‹ uvres complètes du vénérable Jean Eudes, missionnaire apostoliqueChapitre 89 sur 252 · IX. — Du dégagement de soi-même · texte numérisé non relu

IX. — Du dégagement de soi-même

C'est beaucoup d'avoir renoncé au monde, en la manière que nous venons de dire ; mais cela ne suffit pas encore pour être dans le parfait dégagement, qui est un des premiers fondements delà vie chrétienne. Car Notre-Seigneur crie à haute voix, que celui qui veut venir après lui, renonce à soi-même et le suive*. Et partant, si nous voulons être de la suite de Jésus et lui appartenir, il faut renoncer à nous-mêmes, c'est-à-dire à notre propre esprit, à notre propre sens, à nos propres volontés, désirs et inclinations, et à notre amour-propre, le"quel nous porte à haïr et éviter tout ce qui peut apporter quelque peine et mortification à l'esprit et à la chair, et à aimer et rechercher tout ce qui peut leur donner quelque plaisir et contentement.

Deux raisons nous obligent à cette abnégation et renoncement de nous-mêmes.

1 « Si quis vult post me venire, abneget semetipsum et tollat crueem suam et sequatur me. » Matth. XVI, 24.

SECONDE PARTIE. — - £ l\ , 185

1. Parce que tout ce qui est en nous est tellement déréglé et dépravé, en suite de la corruption du péché, qu'il n'y a rien en nous, comme de nous, qui ne soit contraire à Dieu, qui ne mette empêchement à ses desseins, et qui ne s'oppose à l'amour et à la gloire que nous lui devons. C'est pourquoi, si nous désirons être à Dieu, il faut nécessairement renoncer à nous-même, nous ouhlier, nous haïr, nous persécuter, nous perdre et nous anéantir nous-même.

2. Parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est notre chef et notre exemplaire, et dans lequel il n'y avait rien qui ne fût tout saint et divin, a néanmoins vécu dans un tel dégagement de soi-même et dans un tel anéantissement de son esprit humain, de sa propre volonté et de l'amour de soi-même, qu'il n'a jamais rien fait par son propre sens et esprit humain, ains par la conduite de l'esprit de son Père ; qu'il n'a jamais suivi sa propre volonté, ains celle de son Père ; et qu'il s'est comporté envers soi-même comme une personne qui n'aurait aucun amour, ains une haine extrême au regard de soimême, s'étant privé en ce monde d'une gloire et félicité infinie et de tous les plaisirs et contentements humains, et ayant recherché et embrassé tout ce qui pouvait le faire souffrir en son corps et en son âme.

A raison de quoi, si nous sommes vraiment ses membres, nous devons entrer dans ses sentiments et dispositions, et prendre une puissante résolution de vivre désormais dans une entière séparation, oubli et haine de nous-même.

Pour cet effet, ayez soin d'adorer souvent Jésus dans ce dégagement de soi-même, et de vous donner à lui, le suppliant qu'il vous détache entièrement de vousmême, de votre propre esprit, de votre propre volonté et de votre amour-propre, pour vous unir parfaitement à lui et vous régir en toutes choses selon son esprit, selon sa volonté et selon son pur amour.

Au commencement de vos actions, élevez ainsi votre cœur vers lui : « 0 Jésus, je renonce de toute ma puissance à moi-même, à mon propre esprit, à ma propre volonté et à mon amour-propre, et je me donne tout à vous, à votre saint esprit et à votre divin amour; tirezmoi hors de moi-même, et me conduisez, dans cette action, selon votre sainte volonté. »

Dans les occasions de contestation, par la diversité des opinions qui se présentent à toute heure, encore bien qu'il vous semble que vous ayez la raison et la vérité de votre côté, soyez bien aise néanmoins, pourvu que la gloire de Dieu n'y soit point intéressée, d'avoir sujet de renoncer à votre propre sens, pour céder à l'opinion d'autrui.

Lorsque vous sentez quelques désirs et inclinations au regard de quelque chose, anéantissez-les tout aussitôt aux pieds de Jésus, et lui protestez que vous ne voulez point avoir d'autres volontés et inclinations que les siennes.

Sitôt que vous vous apercevez d'avoir quelque tendresse ou affection sensible vers quelque chose, à l'heure même tournez votre cœur et vos affections vers Jésus, en celte façon : « 0 mon cher Jésus, je vous donne tout mon cœur et toutes mes affections. 0 l'unique objet de mes amours, faites que je n'aime jamais rien qu'en vous, et pour vous. »

Lorsqu'on vous donnera quelque louange, référez-la à celui qui est seul digne de tout honneur, en cette manière : c 0 ma gloire ! je ne veux jamais d'autre gloire que la vôtre : car à vous seul est dû tout honneur, louange et gloire, et à moi toute abjection, mépris et humiliation. »

Lorsqu'il vous arrivera des sujets de mortification pour le corps ou pour l'esprit, ou des occasions de vous priver de quelque contentement (ce qui arrive à toute heure), embrassez-les volontiers pour l'amour de Notre-

SECONUE PARTIE. — s \ IH?

Seigneur, et le bénissez de ce qu'il vous donne l'occasion de mortifier votre amour-propre et d'honorer les mortifications et privations qu'il a portées en la terre.

Lorsque vous sentirez quelque joie ou consolation, renvoyez-la à celui qui est la source de toute consolation, et dites-lui ainsi : « 0 Jésus, je ne veux jamais d'autre contentement que votre saint contentement. Hé, Seigneur, ce m'est assez de joie de savoir que vous êtes Dieu et que vous êtes mon Dieu ! Ah ! Jésus, soyez toujours Jésus, c'est-à-dire toujours plein de gloire, de grandeur et de jouissance, et je serai toujours content. O mon Jésus, ne permettez jamais que je prenne contentement en chose du monde qu'en voul seul ; mais laites que je puisse dire avec la sainte reine Esther : \'ou$ savez, à Seigneur Dieu, que je ne me suis réjouie en aucune chose qu'en vous1. »

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