‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 25 sur 26 · DE BALZAC · texte numérisé non relu

DE BALZAC

Vous savez combien sont minces les cloisons qui séparent les cabinets particuliers dans les plus él^ants cabarets de Paris. Chez Véry, par exemple, le plus grand salon est coupé en deux par une cloison qui s'ôte et se remet à volonté. La scène n^était pas là, mais dans un bon endroit qu*il ne me convient pas de nommer. Nous étions deux, je dirai donc, comme le Prudhomme de Henry Monnier : <( Je ne voudrais pas la compromettre. » Nous caressions les friandises d'un dîner, exquis à plusieurs titres, dans un petit salon où nous parlions à voix basse, après avoir reconnu le peu d'épaisseur de la cloison. Nous avions atteint au moment du rôti sans avoir eu de voisins dans la pièce contiguë à la nôtre, où nous n'entendions que les pétillements du feu. Huit heures sonnèrent, il se fit un grand bruit de pieds, il y eut des paroles échangées, les garçons apportèrent des bougies. Il nous fut démontré que le salon voisin était occupé. En reconnaissant les voix, je sus à quels personnages nous avions affaire. C'était quatre des plus hardis cormorans éclos dans l'écume qui couronne les flots incessamment renouvelés de la génération présente; aimables garçons dont l'exis-

tmcG est problématique, à qui Ton m connaît m rentes ni doet qui vivent bien. Ces spirituels condoUkri de llndustrio ' Éwàe^B^ deveûue la plus cruelle des guerres, laiaseot les în^iii^ Iodes à leurs crâtaders, gardeot tes plaisirs poir em^ €l de souci que de leur castiime. D'aîtîeurs, braves à fumer, comme Jean Bart, leur cigare sur ua baril de pondre^ peut-être pour oe pas WBXf I lear tSté; plm ntoqneuis qw 1^ petits {omitiii, queursà se nioquer d'eux-mêmes; perspicaces et incrc'dules, fure* tim d'aSaires, avides et prodigues, envieux d'autrui, mais coulilit$ tfeoi'inémes; profonds puliULju^^h ptr saillies, an&l^ant toait • devinant tout, ils n'affaieiit pas eucore pu se faire jour dans de où ils voudraient se produire. Un seul des quatre est par^ mais seulemeiH au pied de réçbelie. Ce û*est rien que Vtmr 4s f ar^t, et im fwm&ii M siit lont et ^m. loi maa^ alors qti 'après mois de flatteries. Peu parleur, froid, i^ourm^» sans esprit^ ce parveau, nommé Andoche Finot^ a eu le cœur d^ sa mettre & plal m^im Mrs qui pouvaient le amir, ei h

esse d^ôtre insolent avec ceux dont il n'avait plus besoin, Sem-

k ïmJ^Mfsmim ^" fîi Éililili fiilftliilil

par derrière et vilain par devant. Ce prélat industriel entretient un caudataire, Émile Blondet, rédacteur de journaux, homme de beaucoup d^esprit, mais décousu, brillant, capable, paresseux, se sachant exploité, se laissant faire, perfide, comme il est bon, par caprices; un de ces hommes que Ton aime et que Ton n'estime pas. Fin comme une soubrette de comédie, incapable de refuser sa plume à qui la lui demande et son cœur à qui le lui emprunte, Émile est le plus séduisant de ces hommes-filles de qui le plus fantasque de nos gens d'esprit a dit : « Je les aime mieux en souliers de satin qu'en bottes. » Le troisième, nommé Couture^ se maintient par la spéculation. 11 ente affaire sur affaire, le succès del'une couvre l'insuccès de. l'autre. Aussi vit-il à fleur d'eau» soutenu par la force nerveuse de son jeu, par une coupe raide et audacieuse, il nage deçà, delà, cherchant dans l'immense mer des intérêts parisiens un Ilot assez contestable pour pouvoir s'y loger. Évidemment, il n'est pas à sa place. Quant au dernier, le plus malicieux des quatre, son nom suffira : Bixioul Hélas! ce n'est plus Je Bixiou de 1825, mais celui de 1836, le misanthrope bouffon à qui

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on connaît le plus de verve et de mordant, un diable enragé d'avoir dépensé tant d'esprit en pure perte, furieux de ne pas avoir ramassé son épave dans la dernière révolution, donnant son* coup de pied à chacun en vrai Pierrot des Funambules, sachant son époque et les aventures scandaleuses sur le bout de son doigt, les ornant de ses inventions drolatiques, sautant sur toutes les épaules comme un clown, et tâchant d'y laisser une marque à la façon du bourreau.

Après avoir satisfait aux premières exigences de la gourmandise, nos voisins arrivèrent où nous en étions de notre dtner, au dessert; et, grâce à notre coite tenue, ils se crurent seuls. A la fumée des cigares, à l'aide du vin de Champagne, à travers les amusements gastronomiques du dessert, il s'entama donc une intime conversation. Empreinte de cet esprit glacial qui raidit les sentiments lés plus élastiques, arrête les inspirations les plus généreuses, et donne au rire quelque chose d'aigu, cette causerie, pleine de l'âcre ironie qui change la gaieté en ricanerie, accusa l'épuisement d'âmes livrées à elles-mêmes, sans autre but que la satisfaction de l'égoîsme, fruit de la paix où nous vivons. Ce pamphlet contre l'homme que Diderot n'osa pas publier, le Neveu de Rameau; ce livre, débraillé tout exprès pour montrer des plaies, est seul comparable à ce pam^^ phlet dit sans aucune arrière-pensée, où le mot ne respecta même point ce que le penseur discute encore, où l'on ne construisit qu'avec des ruines, où l'on nia tout, où l'on n'admira que ce que le scepticisme adopte : l'omnipotence, l'omniscience, l'omniconvenance de l'argent. Après avoir tiraillé dans le cercle des personnes de connaissance, la médisance se mit à fusiller les atnis intimes. Un signe suffît pour expliquer le désir que j'avais de rester ét d'écouter au moment où Bixiou prit la parole, comme on va le voir. Nous entendîmes alors une de ces terribles improvisations qui valent à cet artiste sa réputation auprès de quelques esprits blasés; et, quoique souvent interrompue, prise et reprise, elle fut sténographiée par ma mémoire. Opinions et forme, tout y est en dehors des conditions littéraires. Mais c'est ce que cela fut : un pot-pourri de choses sinistres qui peint notre temps, auquel on ne devrait raconter que de semblables histoires, et j'en laisse d'ailleurs la responsabililé au narrateur principal. La pantomime, les gestes, en

pfM>rt avec les fréquents changements de voix par lesquels Bmoi\ peigaaît les iuterlQCuteurs mia m scèae, devaleot être parfaits, car tn»s audttenrs Ifti^aktit échapper des exdaoïatîoQa appn^ tatiflectioiis de comeotÊmcot.

— El Itatigafle fi Ufmél dil Kûiadot à Floût .— net.

*^tMàg!m est VMtilSsf dfmst d» tm de Hamy, U fera sm éhmËn an iKrifittqiie mmm dm ta vnwd^i. dît SMieii

— MaiSv emment a-t-il fait sa fc^toMl ^eiEundt Couture, U élaît en 1819, avec Fillustre BiandioQ, dans une misérable peasioa 4tt quartier latin ; sa familiê mangeait deshaonetoiis rôtis el buvait l0 vto du Gm^ pawÊ jfÊmok M mwfm mA firaocs par moisi k domaine de son père ne valait pas mille écns; il tfiit densoem et m frère sur les i)ras^ et^ maiûtenant.*.

~ Mill^ml« a « qwioli^ ndlle lim 4t IWM^ mpM Km', chacune de sr-s sa urs a été richemeat dal4i, wUeiMttt^iliriéa^ Él

— En 18^27, dit Blondet, je Tai encore vu sans le son.

— Oh I en 1827 1 dit Bixiou.

— Eh bien, reprit Finot, aujourd'hui, nous le voyons en passe de devenir ministre, pair de France et tout ce qu'il voudra être! Il a depuis trois ans iini convenablement avec Delphine, il ne se mariera qu'à bonnes enseignes, et il peut épouser une fille noble, luil Le gars a eu le bon esprit de s'attacher à une femme riche.

— Mes amis, tenez-lui compte des circonstances atténuantes, dit Blondet, il est tombé dans les pattes d'un homme habile en sortant des griffes de la misère.

— Tu connais bien Nucingen, dit Bixiou; dans les premiers temps, Delphine et Bastignac le trouvaient bon ; une femme sem- ' blait être, pour lui, dans sa maison, un joujou, un ornement. Et voilà ce qui, pour moi, rend cet homme carré de base comme de hauteur : Nucingen ne se cache pas pour dire que sa femme est la représentation de sa fortune, une chose indispensable, mais secondaire dans la vie à haute pression des hommes politiques et des grands flnanciers. 11 a dit, devant moi, que Bonaparte avait été

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béte comme nn bourgeois dans ses premières relations avec Joséphine, et qu*aprës avoir eu le courage de la prendre comme un marchepied, il avait été ridicule en voulant faire d^elle une compagne.

— Tout homme supérieur doit avoir, sur les femmes, les opinions de l'Orient, dit Blondet.

— Le baron a fondu les doctrines orientales et occidentales en une charmante doctrine parisienne. Il avait en horreur de Marsay, qui n^était pas maniable, mais Rastignac lui a plu beaucoup et il l'a exploité sans que Rastignac s'en doutât : il lui a laissé toutes les charges de son ménage. Rastignac a endossé tous les caprices de Delphine, il la menait au Bois, il l'accompagnait au spectacle. Ce grand petit homme politique d'aujourd'hui a longtemps passé sa vie à lire et à écrire de jolis billets. Dans les commencements, Eugène était grondé pour des riens; il s'égayait avec Delphine quand elle était gaie, s'attristait quand elle était triste ; il supportait le poids de ses migraines, de ses confidences; il lui donnait tout son temps, ses heures, sa précieuse jeunesse pour combler le vide de l'oisiveté de cette Parisienne. Delphine et lui tenaient de grands conseils sur les parures qui allaient le mieux, il essuyait le feu des colères et la bordée des boutades; tandis que, par compensation, elle se faisait charmante pour le baron. Le baron riait à part lui ; puis, quand il voyait Rastignac pliant sous le poids de ses charges, il avait l'air de soupçonner quelque chose, et reliait les deux amants par une peur commune.

— Je conçois qu'une femme riche ait fait vivre et vivre honorablement Rastignac; mais où a-t-il pris sa fortune? demanda Couture. Une fortune, aussi considérable que la sienne aujourd'hui, se prend quelque part, et personne ne l'a jamais accusé d'avoir inventé une bonne affaire?

— Il a hérité, dit Finot.

— De qui? dit Blondet.

— Des sots qu'il a rencontrés, reprit Couture.

— Il n'a pas tout pris, mes petits amours, dit Bixiou :

. . . Remettez-Tous d'une alarme si chaude ; Nous vivons dans un temps très-ami de la fraude.

Je vais vous raconter l'origine de sa fortune. D'abord, hommage

im^ «ÊËMss. mm tiK ««atiEsinwt

m lalentî Notre ami n'est pas un gars, comme dit Finot, mnis gêDlleinaQ qui sait le j^u, qui coanait les cartes et que la galerie resfwïte. Hastignac a tout Tesprit qa'il fuat^ donné, comme m militaîra qtii ae fhoe 8oa courage qu*à quatrevingt-dix jours, trois signatures et des giraolieft. Il paraîtra ca^ aaatt bnse^raiaoa, sans suite dans les idéesi saûi ooflfliaflce dam

sérieuse, une combinaison a snivre, il ne s'épifpiUfn ptili mmo tU&#EMtetque voilât et qui discute alors pouf l&'mqpÉl 4a iraiÉlp tm $ommmt, mimmmBm^ étsdie Ié pâsA^Bmm^hÊfil charge à fond de train. Avec la valeur de Mmvu. il enfonce les carrés, les acUûQiiaîJres, les foodatetirs et toate la tique ; quâud la diarge a fait âon trou, il rentre dans sa vie i et loeoucîaitteT il fadevient l'homme du Midi, le voluptuenait^ diseur de riens, rinoccujn^ Hrisii^nac, qui peut se lever à SOidii] qu'il 116 s*âst pas coucUé au mumeat de la crise.

0èfiMsfera qu'une charge, reprit BïoiiElet, La forCufl

de Ha3lteM|l|M^^ ^

qui juin

— Ta-t-elle prêté de Targent? demanda Biiiou. Un rire général éclata.

— Vous vous trompez sur elle, dit Couture à Blondet; son esprit consiste à dire des mots plus ou moins piquMits, à aimer Rastignac avec une fidélité gênante, à lui obéir aveuglément, une femme tout a fait Italienne.

— Argent à part, dit aigrement Andoche Finot.

— Allons, allons, reprit Bixiou d'une voix pateline, après ce que nous venons de dire, osez-vous encore reprocher à ce pauvre Rastignac d'avoir vécu aux dépens de la maison Nucingen, d'avoir été mis dans ses meubles ni plus ni moins que la Torpille jadis par notre ami des Lupeaulx? Vous tomberiez dans la vulgarité de la rue Saint-Denis. D'abord, abstraitement parlant, comme dit Royer- Collard, la question peut soutenir la critique de la raison pure; quant à celle de la raison impure...

— Le voilà lancé! dit Finot à Blondet.

— Mais, s'écria Blondet, il a raison. La question est très-ancienne.

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elle fut le grand mot du fameux duel à mort entre la Gh&taigneraie et Jarnac. Jarnac était accusé d^être en bons termes avec sa bellemère, qui fournissait au faste du trop aimé gendre. Quand un fait est si vrai, il ne doit pas être dit. Par dévouement pour le roi Henri II, qui s'était permis cette médisance, la Châtaigneraie la prit sur son compte ; de là ce duel qui a enrichi la langue française de l'expression coup de jarnac.

— Ahl l'expression vient de si loin, elle est donc noble? dit Finot.

— Tu pouvais ignorer cela en ta qualité d'ancien propriétaire de journaux et revues, dit Blondet.

— Il est des femmes, reprit gravement Bixiou, il est aussi des hommes qui peuvent scinder leur existence, et n'en donner qu'une partie (remarquez que je vous phrase mon opinion d'après la formule humanitaire). Pour ces hommes, tout intérêt matériel est en dehors des sentiments ; ils donnent leur vie, leur temps, leur honneur à une femme, et trouvent qu'il n'est pas comme il faut de gaspiller entre soi du papier de soie où l'on grave : La loi punit de mort le contrefacteur. Par réciprocité, ces gens n'acceptent rien d'une femme. Oui, tout devient déshonorant s'il y a fusion des intérêts comme il y a fusion des âmes. Cette doctrine se professe, elle s'applique rarement...

— Eh! dit Blondet, quelles vétilles I Le maréchal de Richelieu, qui se connaissait en galanterie, ût une pension de mille louis à madame de la Popeliniëre, après l'aventure de la plaque de cheminée. Agnès Sorel apporta tout naïvement au roi Charles VU sa fortune, et le roi la prit. Jacques Cœur a entretenu la couronne de France, qui s'est laissé faire, et fut ingrate comme une femme.

— Messieurs, dit Bixiou, l'amour qui ne comporte pas une indissoluble amitié me semble un libertinage momentané. Qu'est-ce qu'un entier abandon où l'on se réserve quelque chose? Entre ces deux doctrines, aussi opposées et aussi profondément immorales l'une que l'autre, il n'y a pas de conciliation possible. Selon moi, les gens qui craignent une liaison complète ont sans doute la croyance qu'elle peut ûnir, et adieu l'illusion ! La passion qui ne se croit pas étemelle est hideuse. (Ceci est du Fénelon tout pur.) Aussi, ceux à qui le monde est connu, les observateurs, les gens comme il faut.

te limiTnes bien gantés et bien cravatas, qui ne rougissent pai ^'époiaser une femme pour sa fortune, proclamentrils coEume Uidi^^ litôiablQ mie complète sdsdon dis inléiéli et doftfleiitîmeiils. ij^^ autres 9Dtit des fotis <pû ain^nt, qui ae d^ieni seuls dans le monde a\ec lenr mnîtresî^et Pour eux, les raillions sont de la boue; le gant, le camellia porté par Tidole vaut des millioiia! Si vous ne mtfottvei jsŒds elles eux la va ^mÊpêr Wm MaMé iei i âéhrh de fleurs rncU(!s dans de jolies boîtes de cèdre î lis ne se ' distluguent plus Tuu de Tautre. Pour eux, il a plus de mgû i tte, vofik lew VM» iomraâ Que ^voiiteMnwt EniplQtam-m 1 cette maladie secrète du cœur! U y a des niais qui aiment sans aucune eipIcsQ* dê* ti^td « et il ï & dm sagea qjd càlmsàmi m a aimant.

»Bixïoti me semble sublime, té^MmiS^t^ Qa^ditfiDij|H

— Partout ailleurs, ri^pondit Fînot en se posant dans ncfm^H je dirais comme les gentlemen \ mai.s, ici, je pense..»

ûeur d'être, reprit Bixiou.

— Et toi? dit Bixiou à Couture.

— Niaiseries^ s'écria Couture. Une femme qui ne fait pas de son corps un marchepied, pour faire arriver au but l'homme qu'elle distingue, est une femme qui n'a de cœur que pour elle.

— Et toi, Blondet?

— Moi, je pratique.

— Eh bien, reprit Bixiou de sa voix la plus mordante, Rastignac n'était pas de votre avis. Prendre et ne pas rendre est horrible et môme un peu léger; mais prendre pour avoir 'le droit d'imiter le Seigneur, en rendant le centuple, est un acte chevaleresque. Ainsi pensait Rastignac. Bastignac était profondément humilié de sa communauté d'intérêts avec Delphine de Nucingen, je puis parler de ses regrets, je l'ai vu les larmes aux yeux, déplorant sa position. Oui, il en pleurait véritablement... après souper I Eh bien, selon nous...

— Ah çàl tu te moques de nous, dit Finot.

— Pas le moins du monde. Il s'agit de Rastignac, dont la douleur serait, selon vous, une preuve de sa corruption; car alors il

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aimait beaucoup moins Delphine. Mais, que voulez-vous I le pauvre garçon avait cette épine au cœur. C'est un gentilhomme profondément dépravé, voyez-vous, et nous sommes de vertueux artistes. Donc, Rastignac voulait enrichir Delphine, lui pauvre, elle riche I Le croirez-vous?... il y est parvenu. Rastignac, qui se serait battu comme Jarnac, passa dès lors à Topinion de Henri II, en vertu de son grand mot : a II n'y a pas de vertu absolue, mais des circonstances. )) Ceci tient à l'histoire de sa fortune.

— Tu devrais bien nous entamer ton conte au lieu de nous induire à nous calomnier nous-mêmes, dit Blondet avec une gracieuse bonhomie.

— Ahl ahl mon petit, lui dit Bixiou en lui donnant le baptême d'une petite tape sur l'occiput, tu te rattrapes au vin de Cham* pagne.

— Ehl par le saint nom de Tactionnaire , dit Couture, racontenous ton histoire !

— J'y étais d'un cran, repartit Bixiou; mais, avec ton juron, lu me mets au dénoûment.

— Il y a donc des actionnaires dans l'histoire, demanda Finot.

— Richissimes comme les tiens, répondit Bixiou.

— Il me semble, dit Finot d'un ton gourmé, que tu dois des égards à un bon enfant chez qui tu trouves dans l'occasion un billet de cinq cents...

— Garçon! cria Bixiou.

— Que veux-tu demander au garçon? lui dit Blondet.

— Cinq cents francs pour les rendre à Finot, afin de dégager ma langue et déchirer ma reconnaissance.

— Dis ton histoire, reprit Finot en feignant de rire.

— Vous êtes témoins, dit Bixiou, que je n'appartiens pas à cet impertinent qui croit que mon silence ne vaut que cinq cents francs 1 Tu ne seras jamais ministre, si tu ne sais pas jauger les consciences. Eh bien, oui, dit-il d'une voix câline, mon bon Finot, je dirai l'histoire sans personnalités, et nous serons quittes.

— Il va nous démontrer, dit en souriant Couture, que Nucingen a fait la fortune de Rastignac.

— Tu n'en es pas si loin que tu le penses, reprit Bixiou. Vous ne connaissez pas ce qu'est Nucingen, financièrement parlant.

60i SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

— Tu ne sais seulement pas, dit Blondet, un mot de ses débuts?

— Je ne l'ai connu que chez lui, dit Bixiou, mais nous pourrions nous être vus autrefois sur la grand'route.

— La prospérité de la maison Nucingen est un des phénomènes les plus extraordinaires de notre époque, reprit Blondet. En 180li, Nucingen était peu connu, les banquiers d^alors auraient tremblé de savoir sur la place cent mille écus de ses acceptations. Ge grand financier sent alors son infériorité. Gomment se faire connaître? 11 suspend ses payements. Bon I Son nom, restreint à Strasbourg et au quartier Poissonnière , retentit sur toutes les places I II désintéresse son monde avec des valeurs mortes, et reprend ses payements; aussitôt, son papier se fait dans toute la France. Par une circonstance inouïe, les valeurs revivent, reprennent faveur, donnent des bénéfices. Le Nucingen est très-recherché. L^année 1815 arrive, mon gars réunit ses capitaux, achète des fonds avant la bataille de Waterloo, suspend ses payements au moment de la crise, liquide avec des actions dans les mines de Wortschin qu'il s'était procurées à vingt pour cent au-dessous de la valeur à laquelle il lés émettait lui-même I oui, messieurs 1 11 prend à Grandet cent cinquante mille bouteilles de vin de Ghampagne pour se couvrir, en prévoyant la faillite de ce vertueux père du comte d'Aubrion actuel, et autant à Duberghe en vins de Bordeaux. Ces trois cent mille bouteilles acceptées, acceptées, mon cher, à trente sous, il les a fait boire aux alliés, à six francs, au Palais-Royal, de 1817 à 1819. Le papier de la maison Nucingen et son nom deviennent européens. Cet illustre baron s'est élevé sur l'abîme oii d'autres auraient sombré. Deux fois, sa liquidation a produit d'immenses avantages à ses créanciers : il a voulu les rouer, impossible! 11 passe pour le plus honnête homme du monde. A la troisième suspension, le papier de la maison Nucingen se fera en Asie, au Mexique, en Australie, chez les sauvages. Ouvrard est le seul qui ait deviné cet Alsacien, fils de quelque juif converti par ambition : « 0»and Nucingen lâche son or, disait-il, croyez qu'il saisit des diamanls! »

— Son compère du Tillet le vaut bien, dit Finot. Songez donc que du Tillet est un homme qui, en fait de naissance, n'en a que

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ce qui noos est indispensable pour exister, et que ce gars, qui n'avait pas un liard en 181&, est devenu ce que vous le voyez; mais ce qu'aucun de nous (je ne parle pas de toi, Couture) n'a su faire, il a eu des amis au lieu d'avoir des ennemis. Eniin, il a si bien cacbé ses antécédents, qu'il a fallu fouiller des égouts pour le trouver commis chez un parfumeur de la rue Saint-Honoré, pas plus tard qu'en 181/i.

— Ta ta ta I reprit Bixiou , ne comparez jamais à Nucingen un petit caroueur comme du Tillet, un chacal qui réussit par son odorat, qui devine les cadavres et arrive le premier pour avoir le meilleur o& Voyez d'ailleurs ces deux hommes : l'un a la mine aiguë des chats, il est maigre, élancé; l'autre est cubique, il est gras, il est lourd comme un sac, immobile comme un diplomate. Nucingen a la main épaisse et un regard de loup-cervier qui ne s'anime jamais; sa profondeur n'est pas en avant, mais en arrière : il est impénétrable, on ne le voit jamais venir, tandis que la finesse de du Tillet ressemble, comme le disait Napoléon de je ne sais qui, à du coton filé trop fin, il casse.

— Je ne vois à Nucingen d'autre avantage sur du Tillet que d'avoir le bon sens de deviner qu'un financier ne doit être que baron, tandis que du Tillet veut se faire nommer comte en Italie, dit Blondet.

— Blondet,... un mot, mon enfant, dit Couture. D'abord, Nucingen a osé dire qu'il n'y a que des apparences d'honnête homme; puis, pour le bien connaître, il faut être dans les affaires. Chez lui, la banque est un très-petit département : il y a les fournitures du gouvernement, les vins, les laines, les indigos, enfin tout ce qui donne matière à un gain quelconque. Son génie embrasse tout. Cet éléphant de la finance vendrait des députés au ministère, et les Grecs aux Turcs. Pour lui, le commerce est, dirait Cousin, la totalité des variétés, l'unité des spécialités. La banque envisagée ainsi devient toute une politique, elle exige une tête puissante, et porte alors un homme bien trempé à se mettre au-dessus des lois de la probité, dans lesquelles il se trouve à l'étroit.

— Tu as raison, mon fils, dit Blondet. Mais nous seuls, nous comprenons que c'est alors la guerre portée dans le monde de l'argent. Le banquier est un conquérant qui sacrifie des masses

licfcEffifr ïw m VIS »àftiatttiii&

r arriver à des résultats cajûMSy iMllitfiMt m les întèrêts des piniculiers. Il a ses stFEtagèniis I fiôittioer, àm embuscades i tendre, ses partisans à ksfSBr« «es lÏÏIm à preodi^. La plupart

ces liomaies sont st mûtàg^B à la pofîtî^^ue, qn^ils Hnisseût par s^eil iftâler, et hnm fortunes y succonobeni, La maison Necker s'y est furdue, le fameux Samtiei Bernard B^f est presque ruiné. Dans dà^qm »ède, il ts traavs im bamiitier de fértoM eotomfo qiii il

laisse ni fortune ni successeur. Les frères Pàns, qnl contribuer eut à abaUre Law, et Law lui^-mêine, auprès ûq qui tous ceux qui

ià^mmém mtMeSB pét «Hd» sont 4m mM^* temt, WsàÊ^

tûoi oui disparu saas se faire représenter par une famille, O01B1ÏI0 lel^psi la banque dévore ses enfants. Pour pouvoir siibésumt l&liattqiâer doit devenir noble, fonder une dynastie comm^ tes ptèmm de GfaarleM^nîDtf Im ninw, «Mifl^ces da Babeo-

Imusf^n, et qui existent encore..* dans KAÎmanach de Gotha, La banque cliarche la noblesse par instinct de coasemlioo , et sajia

celle de Noirmoutier, éteinte sous Louis XIIL Quelle énergie cboÉ cet homme t ruiné poor avoir fait un roi légitime! 11 est mofi prince d*uitô Ile dé ThtàâpA'fA il t Mil i^e oia^mifique mM^ drale.

— Ahl si vous faites des cours d'histoire, nous sortons du temps actuel, où le trône est destitué du droit de conférer la noblesse, où Ton fait des barons et des comtes à huis clos, quelle pitié! dit Finot.

— Tu regrettes la savonnette à vilain, dit Bixiou, tu as raison. Je reviens à nos moutons. Connaissez-vous Beaudenord? Non, non, non I Bien. Voyez comme tout passe! Le pauvre garçon était la fleur du dandysme il y a dix ans. Mais il a été si bien absorbé, que vous ne le connaissez pas plus que Finot ne connaissait tout à rheivre l'origine du coup de jarnac (c'est pour la phrase et non pour te taquiner que je dis cela, Finot!). A la vérité, il apparte* nait au faubourg Saint-Germain. Eh bien, Beaudenord est le premier pigeon que je vais vous mettre en scène. D'abord, il se nommait Godefroid de Beaudenord. Ni Finot, ni Blondet, ni Couture, ni moi, nous ne méconnaîtrons un pareil avantage. Le gars ne souffrait point dans son amour-propre en entendant appeler ses gens

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au sortir d'un bal, quand trente jolies femmes encapuchonnées et flanquées de leurs maris et de leurs adorateurs attendaient leurs voitures. Puis il jouissait de tous les membres que Dieu a donnés à l'homme : sain et entier, ni taie sur un œil, ni faux toupet, ni faux mollets; ses jambes ne rentraient point en dedans, ne sortaient point en dehors ; genoux sans engorgement, épine dorsale droite, taille mince, main blanche et jolie, cheveux noirs; teint ni rose comme celui d'un garçon épicier, ni trop brun comme celui d'un Calabrais. Enfin, chose essentielle! Beaudenord n'était pas trop joli homme, comme le sont ceux de nos amis qui ont l'air de faire état de leur beauté, de ne pas avoir autre chose; mais ne revenons pas là-dessus, nous l'avons dit, c'est infâme! Il tirait bien le pistolet, montait fort agréablement à cheval; il s'était battu pour une vétille, et n'avait pas tué son adversaire. Savez-vous que, pour faire connaître de quoi se compose un bonheur entier, pur, sans mélange, au xix'^ siècle, à Paris, et un bonheur de jeune homme de vingt-six ans, il faut entrer dans les inûniment petites choses de la vie 7 Le bottier avait attrapé le pied de Beaudenord et le chaussait bien, son tailleur aimait à l'habiller. Godefroid ne grasseyait pas, ne gasconnait pas, ne normandisait pas, il parlait purement et correctement, et mettait fort bien sa cravate, comme Finot. Cousin par alliance du marquis d'Aiglemont, son tuteur (il était orphelin de père et de mère, autre bonheur!), il pouvait aller et allait chez les banquiers, sans que le faubourg Saint-Germain lui reprochât de les hanter, car heureusement un jeune homme a le droit de faire du plaisir son unique loi, de courir où l'on s'amuse, et de fuir les recoins sombres où fleurit le chagrin. Enfin, il avait été vacciné (tu me comprends, Blondet). Malgré toutes ces vertus, il aurait pu se trouver très-malheureux. Eh ! eh I le bonheur a le malheur de paraître signifier quelque chose d'absolu ; apparence qui induit tant de niais à demander : a Qu'est-ce que le bonheur? » Une femme de beaucoup d'esprit disait : « Le bonheur est où on le met. »

— Elle proclamait une triste vérité, dit Blondet.

— Et morale, ajouta Finot.

— Archimorale ! le bonheur, comme la vertu, comme le mal, exprime quelque chose de relatif, répondit Blondet. Ainsi, la Fon-

les snaoïtue-

taloe espérait qtia, par la suite des temps^ les damû& s^habhue^ raient à leur position, et fininte&l par 6tro dans fâiifef t poissonâ dans Peaii»

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— La bonheur d*ua homme de viDgt-sist aas qui vit k Paris, n'est pÊà le bonheur hommo d# ^iugMit ani ifui fît ft BMa^^ , \ ïiloudet, sans entendre rinlcrruplion* Ca'u\ qtii parlent de llpttr | déblatérer contre i'ioâtabiiité des opinions sont des fourbes ou én ignorifits. U médediie ttMfdtos&, âf»it le plus béau titre de gloire ^t d*avoir, de 1799 à 181?, V^mA de Tétat eoQjectural à i état da science posiiive, et ce par l'influence de la grande école analyste 4^ Paris, u démontré que, dans une certaine pârîoda, Thoinme s'esi ooiEiplétemekit reaoiivti&<« ^ — A la îiiatiiere du QOUteau de Jeannot, et vous le croyez touie même, reprit BMou* Il y a donc plusieurs iûsange||^|^ cet IktÉifl d^Mequiû quB nmm nommons te boobênr, eb costume de mon Godefroîd n'avait ni trons ni taches. Un JeoM faomme de vingts ans, qui serait heureux en amour, c^est-Mirt aimé, non à cause de sa flortoante jeniiesse, non poor son esprit» ^ non pour sa tournure, mais irrésistiblement, pas môme à cause de l'amour en lui-môme; mais quand môme cet amour serait abstrait, pour revenir au mot de Royer-Collard, ce susdit jeune homme pourrait fort bien ne pas avoir un liard dans la bourse que Tobjet aimant lui aurait brodée, il pourrait devoir son loyer à son propriétaire, ses bottes à ce bottier déjà nommé, ses habits au tailleur qui finirait, comme la France, par se désaffectionner. Enfin, il pourrait être pauvre I La misère gâte le bonheur du jeune homme qui n'a pas nos opinions transcendantes sur la fusion des intérêts. Je ne sais rien de plus fatigant que d'être moralement très-heureux et matériellement très-malheureux. N'est-ce pas avoir une jambe glacée comme la mienne par le vent coulis de la porte, et Tautre grillée par la braise du feu? J'espère être bien compris, il y a de l'écho dans la poche de ton gilet, Blondet? Entre nous, laissons le cœur, il gâte l'esprit. Poursuivons I Godefroid de Beaudenord avait donc l'estime de ses fournisseurs, car ses fournisseurs avaient assez régulièrement sa monnaie. La femme de beaucoup d'esprit déjà

LA MAISON NUGINGEN.

citée, et qu*on ne peut pas nommer, parce que, grâce à son peu de cœur, elle vit...

— Qui est-ce?

— La marquise d'Espard! Elle disait qu'un jeune homme devait demeurer dans un entre-sol, n'avoir chez lui rien qui sentit le ménage, ni cuisinière ni cuisine, être servi par un vieux domestique, et n'annoncer aucune prétention à la stabilité. Selon elle, tout autre établissement est de mauvais goût. Godefroid de Beaudenord, fidèle à ce programme, logeait quai Malaquais, dans un entre-sol ; néanmoins, il avait été forcé d'avoir une petite similitude avec les gens mariés, en mettant dans sa chambre un lit, d'ailleurs si étroit qu'il y tenait peu. Une Anglaise, entrée par hasard chez lui, n'y aurait pu rien trouver d'improper. Finot, tu te feras expliquer la grande loi de Yimproper qui régit l'Angleterre I Mais, puisque nous sommes liés par un billet de mille, je vais t'en donner une idée. Je suis allé en Angleterre, moi ! {Bas à Voreille de Blorvdet : Je lui donne de l'esprit pour plus de deux mille francs.) En Angleterre, Finot, tu te lies extrêmement avec une femme, pendant la nuit, au bal ou ailleurs ; tu la rencontres le lendemain dans la rue, et tu as l'air de la reconnaître : improper ! Tu trouves à dîner, sous le frac de ton voisin de gauche, un homme charmant, de l'esprit, nulle morgue, du laisser aller; il n'a rien d'anglais; suivant les lois de l'ancienne compagnie française, si accorte, si aimable, tu lui parles : improper! Vous abordez au bal une jolie femme afin de la faire danser : improper! Vous vous échauffez, vous discutez, vous riez, vous répandez votre cœur, votre âme, votre esprit dans votre conversation; vous y exprimez des sentiments; vous jouez quand vous êtes au jeu, vous causez en causant et vous mangez en mangeant : improper! improper! improper! Un des hommes les plus spirituels et les plus profonds de cette époque, Stendhal, a très-bien caractérisé Yimproper en disant qu'il est tel lord de la Grande- Bretagne qui, seul, n'ose pas se croiser les jambes devant son feu, de peur d'être improper. Une dame anglaise, fût-elle de la secte furieuse des saints (protestants renforcés qui laisseraient mourir toute leur famille de faim, si elle était improper), ne sera pas improper en faisant le diable à trois dans sa chambre à coucher, et se regardera comme perdue si elle reçoit un ami dans cette même

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