XXVI. — De l'humilité d'esprit
tl y a de deux sortes d'humilité, à savoir l'humilité -^ d'esprit et l'humilité de cœur, qui étant jointes ensemble font la perfection de l'humilité chrétienne.
L'humilité d'esprit est une profonde connaissance de ce que nous sommes en vérité devant les yeux de Dieu. Car, pour nous bien connaître, il faut nous regarder, non pas selon ce que nous paraissons aux yeux et au jugement trompeur des hommes, et de la vanité et présomption de notre esprit, mais selon ce que nous sommes aux yeux et au jugement de Dieu. Et pour cet effet, il faut nous regarder en la lumière et vérité de Dieu, par le moyen de la foi.
J« Qui se humiliaverit exaltabitur. » Matth. XXIII, 12.
Or si nous nous regardons en cette lumière céleste et avec ces yeux divins, nous verrons :
1. Qu'en tant qu'hommes, nous ne sommes que terre que poudre, que corruption, que néant ; que nous n'avons rien, ne pouvons rien, ne sommes rien de nousmêmes. Car la créature étant sortie du néant n'est rien, n'a rien et ne peut rien d'elle-même.
2. Que, comme enfants d'Adam et comme pécheurs, nous sommes nés en péché originel, ennemis de Dieu, sujets au diable, l'objet de l'abomination du ciel et de la terre, incapables de faire aucun bien et d'éviter aucun mal de nous-mêmes et par notre propre vertu; qui n'avons aucune voie de salut que de renoncer à Adam et à tout ce que nous tenons de lui, à nous-mêmes, à notre propre esprit et à nos propres forces, pour nous donner à Jésus-Christ et entrer en son esprit et en sa vertu. Qu'il est très vrai ce qu'il dit, que nous ne pouvons être libres de la servitude du péché, s'il ne nous en délivre* ; que sans lui nous ne pouvons rien faire du tout*; et qu'après avoir tout fait, nous pouvons et devons dire avec vérité, que nous sommes serviteurs inutiles3. Comme aussi ce que dit saint Paul, que nous ne sommes pas suffisants de nous-mêmes de penser à faire quelque chose, mais que toute notre suffisance vient de Dieu* ; et que nous ne saurions prononcer le saint nom de Jésus sans V assistance de son Esprit*. Ce qui procède non seulement du néant de la créa-
' « Responderunt ei : Semen Abrahse sumus, et nemini servivi-j mus unquani : quomodo tu dicis : Liberi eritis ? Respondit eis Jésus : Amen dico vobis, quia oninis qui facit peccatum servus est peccati. Si ergo vos Filius liberaverit, vere liberi eritis. » Joan. VIII, 33-36.
' « Sine me nibil potes tis facere. » Joan, XV, 5. .
3 « Quum feceritis omnia quae praecepta sunt vobis, dicite : servi inutiles sumus : quod debuimus facere, fecimus. » Luc. XVII, 10.
4 « Non quod sufficientes simus cogitare aliquid a nobis, quasi ex nobis, sed sulficientia nostra ex Deo est. » II Cor. III, 5.
* « Nemo potest dicere, Dominus Jésus, nisi in Spiritu sancto. » I Cor. XIII, 3.
ture, qui n'est rien d'elle-même et ne peut rien, mais de l'assujétissemen t que nous avons au péché, parce que nous sommes nés d'Adam qui nous a engendrés, à la vérité, mais dans sa condamnation; et qui nous a donné la nature et la vie, mais dans la puissance et captivité du péché, comme il l'avait lui-même après sa faute ; ne nous ayant pas pu engendrer libres, étant lui-même esclave, ni nous donner la grâce et amitié de Dieu, l'ayant perdue. De sorte que, par un très juste jugement de Dieu, nous portons tous ce joug d'iniquité que l'Écriture appelle le règne de la mort1, qui ne nous permet pas de faire des œuvres de liberté ni de vie, c'est-à-dire des œuvres de la vraie vie et liberté, qui est celle des enfants de Dieu ; mais seulement des œuvres de mort et de captivité, des œuvres dégradées de la grâce de Dieu, de sa justice et sainteté. Oh ! que notre misère et indignité est grande, puisqu'il a fallu que le Fils de Dieu nous ait acheté par son sang la plus petite pensée de servir Dieu, voire même la permission de nous présenter devant lui ! Mais ce n'est pas tout.
Si nous nous regardons en la lumière de Dieu, nous verrons que, comme enfants d'Adam et comme pécheurs, nous ne méritons pas d'être, ni de vivre, ni que la terre nous porte, ni que Dieu pense à nous, ni même qu'il prenne la peine d exercer sa justice sur nous ; et que le saint homme Job a bien raison de s'étonner de ce que Dieu daigne ouvrir les yeux pour nous regarder et prendre la peine de nous juger : Et dignum dncis super hujuscemodi aperire oculos tuos,et adducere eum tecum in judicium* : Que c'est beaucoup de grâce qu'il nous fait de nous souffrir en sa présence, et de permettre que la terre nous porte ; et que s'il ne faisait miracle, toutes choses contribueraient à notre ruine et perdition : Que le péché a
1 « Regnavit mors ab Adam usque ad Moysen... Unîus delicto mors regnavit » Rom. V. 14, 17.
'*Job. XIV, 3.
cela de propre, que, nous retirant de l'obéissance de Dieu, il nous prive de tous nos droits : Qu'ensuite de cela notre être, notre vie, nos âmes, nos corps, ni toutes leurs puissances ne sont plus à nous : Que le soleil ne nous doit plus sa lumière, ni les astres leurs influences, ni la terre son support, ni l'air la respiration, ni les autres éléments leurs qualités, ni les plantes leurs fruits, ni les animaux leur service ; mais que toutes les créatures nous devraient faire la guerre et employer toutes leurs forces contre nous, puisque nous employons les nôtres contre Dieu, afin de venger l'injure que nous faisons à leur Créateur ; et que la vengeance qu'à la fin des siècles tout le monde prendra des pécheurs, se devrait exercer tous les jours contre nous, quand nous commettons de nouvelles offenses : Qu'en punition d'un seul de nos péchés, Dieu pourrait très justement nous dépouiller de l'être, de la vie, et de toutes les grâces temporelles et spirituelles qu'il nous a données, et exercer sur nous toute sorte de châtiments.
Nous verrons encore que de nous-mêmes, en tant que pécheurs, nous sommes autant de démons incarnés, autant de Lucifers, autant d'Antéchrists1, n'y ayant rien en nous de nous-mêmes, qui ne soit contraire à Jésus-Christ : Que nous portons en nous un démon, un Lucifer, un Antéchrist, à savoir notre propre volonté, notre orgueil et notre amour-propre, qui sont pires que tous les démons, que Lucifer et que l'Antéchrist; car tout ce que les démons, Lucifer et l'Antéchrist ont de malice, ils l'empruntent de la propre volonté, de l'orgueil et de Tamour-propre : Que de nous-mêmes nous
1 « Quisquis factis negat Christum, antichristus est. » S. Aug., Tract. III in 1 Joan. n° 8. « In suis operatoribus ipse iniquorum auctor antichristus jam apparet, qui necdum venit... Nunc quippe antichristi multi facti sunt, quoniam omnes iniqui jam ejus inembra sunt, quae scilicet perverse édita caput suum maie vivendo praevenerunt ». S. Greg. M., in Job., 1. XXIX, 15.
ne sommes qu'un enfer plein d'horreur, de malédiction, de péché, d'abomination : Que nous avons en nous, en principe et en semence, tous les péchés de la terre et de l'enfer ; la corruption que le péché originel a muge en nous étant une racine et une source de toute sorte de péchés, selon ces paroles du Prophète- Fini : Voici que j'ai été conçu dans les iniquités; ma mère m'a conçu dans les péchés1 : Qu'en suite de cela, si Dieu ne nous portait continuellement entre les bras de sa miséricorde, et s'il ne faisait comme un miracle perpétuel pour nous garder de tomber dans le péché, nous nous précipiterions à toute heure dans un abîme de toutes sortes d'iniquités : Qu'enfin nous sommes si horribles et si effroyables, que si nous pouvions nous voir comme Dieu nous voit, nous ne pourrions pas nous supporter. Aussi lisons-nous d'une sainte, qu'ayant demandé à Dieu qu'il lui donnât la connaissance d'elle-même, et que' Dieu l'ayant exaucée, elle se vit si horrible qu'elle s'écria : Seigneur pas tant, autrement je perdrai courage. Et le Père Maître Avila dit avoir connu une personne qui, ayant fait cette même prière à Dieu, se vit si abominable qu'elle commença à crier à grands cris : Seigneur, je vous conjure par votre miséricorde de m'ôter ce miroir de devant mes yeux ; je ne suis plus curieux de voir mon imagei.
1 « Ecce enim in iniquitatibus conceptus suin, et in peccatis concepit me mater mea >: . Ps. L, 7.
2 Ces deux faits sont empruntés à Rodriguez, Traite de l'humilité ch. IX. Les éditeurs de Rodriguez ne nous disent pas de quels personnages il s'agit. On trouve un fait analogue dans l'histoire de la B. Marguerite-Marie : « Une légère surprise de l'amour-propre, en parlant d'elle-même, lui attira un jour les reproches les plus sévères (de la part du divin Maître) : — « Qu'as-tu, poussière et cendre, dont tu puisses te glorifier ? Tu n'as de toi que néant et misère : c'est là un abîme que tu ne dois jamais perdre de vue, ni en sortir jamais. Mais afin que la grandeur de mes dons ne te fasse méconnaître à toi-même et oublier ce que tu es, je veux te mettre devant les yeux ton propre tableau. » — Aussitôt, dit-elle, me découvrant
Et après cela, avoir bonne estime de nous-mêmes, penser que nous sommes et que nous méritons quelque chose ! Et après cela, aimer la grandeur et rechercher la vanité, se complaire dans l'estime et dans les louanges des hommes ! Oh ! que cela est étrange de voir des créatures si chétives et si misérables comme nous sommes, vouloir s'élever et s'enorgueillir ! Oh ! que le Saint-Esprit a bien raison de nous témoigner, parlant par l'Ecclésiastique, quil a en aversion et en horreur un pauvre qui est orgueilleux1 ! Car si l'orgueil est insupportable en quelque sujet qu'il se rencontre, que doit-il être dans celui que la pauvreté oblige à une extrême humilité ? Et cependant c'est un vice qui est commun à tous les hommes, lesquels, pour grande que paraisse leur qualité aux yeux du monde, portent tous avec eux les marques de leur infamie, à savoir la qualité de pécheurs, qui doit les tenir dans un très grand abaissement devant Dieu et devant toutes les créatures. Et néanmoins, ô malheur déplorable ! le péché nous rendant si vils et si infâmes, nous ne voulons point reconnaître notre misère, semblables en cela à Satan, lequel étant, par le péché qui domine en lui, la plus indigne des créatures, est pourtant si superbe que de ne vouloir point accepter son ignominie. C'est ce qui fait que Dieu a tant en horreur l'orgueil et la vanité : car connaissant notre bassesse et indignité, et voyant qu'une chose si basse et
cet horrible tableau où était représenté en raccourci tout ce que je suis, j'en lus si frappée et j'en conçus tant d'horreur de moi-même que, s'il ne m'avait soutenue, j'en serais pâmée d'effroi. Je ne pouvais comprendre l'excès de sa miséricorde infinie, de ne m'avoir pas encore abîmée dans l'enfer et de me supporter, vu que je ne pouvais me supporter moi-même. « O mon Dieu, s'écria-t-elle, ou faitesmoi mourir, ou cachez-moi ce tableau : je ne puis vivre en le voyant. » Daniel, Histoire de la D. Marguerite-Marie, p. 108.
1 « Très species odivit anima mea, et aggravor valde animae illorum : pauperem superbum, divitem mendacem, senem fatuuni et insensatum. « Eccli. XXV, 3-4.
si indigne veut s'élever, cola lui est extrêmement insupportable. Et particulièrement, se souvenant que lui qui est la grandeur même et qui est tout, s'est abaissé jusque dans le néant, et voyant qu'après cela le néant veut s'exalter, oh ! cela lui est plus qu'insupportable !
Et partant, si vous désirez plaire à Dieu et le servir parfaitement, étudiez à bon escient en cette divine science de la connaissance de vous-même ; établissez bien les vérités susdites dans votre esprit, les considérant souvent devant Dieu, et priant tous les jours Notre-Seigneur qu il les imprime bien avant dans votre âme.
Remarquez néanmoins qu'encore bien que, comme homme, comme enfant d'Adam et pécheur, vous soyez tel que je viens de vous représenter, toutefois, en tant qu'enfant de Dieu et membre de Jésus-Christ, si vous êtes en sa grâce, vous avez en vous un être et une vie très noble et très sublime, et vous possédez un trésor infiniment riche et précieux. Et [remarquez aussi] qu'encore que l'humilité d'esprit vous doive faire connaître ce que vous êtes de vous-mêmes et en Adam, néanmoins elle ne vous doit pas cacher ce que vous êtes en Jésus-Christ et par Jésus-Christ, et elle ne vous oblige pas à ignorer les grâces que Dieu vous a faites par son Fils, autrement ce serait une fausse humilité ; mais bien à reconnaître que tout ce que vous avez de bon vient de la très pure miséricorde de Diuu, sans que vous l'ayez mérité. Voilà en quoi consiste l'humilité d'esprit.