XXVII. — De l'humilité de cœur
e n'est pas assez d'avoir l'humilité d'esprit, laquelle nous fait connaître notre misère et indignité. L'humilité d'esprit sans l'humilité de cœur est une humilité diabolique : car les diables qui n'ont point l'humilité de cœur, ont l'humilité d'esprit, parce qu'ils connaissent
fort bien leur indignité et malédiction. C'est pourquoi il nous faut apprendre de notre divin Docteur, qui est Jésus, à être humbles non seulement d'esprit, mais de cœur.
Or l'humilité de cœur consiste à aimer notre bassesse et abjection, à être bien aises d'être petits, abjects et méprisables ; nous traiter en notre particulier comme tels ; nous réjouir d'êtres estimés et traités comme tels par les autres; ne nous excuser ou justifier que par nécessité grande ; et ne nous plaindre jamais de personne, nous souvenant qu'ayant en nous la source de tout mal, nous sommes dignes de toutes sortes de blâmes et de mauvais traitements ; aimer et embrasser de tout notre cœur les mépris, humiliations, opprobes, et tout ce qui est capable de nous abaisser, et ce pour deux raisons :
1. Parce qu'à nous est dû toute sorte de mépris et d'avilissement, et que toutes les créatures auraient droit de nous persécuter et fouler aux pieds ; encore même ne valons-nous pas qu'elles en prennent la peine.
2. Parce que nous devons aimer ce que le Fils de Dieu a tant aimé, et mettre notre centre et notre paradis, durant cette vie, dans les choses qu'il a choisies pour y glorifier son Père, à savoir dans les mépris et humiliations dont toute sa vie a été remplie.
De plus, l'humilité de cœur consiste non seulement à aimer les humiliations, mais aussi à haïr et avoir en abomination toute grandeur et vanité, suivant ce divin oracle sorti de la bouche sacrée du Fils de Dieu, que je vous prie de bien considérer et de graver fortement dans votre esprit: Ce qui est grand devant les hommes est abominable devant Dieu1. J'ai dit toute grandeur, car il ne suffit pas de mépriser les grandeurs temporelles, et d'avoir en horreur la vanité de l'estime et des
1 « Quod hominibus allura est, abominatio est ante Deum. » Luc. XVI, 15.
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louanges humaines; mais nous devons avoir encore plus en horreur la vanité qui peut procéder des choses spirituelles, et nous devons craindre et fuir tout ce qui éclate et tout ce qui parait extraordinaire aux yeux des hommes dans les exercices de la piété, comme les visions, les extases, les révélations, le don de faire des miracles et autres choses semblables. Et non seulement nous ne devons point désirer ni demander à Dieu ces grâces extraordinaires; mais même, si l'âme reconnaissait que Dieu lui offrît quelques-unes de ces choses extraordinaires, elle devrait se retirer dans le fond de son néant, s'estimant trop indigne de ces faveurs, et le prier qu'il lui donnât quelque autre grâce au lieu de celles-là, qui fût moins éclatante aux yeux des hommes et qui la rendit plus conforme à la vie cachée et méprisée qu'il a menée en la terre. Car, comme Notre-Seigneur prend plaisir à nous combler de ses grâces ordinaires et extraordinaires, par l'excès de sa bonté, il se plaît aussi extrêmement de voir que, par un vrai sentiment de notre indignité et par le désir de nous rendre semblables à lui en son humilité, nous fuyons tout ce qui est grand aux yeux des hommes. Et quiconque ne sera point dans cette disposition, il donnera lieu à beaucoup de tromperies et d'illusions de l'esprit de vanité.
Remarquez néanmoins que je parle ici des choses extraordinaires, et non pas des actions qui sont communes et ordinaires à tous les vrais serviteurs et servantes de Dieu, comme de communier souvent ; de se mettre à genoux pour le moins au soir et au matin, afin de rendre à Dieu ses devoirs, et ce en quelque lieu ou compagnie qu'on puisse être ; d'accompagner le Saint-Sacrement dans la rue quand on le porte à un malade ; de mortifier sa chair par le moyen du jeûne, ou de la discipline, ou de quelque autre pénitence ; de dire son chapelet, ou faire oraison dans l'église, ou en sa maison, ou par le chemin ; de servir et visiter les
pauvres ou les prisonniers, ou de faire quelque autre œuvre de piété. Car, prenez bien garde qu'en voulant omettre l'exercice de semblables actions, sous prétexte d'une fausse humilité, vous ne l'omettiez plutôt par une vraie lâcheté. Si le respect humain ou la honte du monde s'opposent à ce que vous devez à Dieu, vous les devez surmonter, vous souvenant que vous ne devez pas avoir honte, ains tenir à grande gloire d'être chrétien, de faire des actions d'un chrétien, et de servir et glorifier votre Dieu devant les hommes et à la face de tout le monde. Mais si la crainte de la vanité et la vaine apparence d'une humilité fardée vous veulent empêcher de faire les actions susdites, vous les devez repousser, protestant à Notre-Seigneur que vous ne voulez rien faire que pour sa pure gloire, et considérant que toutes ces œuvres sont si communes à tous les vrais serviteurs de Dieu, et devraient être si fréquentes à tous les chrétiens, qu'il n'y a point de sujet de vanité en une chose que plusieurs font, et que tout le monde devrait faire.
Je sais bien que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous enseigne de jeûner, de donner l'aumône et de prier en secret ; mais le grand saint Grégoire déclare que cela s'entend de l'intention et non pas de l'action1, c'est-àdire que Notre-Seigneur n'entend pas que nous ne fassions pas ces actions-là, ou d'autres semblables, en public et devant les hommes, car il dit ailleurs : Que votre lumière luise devant les hommes, et qu'ils voient vos bonnes œuvres, afin qu'ils en glorifient votre Père qui est
1 « Hoc autem dico, non ut proximi opéra nostra bona non videant. cum scripturn sit : Videant opéra vestra bona. et glorificent Patrem vestrum qui in caelis est ; sed ut per hoc quod aginius. laudes exterius non quseramus. Sic autem sit opus in publico. quatenus intentio maneat in occulto : ut et de bono opère proximis praebeamus exemplum. et tamen per intentionem. qua Deo soli placere quaerimus. semper optemus secretum. » S. Greg. Papa, Ilomit. XI in Evansrelia.
es deux* ; mais qu'il veut que notre intention soit secrète et cachée, c'est-à-dire que, dans les actions extérieures et publiques que nous faisons, nous ayons intention dans notre cœur de les faire, non pour plaire aux hommes ou pour rechercher leur vain applaudissement, mais pour plaire à Dieu et pour rechercher sa gloire.
Enfin la vraie humilité de cœur que Noire-Seigneur Jésus-Christ veut que nous apprenions de lui, et qui est la parfaite humilité chrétienne, consiste à être humble comme Jésus-Christ l'a été sur la terre ; c'est-à dire à avoir en horreur tout esprit de grandeur et de vanité, à aimer le mépris et l'abjection, à choisir toujours en toutes choses ce qui est le plus vil et humiliant, et à être en disposition d'être humiliés jusqu'au point auquel Jésus-Christ a été humilié en son Incarnation, en sa vie, en sa passion et en sa mort.
En son Incarnation, il s'est anéanti lui-même comme parle saint Paul, prenant la forme de serviteur*; il a voulu naître dans une étable, il s'est assujetti aux faiblesses et servitudes de l'enfance, et s'est réduit dans mille autres abaissements. En sa passion, il dit lui-même qu'i/ est un ver et non pas un homme, l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple3 ; il porte la colère et le jugement de son Père, dont la sévérité est si grande qu'il en sue du sang, et en telle abondance que la terre du jardin des Oliviers en est toute baignée. Il est assujetti à la puissance des ténèbres, ainsi qu'il assure lui-même4, c'est-à-dire des diables, lesquels par les Juifs qu'ils possèdent, et par Pilate et Hérode qu'ils conduisent, lui font souffrir toutes les indignités du monde. La sagesse
4 « Sic luceat lux vestra coram hominibus, ut videant opéra vestra bona, et glorificent Patrem vestrum qui in eaelis est. » Matth. V, 16.
* « Exinanivit semetipsum formam servi accipiens. » Philip. 11,7.
s « Ego autem sum vermis, et non homo : opprobrium hominuin etabjectio plebis. » Ps. XXI, 7.
'« Haec est hora vestra etpotestas tenebrarum. » Luc. XXII, 53.
incrée est traitée, par les soldats et par Ilérode, comme un faquin. Il est fouetté et mis en croix comme un esclave et un voleur. Dieu, qui devrait être son recours, le délaisse et le regarde comme si lui seul avait commis tous les crimes du monde. Et enfin, pour parler selon le langage de son Apôtre, il a été fait pour nous l'ana thème et la malédiction du monde1, voire même, ô étrange et épouvantable avilissement ! il a été fait péché par la puissance et justice de Dieu ; car c'est ainsi que parle saint Paul : Deus eum pro nobis peccalum fecit2 : « Dieu l'a fait péché pour nous » ; c'est-à-dire, qu'il a porté non seulement les confusions et abaissements que méritent les pécheurs, mais encore toutes les ignominies et infamies qui sont dues au péché même, qui est l'état le plus vil et le plus ignominieux auquel Dieu puisse réduire le plus grand de ses ennemis. O Dieu, quelle humiliation à un Dieu, au Fils unique de Dieu, au souverain Seigneur de l'univers, d'être réduit en cet état ! O Seigneur Jésus, est-il possible que vous aimiez tant l'homme que de vous être anéanti jusqu'à ce point pour son amour ? O homme, comment se peut-il faire que tu aies encore de la vanité, voyant ton Dieu ainsi abaissé pour l'amour de toi ? O mon Sauveur, que je sois humilié et anéanti avec vous, que j'entre dans les sentiments de votre très profonde humilité, et que je sois disposé à porter toutes les confusions et abaissements qui sont dus au pécheur et au péché même !
C'est en ce point que consiste la parfaite humilité chrétienne, à être disposé de vouloir être traité, nonseulement comme un pécheur le mérite, mais aussi de porter toutes les ignominies et avilissements qui sont dus au péché même, puisque notre chef qui est Jésus,
1 « Christus nos redemit de maledicto legis, factus pro nobis maledictum. » Gai. III, 13.
2 II Cor. V, 21.
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qui est le Saint des Saints et la sainteté même, les a portés, et que nous le méritons bien, n'étant que péché et malédiction de nous-mêmes. Oh ! si ces vérités étaient bien imprimées dans notre esprit, nous trouverions que nous avons grand sujet de nous écrier, et de dire souvent avec sainte Gertrude : Seigneur, un des plus grands miracles que vous fassiez au monde, c'est de permettre que la terre me porte*.