forme de serviteur, a vécu trentequatre ans en terre, d'une vie pleine de travaux, de mépris et de souffrances, a répandu son sang jusqu'à la dernière goutte, et est mort de la plus honteuse et plus cruelle de toutes les morts ; tout cela pour la haine qu'il porte au péché, et pour le désir extrême qu'il a v de l'anéantiren nous.
Or nous devons continuer en nous ces mêmes sentiments que Jésus a eus au regard de son Père et au regard
t Philip. II, 5.
a Sacrifié.
du péché ; nous devons poursuivre la guerre qu'il a faite au péché, pendant qu'il .a été en la terre : car, comme, nous sommes obligés d'aimer Dieu souverainement et de toutes nos forces, aussi sommes-nous obligés de haïr le péché infiniment et de toutes nos puissances.
Pour vous porter à cela, regardez désormais îe péché, non pas comme les hommes le regardent, avec des yeux charnels et aveugles, mais comme Dieu le regarde, avec des yeux éclairés de sa divine lumière, c'est-à-dire avec les yeux de la foi.
En cette lumière et avec ces yeux, vous verrez que le péché étant en quelque sorte infiniment contraire et opposé à Dieu et à toutes ses divines perfections, et étant une privation d'un bien infini qui est Dieu, il porte en soi une malice, une folie, une laideur et une horreur aussi grande, en quelque manière, que Dieu est infini en bonté, en sagesse, en beauté et en sainteté1 ; et par conséquent qu'il doit être en quelque façon autant haï et persécuté, comme Dieu mérite d'être recherché et aimé. Vous verrez que le péché est une chose si horrible, qu'il ne peut être effacé que par le sang d'un Dieu ; si détestable, qu'il ne peut être détruit que par la mort et destruction d'un Homme-Dieu ; si abominable, qu'il ne peut être anéanti que par l'anéantissement du Fils unique de Dieu ; si exécrable devant Dieu, à cause de l'injure et du déshonneur infini qu'il lui rend, que cette injure et ce déshonneur ne peut être réparé dignement que par les travaux, les souffrances, les agonies, la mort et les mérites infinis d'un Dieu.
Vous verrez que le péché est un cruel homicide, un déicide effroyable, et un anéantissement épouvantable de toutes choses. C'est un homicide, puisqu'il est la seule cause de la mort du corps et de l'âme de l'homme tout
*« Peccatum contra Deum commissum quamdam infinilalem habet ex infinitate divinae majestatis : tanto enim offensa est gravior, (juanto major est ille in quem delinquitur. » S. Th. 3, 1,2, ad 2™.
SECONDE l'AKTIE. — § VJ . 175
ensemble. C'est un déicide, parce que le péché et le pécheur a fait mourir Jésus-Christ en la croix, et qu'il le crucifie encore tous les jours en soi-même Et ensuite, c'est un anéantissement de la nature, de la grâce, de la gloire et de toutes choses. Car, anéantissant, autant qu'il est en son pouvoir, l'auteur de la nature, de la grâce et de la gloire, il anéantit par conséquent, mitant qu'il peut, toutes ces choses.
Vous verrez encore que le péché est si détestable devant Dieu, que la première, la plus noble et la plus chère de ses créatures, à savoir l'Ange, étant tombé dans un seul péché, et un péché de pensée seulement, et un péché d'un moment, il l'a précipité du plus haut du ciel au plus profond des enfers, sans lui avoir donné un seul moment de temps pour faire pénitence, parce qu'il en était indigne , et même incapable1 ; et que, lorsqu'il trouve une âme à l'heure de la mort dans un péché mortel, nonobstant qu'il soit tout bonté et tout amour au regard de sa créature, qu'il ait un désir extrême de sauver tout le monde, et qu'il ait répandu son sang et donné sa vie pour cet effet, il est obligé néanmoins par sa justice de prononcer une sentence de damnation éternelle contre cette âme misérable. Mais ce qui est bien plus étonnant que tout cela, c'est que le Père éternel voyant son propre Fils, son Fils unique et bien-aimé, très saint et très innocent, chargé des péchés d'autrui, il ne l'a pas épargné, dit saint Paul, mais il l'a livré pour nous à la croix et à la mort-, tant le péché est abominable et exécrable devant lui.
Vous verrez de plus que le péché est si plein de malignité, qu'il change les serviteurs de Dieu en esclaves du diable, les enfants de Dieu en enfants du diable, les membres de Jésus-Christ en membres de Satan, et même
« Cf. S. Th. 1, 64, 2.
2 « Proprio Filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit illum. » Rom. V11I, 32.
176 LE ROYAl'ME DE JÉSUS
ceux qui sont dieux par grâce et par participation, en diables par ressemblance et imitation, selon la parole de la vérité même, qui parlant d'un pécheur, l'appelle diable : LJnus ex vobis diabolus est1.
Enfin, vous connaîtrez que le péché est le mal des maux et le malheur des malheurs ; que c'est la source de tous les maux et de tous les malheurs qui remplissent la terre et qui comblent l'enfer, voire qu'il n'y a que ce seul mal au monde qui doive être appelé mal ; que c'est la chose la plus terrible et la plus épouvantable de toutes les choses les plus terribles et les plus épouvantables; qu'il est plus effroyable que la mort, plus affreux que le diable et plus épouvantable que l'enfer, puisque tout ce qu'il y a d'horrible, d'affreux et d'effroyable dans la mort, dans le diable et dans l'enfer, procède du péché. 0 péché, que tu est détestable! Oh ! si les hommes te connaissaient ! Oh ! qu'il faut bien dire qu'il y a quelque chose en toi qui est infiniment plus horrible que tout ce qu'on en peut dire et penser, puisque l'àme qui est souillée de ta corruption ne peut être lavée et purgée que dans le sang d'un Dieu, et que tu ne peux èlre détruit et anéanti que par la mort et l'anéantissement d'un Homme-Dieu ! 0 grand Dieu, je ne m'étonne pas si vous haïssez tant ce monstre infernal, et si vous le punissez si rigoureusement ! Que ceux-là s'en étonnent qui ne vous connaissent pas, et qui ne connaissent pas l'injure qui vous est faite par le péché. Certes, ô mon Dieu, vous ne seriez pas Dieu, si vous ne haïssiez infiniment l'iniquité. Car, étant heureusement nécessité de vous aimer infiniment, comme étant une bonté infinie, vous êtes aussi saintement obligé d'avoir infiniment en horreur ce qui vous est en quelque façon infiniment contraire. O chrétiens qui lisez ces choses toutes fondées sur la parole de la Ve-