VIII
* — Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma femme est incapable...
— Ah! vous êtes donc mariés, vous deusse! dit la grisette en manifestant quelque surprise. C'est alors bien plus mal, monsieur, pas vrai, à une femme qui a le bonheur d'être mariée en légitime mariage, d'avoir des rapports avec un homme comme Henri...
— Mais quoi, Henri? dit Jules en prenant Ida et l'entraînant dans une pièce voisine pour que sa femme n'entendit plus rien.
— Eh bien, M. Ferragus...
— Mais il est mort, dit Jules.
— C'te farce! je suis allée à Franconi avec lui hier au soir, et il m'a ramenée, comme cela se doit. D'ailleurs, votre dame peut vous en donner des nouvelles. N'est-elle pas allée le voir à trois heures? Je le sais bien : je l'ai attendue dans la rue, rapport à ce qu'un aimable homme, M. Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a des breloques, et qui porte un corset, m'avait prévenue que j'avais une madame Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi les noms de guerre. Excusez, puisque c^est le vôtre, mais, quand madame Jules serait une duchesse de la cour, Henri est si riche, qu'il peut satisfaire toutes ses fantaisies. Mon affaire est de défendre mon bien, et j'en ai le droit; car, moi, je Taime, Henri! Cest ma promière inclination, et il y va de mon amour et de mon sort à venir. Je ne crains rien, monsieur; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni volé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice qui serait ma rivale, que j'irais à elle tout droit ; et, si elle m'enlevait mon mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu'elle serait, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...
— Assez ! assez ! dit Jules. Où demeurez-vous?
— Rue de la Corderie-du-Temple, n*» 14, monsieur. Ida Gmget, couturière en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les messieurs.
— Et où demeure l'homme que vous nommez Ferragus?
— Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lèvres, ce n'est d'abord pas un homme. C'est un monsieur plus riche que vous ne Fêtes peut-être. Mais pourquoi est-ce que vous me demandez son
HISTOIRE DES TREIZE. 67
adresse, quand votre femme la sait? Il m'a dit de ne point la donner. Est-ce que je suis obligée de vous répondre?... Je ne suis, Dieu merci, ni au confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi.
^ Et si je vous offrais vingt, trente, quarante mille francs pour me dire où demeure M. Ferragus?
— Âh ! n i ni, mon petit ami, c'est fini ! dit-elle en joignant à cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y a pas de somme qui me fasse dire cela. J'ai bien l'honneur de vous saluer. Par où s'en va-t-on donc d'ici?
Joies, atterré, laissa partir Ida, sans songer à elle. Le monde entier semblait s'écrouler sous lui ; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en éclats.
— Monsieur est servi, lui dit son valet de chambre.
Le valet de chambre et le valet d'office attendirent dans la salle à manger pendant environ un quart d'heure sans voir arriver leurs maîtres.
— Madame ne dînera pas, vint dire la femme de chambre.
— Qu'y a-t-il donc, Joséphine? demanda le valet.
— Je ne sais pas, répondit-elle. Madame pleure et va se mettre au lit. Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s*est découvert dans un bien mauvais moment, entendez-vous?
ne répondrais pas de la vie de madame. Tous les hommes sont À gauches! Ils vous font toujours des scènes sans aucune précaution.
— Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, c'est, au ct^traire, madame qui,... enfin vous comprenez. Quel temps aurait ^nc monsieur pour aller en ville, lui qui, depuis cinq ans, n'a pas couché une seule fois hors de la chambre de madame ; qui descend ^ Son cabinet à dix heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner? E^n sa vie est connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les jours, à trois heures, on ne sait où.
~ Et monsieur aussi, dit la femme de chambre en prenant le parti de sa maîtresse.
Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois fois que Vavertis qu'il est servi, reprit le valet de chambre après une pause, et c'est comme si l'on parlait à un terne.
Jules entra.
— Où est madame? demanda-t-il.
— Madame va se coucher, elle a la migraine, rendit la femme de chambre en prenant un air important.
Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid, en s'adressant à ses gens :
— Vous pouvez desservir, je vais tenir compagnie à madame. Et il rentra chez sa femme, qu'il trouva pleurant, mais étoufibnt
ses sanglots dans son mouchoir.
— Pourquoi pleurez-vous? lui dit Jules. Vous n'avez à attendre de moi ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je? Si vous n'avez pas été fidèle à mon amour, c'est que vous n'en étiez pas digne...
— Pas digne !
Ces mots r^tés s'entendirent à travers les sanglots, et l'accent avec lequel ils furent prononcés eût attendri tout autre homme que Jules.
— Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime peutêtre, dit-4] en continuant; mais je n'en aurais pas le courage, je me tuerais plutôt, moi, vous laissant à votre... bonheur, et à... à qui?
Il n'acheva pas.
— Se tuer ! cria Qémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant embrassés.
Mais, lui, voulut se débarrasser de cette étreinte et secoua sa femme en la traînant jusqu'à son lit.
— Laissez-moi, dit-il.
— Non, non, Jules! criait-elle. Si tu ne m'aimes plus, je mourrai. Veux-tu tout savoir?
— Oui.
Il la prit, la serra violemment, s'assit sur le bord du lit, la retint entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec cette belle tête devenue couleur de feu, mais sillonnée de larmes :
— Allons, dis, répéta-t-iJ.
Les sanglots de Clémence recommencèrent.
— Non, c'est un secret de vie et de mort. Si je le disais, je... Non, je ne puis pas. Grâce, Jules I
— Tu me trompes toujours...
HISTOIRE DES TREIZE
— Ah! tu ne me dis plus vous ! s'écria-t-elle. Oui, Jules, tu peux croire que je te trompe, mais bientôt tu sauras tout.
— Mais ce Ferragus, ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par des crimes, s'il n*est pas à toi, si tu ne lui appartiens po.s...
— Oh! Jules!...
— Eh bien, est-ce ton bienfaiteur inconnu, l'homme auquel nous devrions notre fortune, comme on Ta déjà dit?
— Qui a dit cela?
— Un homme que j'ai tué en duel.
— Oh ! Dieu ! déjà une mort.
— Si ce n*est pas ton protecteur, s*il ne te donne pas de l'or, si c^^st toi qui lui en portes, voyons, est-ce ton frère?
— Eh bien, dit-elle, si cela était?
Desmarets se croisa les bras.
— Pourquoi me Taurait-on caché? reprit-il. Vous m'auriez donc trompé, ta mère et toi? D'ailleurs, va-t-on chez son frère tous les jc^ors, ou presque tous les jours, hein?
Sa femme était évanouie à ses pieds.
— Morte, dit-il. Et si j'avais tort?
Jl sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit C^l^mence sur le lit.
— J'en mourrai, dit madame Jules en revenant à elle.
— Joséphine, cria M. Desmarets, allez chercher M. Desplein, ^uis vous irez après chez mon frère, en le priant de venir le plus
possible.
— Pourquoi votre frère? dit Clémence, Jules était déjà sorti.
]\)ur la première fois depuis cinq ans, madame Jules se coucha ^^tile dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin *^ans sa chambre sacrée. Ce fut deux peines bien vives. Desplein ^**<^u?a madame Jules fort mal, jamais émotion violente n'avait été VIS intempestive. Il ne voulut rien préjuger, et remit au lende- '■^^n à dire son avis, après avoir ordonné quelques prescriptions ne furent point exécutées, les intérêts du cœur ayant fait ^^klier tous les soins physiques. Vers le matin, Clémence n'avait encore dormi. Elle était préoccupée par le sourd murmure
TO
il' une conversation qui durait depuis plusieurs heures entre les deux frères ; mais l'épaisseur des murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir Tobjet de cette longue conférence. M. Desmarets, le notaire, s'en alla bientôt. Le calme de la nuit, puis la singulière activité de sens que donne la passion, permirent alors à Clémence d'entendre le cri d'une plume et les mouvements involontaires d'un homme occupé à écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé les différents effets de l'acoustique par un profond silence, savent que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les mêmes lieux où des murmures égaux et continus n'avaient rien de distinctible. A quatre heures, le bruit cessa. Clémence se leva, inquiète et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ne pensant ni à sa moiteur, ni à l'état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Elle vit son mari, une plume à la main, tout endormi dans son fauteuil. Les bougies brûlaient dans les bobèches. Elle s'avança lentement et lut sur une enveloppe déjà cachetée : Csa est mon