‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 5 sur 26 · TESTAMENT · texte numérisé non relu

TESTAMENT

Elle s'agenouilla comme devant une tombe, et baisa la main de son mari, qui s'éveilla soudain.

— Jules, mon ami, l'on accorde quelques jours aux criminels condamnés à mort, dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la ûèvre et par l'amour. Ta femme innocente ne t'en demande que deux. Laisse-moi libre pendant deux jours, et... attends I Après, je mourrai heureuse, du moins tu me regretteras.

— Clémence, je te les accorde.

Et, comme elle baisait les mains de son mari dans une touchante effusion de cœur, Jules, fasciné par ce cri de l'innocence, la prit et la baisa au front, tout honteux de subir encore le pouvoir de cette noble beauté.

Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume de ne point sortir sans l'avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière passant par les fentes les plus élevées des fenêtres tombait sur le visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son front et la fraîche rougeur de ses

HISTOIRE DES TREIZE

lèvres. L*œil d'un amaDt ne pouvait pas se tromper à Taspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate du teint, deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvement les sentiments de cette belle âme.

— Elle souffre, se dit Jules. Pauvre Clémence, que Dieu nous protège!

Il la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla , vit son mari et comprit tout; mais, ne pouvant parler, elle lui prit la main et ses yeux se mouillèrent de larmes.

— Je suis innocente, dit-elle en achevant son rêve.

— Tu ne sortiras pas? lui demanda Jules.

— Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit. ^ Si tu changes d'avis, attends mon retour, dit Jules. Et il descendit à la loge.

— Fouquereau, vous surveillerez exactement votre porte, je veux connaître les gens qui entreront dans l'hôtel et ceux qui en sortiront.

Puis Jules se jeta dans un fiacre, se fit conduire à l'hôtel de Maulincour, et y demanda le baron.

— Monsieur est malade, lui dit-on.

Jules insista pour entrer, donna son nom ; et, à défaut de M. de Maulincour, il voulut voir le vidame ou la douairière. 11 attendit pendant quelque temps dans le salon de la vieille baronne, qui vint le trouver, et lui dit que son petit-fils était beaucoup trop indisposé pour le recevoir.

— Je connais, madame, répondit Jules, la nature de sa maladie par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je vous prie de croire...

— Une lettre à vous, monsieur! de moi! s'écria la douairière en rinterrompant; mais je n'ai point écrit de lettre. Et que m'y fait-on dire, monsieur, dans cette lettre

— Madame, reprit Jules, ayant Tintention de venir chez M. de Maulincour aujourd'hui même et de vous rendre cette lettre, j'ai cru pouvoir la conserver malgré l'injonction qui la termine. La voici.

La douairière sonna pour avoir ses doubles besicles, et, lors-

qu'elle eut jeté les yeux sur le papier, elle manifesta la plus grande surprise.

— Monsieur, dit-elle, mon écriture est si parfaitement imitée, que, s'il ne s'agissait pas d'une affaire récente, je m'y tromperais moi-même. Mon petit-fils est malade, il est vrai, monsieur; mais sa raison n'a jamais été le moindrement du monde altérée. Nous sommes le jouet de quelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pas dans quel but a été faite cette impertinence... Vous allez voir mon petit-fils, monsieur, et vous reconnaîtrez qu'il est parfaitement sain d'esprit.

Et elle sonna de nouveau pour faire demander au baron s'il pouvait recevoir M. Desmarets. Le valet revint avec une réponse affirmative. Jules monta chez Auguste de Maulincour, qu'il trouva dans un fauteuil, assis au coin de la cheminée, et qui, trop faible pour se lever, le salua par un geste mélancolique ; le vidame de Pamiers lui tenait compagnie.

— Monsieur le baron, dit Jules, j'ai quelque chose à vous dire d'assez particulier pour désirer que nous soyons seuls.

— Monsieur, répondit Auguste, M. le commandeur sait toute cette affaire, et vous pouvez parler devant lui sans crainte.

— Monsieur le baron, reprit Jules d'une voix grave, vous avez troublé, presque détruit mon bonheur, sans en avoir le droit. Jusqu'au moment où nous verrons qui de nous peut demander ou doit accorder une réparation à l'autre, vous êtes tenu de m'aider à marcher dans la voie ténébreuse où vous m'avez jeté. Je viens donc pour apprendre de vous la demeure actuelle de l'être mystérieux qui exerce sur nos destinées une si fatale influence, et qui semble avoir à ses ordres une puissance surnaturelle. Hier, au moment où je rentrais, après avoir entendu vos aveux, voici la lettre que j'ai reçue.

Et Jules lui présenta la fausse lettre.

— Ce Ferragus, ce Bourignard, ou ce M. de Funcal est un démon! s'écria Maulincour après l'avoir lue. Dans quel affreux dédale ai-je mis le pied? Où vais-je? — J'ai eu tort, monsieur, dit-41 en regardant Jules; mais la mort est, certes, la plus grande des expiations, et ma mort approche. Vous pouvez donc me demander tout ce que vous désirerez, je suis à vos ordres.

HISTOIRE DES TREIZE

Monsieur, vous devez savoir où demeure l'inconnu, je veux

absolument, dût-il m'en coûter toute ma fortune actuelle, pénétrer ce mystère; et, en présence d'un ennemi si cruellement intelligent, les moments sont précieux.

— Justin va vous dire tout, répondit le baron. A ces mots, le commandeur s'agita sur sa chaise. Auguste sonna.

— Justin n'est pas à l'hôtel, s'écria le vidame avec une précipitation qui disait beaucoup de choses.

— Eh bien, dit vivement Auguste, nos gens savent où il est, un h^mme montera vite à cheval pour le chercher. Votre valet est dans Paris, n'est-ce pas? On l'y trouvera.

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