‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 7 sur 26 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Jules, dominé par une pensée de prudence, n'écouta pas la veuve Gruget, qui lui disait :

— Entrez donc ici, monsieur, vous vous chaufferez. Craignant d*étre entendu par Ferragus, Jules se demandait s'il

ne valait pas mieux conclure dans cette première pièce le marché qu'il venait proposer à la vieille. Une poule qui sortit en caquetant d'une soupente le tira de sa méditation secrète. Jules avait pris sa résolution. 11 suivit alors la mère d'Ida dans la pièce à feu, où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute la fatuité d'une demi-misère en parlant de chauffer son hôte. Son pot-au-feu cachait complètement deux tisons notablement disjoints. L'écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle de la cheminée, orné d'un Jésus de cire mis sous une cage carrée en verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et d'outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles de l'appartement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta malgré lui sa secrète satisfaction.

— Eh bien, dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger de mes meubes? lui dit la veuve en s'asseyant sur un fauteuil de canne jaune qui semblait être son quartier général.

Elle y gardait à la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot, des légumes épluchés à moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés, un jeu de cartes grasses et deux volumes de romans, tout cela frappé en creux. Ce meuble, sur lequel cette vieille descendait le fleuve de la vie, ressemblait au sac encyclopédique que porte une femme en voyage, et où se trouve son ménage en abrégé, depuis le portrait du mari jusqu'à de Teau de mélisse pour les défaillances, des dragées pour les enfants et du taffetas anglais pour les coupures.

Jules étudia tout. 11 regarda fort attentivement le visage jaune de madame Gruget, ses yeux gris, sans sourcils, dénués de cils, sa bouche démeublée, ses rides pleines de tons noirs, son bonnet de tulle roux à ruches plus rousses encore, et ses jupons d'indienne troués, ses pantoufles usées, sa chaufferette brûlée, sa table chargée de plats et de soieries, d'ouvrages en coton, en laine, au

milieu desquels s'élevait uue bouteille de vin. Puis il se dit en luimême :

— Cette femme a quelque passion, quelque vice caché, elje est à moi. — Madame, dit-il à haute voix et en lui faisant un signe d'intelligence, je viens pour vous commander des galons...

Puis il baissa la voix.

— Je sais, reprit-il, que vous avez chez vous un inconnu qui prend le nom de Camuset.

La vieille le regarda soudain, sans donner la moindre marque (Tétonnement.

— Dites, peut-il nous entendre? Songez qu'il s'agit de votre fortune.

— Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n'ai personne ici. Mais j'aurais quelqu'un là-haut, qu'il lui serait bien impossible de vous écouter.

— Ah! la vieille rusée, elle sait répondre en Normand, se dit Jules. Nous pourrons nous accorder. — Épargnez-vous la peine de mentir, madame, reprit-il. Et d'abord, sachez bien que je ne vous veux point de mal, ni à votre locataire malade de ses moxas, ni à votre fille Ida, couturière en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez, je suis au courant de tout. Rassurez-vous, je ne suis point de la police, et ne désire rien qui puisse offenser votre conscience. Une jeune dame viendra demain ici, de neuf à dix heures, pour causer avec l'ami de votre fille. Je veux être à portée de tout voir, de tout entendre, sans être ni vu ni entendu par eux. Vous m'en fournirez les moyens, et je reconnaîtrai ce service par une somme de deux mille francs, une fois payée, et par six cents francs de rente viagère. Mon notaire préparera devant vous, ce soir, l'acte ; je lui remettrai votre argent, il vous le délivrera demain, après la conférence où je veux assister, et pendant laquelle j'acquerrai des preuves de votre bonne foi.

— Ça pourra-t-il nuire à ma fille, mon cher monsieur? dit-elle en lui jetant des regards de chatte inquiète.

— En rien, madame. Mais, d'ailleurs, il parait que votre fille se conduit bien mal envers vous. Aimée par un homme aussi riche, aussi puissant que l'est Ferragus, il devrait lui être facile de vous rendre plus heureuse que vous ne semblez Têtre.

^ Âh! mon cher monsieur, pas seulement un pauvre billet de spectacle pour TAmbigu ou la Gaieté, où elle va comme elle veut. Cest une indignité I Une fille pour qui j'ai vendu mes couverts d'argent, que je mange maintenant, à mon âge, dedans du métal allemand, pour lui payer son apprentissage, et lui donner un état où elle ferait de l'or, si elle voulait. Car, pour ça, elle tient de moi, elle est adroite comme une fée, c'est une justice à lui rendre. Enfin, elle pourrait bien me repasser ses vieilles robes de soie, moi qu'aime tant à porter de la soie. Non, monsieur; elle va au Cadran bleu, dîner à cinquante francs par tête, roule en voiture comme une princesse, et se moque de sa mère comme de colintampon. Dieu de Dieu! què jeunesse incohérente que celle que nous avons faite, c'est pas notre plus bel éloge. Une mère, monsieur, qu'est bonne mère ! car j'ai caché ses inconséquences, et je l'ai toujours eue dans mon giron à m'ôter le pain de la bouche, et lui fourrer tout. Eh bien non, ça vient, ça vous câline, ça vous dit : « Bonjour, ma mère. » Et voilà leux devoirs remplis envers l'auteur de ses jours. Va comme je te pousse. Mais elle aura des enfants, un jour ou l'autre, et elle verra ce que c'est que cette mauvaise marchandise-là, qu'on aime tout de môme.

— Comment! elle ne fait rien pour vous?

— Ah! rien? non, monsieur, je ne dis pas cela; si elle ne faisait rien, ce serait par trop peu de chose. Elle me paye mon loyer, elle me donne du bois, et trente-six francs par mois... Mais, monsieur, est-ce qu'à mon âge, cinquante-deux ans, avec des yeux qui me tirent le soir, je devrais encore travailler? D'ailleurs, porquoi ne veut-elle pas de moi? Je lui fais-t-y honte? qu'elle le dise tout de suite. En vérité, faudrait s'enterrer pour ces chiens d'enfants qui vous ont oublié rien que le temps de fermer la porte.

Elle tira son mouchoir de sa poche, et amena un billet de loterie qui tomba par terre; mais elle le ramassa promptement en disant :

— Qaien! c'est ma quittance de mes impositions.

Jules devina soudain la cause de la sage parcimonie dont se plaignait la mère, et il n'en fut que plus certain de l'acquiescement de la veuve Gruget au marché proposé.

— Eh bien, madame, dit-il, acceptez alors ce que je vous offre.

HISTOIRE DES TREIZE

— Vous disiez donc, monsieur, deux mille francs de comptant et six cents francs de viager?

— Madame, j'ai changé d'avis, et vous promets seulement trois cents francs de rente viagère. L^afTaire, ainsi faite, me parait plus convenable à mes intérêts. Mais je vous donnerai cinq mille francs d'argent comptant. N'aimez-vous pas mieux cela?

— Dame, oui, monsieur.

— Vous aurez plus d'aisance, et vous irez à l'Ambigu-Comique, chez Franconi, partout, à votre aise, en fiacre.

— Ah I je n'aime point Franconi, rapport à ce qu'on n'y parle pas. Mais, monsieur, si j'accepte, c'est que ça sera bien avantageux à mon enfant. Enfin, je ne serai plus à ses crochets. Pauvre petite, après tout, je ne lui en veux point de ce qu'elle a du plaisir. Monsieur, faut que jeunesse s'amuse! et donc, si vous m'assureriez que je ne ferai de tort à personne...

— A personne, répéta Jules. Mais, voyons, comment allez-vous vous y prendre ?

— Eh bien, monsieur, en donnant ce soir à M. Ferragus une petite infusion de têtes de pavots, il dormira bien, le cher homme I et il en a bon besoin, rapport à ses souffrances, car il souffre, que c'est une pitié. Mais aussi, demandez-moi ce que c'est que cette invention à un homme sain de se brûler le dos pour s'ôter un tic douloureux qui ne le tourmente que tous les deux ansi Pour en revenir à notre affaire, j'ai la clef de ma voisine, dont le logement est au-dessus du mien, et qui a une pièce mur mitoyen avec celle où couche M. Ferragus. Elle est à la campagne pour dix jours. Et donc, en faisant faire un trou, pendant la nuit, au mur de séparation, vous les entendrez et les verrez à votre aise. Je suis intime avec un serrurier, un bien aimable homme, qui raconte comme un ange, et fera cela pour moi, ni vu ni connu.

— Voilà cent francs pour lui; soyez ce soir chez M. Desmarets, an notaire dont voici l'adresse. A neuf heures, l'acte sera prêt, mais... motus!

— SuflSt, comme vous dites, momusl Au revoir, monsieur. Jules revint chez lui, presque calmé par la certitude où il était

de tout savoir le lendemain. En arrivant, il trouva chez son portier la lettre parfaitement bien recachetée.

— Gomment te portes-tu? dit-il à sa femme, malgré l'espèce de froid qui les séparait.

Les habitudes de cœur sont si diflSciies à quitter I

— Assez bien, Jules, reprit-elle d'une voix coquette; veux-tu dîner près de moi?

— Oui, répondit -il en apportant la lettre; tiens voici ce que Fouquereau m'a remis pour toi.

démence, qui était pàle, rougit extrêmement en apercevant la lettre, et cette rougeur subite causa la plus vive douleur à son mari.

— Est-ce de la joie? dit-il en riant, est-ce un effet de l'attente?

— Oh! il y a bien des choses, dit-elle en regardant le cachet.

— Je vous laisse, madame.

Et il descendit dans son cabinet, où il écrivit à son frère ses intentions relatives à la constitution de la rente viagère destinée à la veuve Gruget. Quand il revint, il trouva son dîner préparé sur une petite table, près du lit de Clémence, et Joséphine prête à servir.

— Si j'étais debout, avec quel plaisir je te servirais I dit-elle quand Joséphine les eut laissés seuls. Oh! même à genoux, repritelle en passant ses mains pâles dans la chevelure de Jules. Cher noble cœur, tu as été bien gracieux et bien bon pour moi tout à l'heure. Tu m'as fait là plus de bien, par ta confiance, que tous les médecins de la terre ne pourraient m'en faire par leurs ordonnances. Ta délicatesse de femme , car tu sais aimer comme une femme, toi,... eh bien, elle a répandu dans mon âme je ne sais quel baume qui m'a presque guérie. Il y a trêve. Jules, avance ta tête, que je la baise.

Jules ne put se refuser au plaisir d'embrasser Clémence. Mais ce ne fut pas sans une sorte de remords au cœur : il se trouvait petit devant cette femme, qu'il était toujours tenté de croire innocente. Elle avait une sorte de joie triste. Une chaste espérance brillait sur son visage à travers l'expression de ses chagrins. Ils semblaient également malheureux d'être obligés de se tromper l'un l'autre, et encore une caresse, ils allaient tout s'avouer, ne résistant pas à leurs douleurs.

— Demain soir, Clémence?

HISTOIRE DES TREIZE

— Non, monsieur, demain à midi, vous saurez tout, et vous vous agenouillerez devant votre femme. Oh! non, tu ne t'humilieras pas, non, tu es tout pardonné; non, tu n'as pas de torts. Écoute : hier, ta m'as bien rudement brisée; mais ma vie n'aurait peut-être pas été complète sans cette angoisse, ce sera une ombre qui fera va* loir des jours célestes.

— Tu m'ensorcelles, s'écria Jules, et tu me donnerais des remords.

— Pauvre ami, la destinée est plus haute que nous, et je ne suis pas complice de ma destinée. Je sortirai demain.

— A quelle heure? demanda Jules.

— A neuf heures et demie.

— Clémence, répondit M. Desmarets, prends bien des précautions, consulte le docteur Desplein et le vieil Haudry.

— Je ne consulterai que mon cœur et mon courage.

— Je te laisse libre, et ne viendrai te voir qu'à midi.

— Tu ne me tiendras pas un peu compagnie ce soir? Je ne suis plus souffrante...

Après avoir terminé ses affaires, Jules revint près de sa femme, ramené par une attraction invincible. Sa passion était plus forte que toutes ses douleurs.

Le lendemain, vers neuf heures, Jules s'échappa de chez lui, courut à la rue des Enfants-Rouges, monta et sonna chez la veuve Groget.

— Ah I vous êtes de parole, exact comme l'aurore. Entrez donc, monsieur, lui dit la vieille passementière en le reconnaissant. Je vous ai apprêté une tasse de café à la crème, au cas où,... repritelle quand la porte fut fermée. Ah 1 de la vraie crème^ un petit pot que j'ai vu traire moi-même à la vacherie que nous avons dans le marché des Enfants-Rouges.

— Merci, madame, non, rien. Menez-moi...

— Bien, bien, mon cher monsieur. Venez par ici.

Lar veuve conduisit Jules dans une chambre située au-dessus de la sienne, et où elle lui montra, triomphalement, une ouverture grande comme une pièce de quarante sous, pratiquée pendant la nuit à une place correspondant aux rosaces les plus hautes et les plus obscures du papier tendu dans la chambre de Ferragus. Cette

ouverture se trouvait, dans Tune et l'autre pièce, au-dessus d*une armoire. Les légers dégâts faits par le serrurier n'avaient donc laissé de traces d'aucun côté du mur, et il était fort difficile d'apercevoir dans l'ombre cette espèce de meurtrière. Aussi Jules futil obligé, pour se maintenir là, et pour y bien voir, de rester dans une position assez fatigante, en se perchant sur un marchepied que la veuve Gruget avait eu soin d'apporter.

— Il est avec un monsieur, dit la vieille en se retirant.

Jules aperçut, en effet, un homme occupé à panser un ccurdon de plaies, produites par une certaine quantité de brûlures pratiquées sur les épaules de Ferragus, dont il reconnut la tête, d'après la description que lui en avait faite M. de Mauiincour.

— Quand crois-tu que je serai guéri? demandait-il.

— Je ne sais, répondit l'inconnu ; mais, au dire des médecins, il faudra bien encore sept ou huit pansements.

— Eh bien, à ce soir, dit Ferragus en tendant la main à celui qui venait de poser la dernière bande de l'appareil.

— A ce soir, répondit l'inconnu en serrant cordialement la main ie Ferragus. Je voudrais te voir quitte de tes souffrances.

— Enfin, les papiers de M. de Funcal nous seront remis demain, et Henri Bourignard est bien mort, reprit Ferragus. Les deux fatales lettres qui nous ont coûté si cher n'existent plus. Je redeviendrai donc quelque chose de social, un homme parmi les hommes, et je vaux bien le marin qu'ont mangé les poissons. Dieu sait si c'est pour moi que je me fais comte!

— Pauvre Gratien, toi, notre plus forte tête, notre frère chéri, tu es le Benjamin de la bande, tu le sais.

— Adieu I surveillez bien mon Mauiincour.

— Sois en paix sur ce point.

— Hél marquis! cria le vieux forçat.

— Quoi?

— Ida est capable de tout, après la scène d'hier au soir. Si elle s'est jetée à l'eau, je ne la repêcherai certes pas, elle gardera bien mieux le secret de mon nom, le seul qu'elle possède-, mais surveille-la; car, après tout, c'est une bonne fille.

— Bien.

L'inconnu se retira. Dix minutes après, Jules n'entendit pas

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sans avoir un frisson de fièvre le bruissement particulier aux robes de soie, et reconnut presque le bruit des pas de sa femme.

— Eb bien, mon père, dit Clémence, pauvre père, comment allez-vous? Quel courage I

— Viens, mon enfant, répondit Ferragus en lui tendant la main. Et Clémence lui présenta son front, qu'il embrassa.

— Voyons, qu'as-tu, pauvre petite? Quels chagrins nouveaux?...

— Des chagrins, mon père I mais c'est la mort de votre fille, que vous aimez tant. Gomme je vous récrivais hier, il faut absolument que, dans votre tête, si fertile en idées, vous trouviez le moyen de voir mon pauvre Jules, aujourd'hui même. Si vous saviez comme il a été bon pour moi, malgré des soupçons, en apparence, si légitimes! Mon père, mon amour, c'est ma vie. Voulez-vous me voir mourir? Âhl j'ai déjà bien souffert! et, je le sens, ma vie est en danger.

— Te perdre, ma fille, dit Ferragus, te perdre par la curiosité d'an misérable Parisien! Je brûlerais Paris. Ah! tu sais ce qu'est un amant, mais tu ne sais pas ce qu'est un père.

— Mon père, vous m'effrayez quand vous me regardez ainsi. Ne mettez pas en balance deux sentiments si différents. J'avais un ^ux avant de savoir que mon père était vivant...

— Si ton mari a mis, le premier, des baisers sur ton front, répondit Ferragus, moi, le premier, j'y ai mis des larmes... Rassore-toi, Clémence, parle à cœur ouvert. Je t'aime assez pour être beureux de savoir que tu es heureuse, quoique ton père ne soil jH^ue rien dans ton cœur, tandis que tu remplis le sien.

— Mon Dieu, de semblables paroles me font trop de bien! Vous vous faites aimer davantage, et il me semble que c'est voler quelque chose à Jules. Mais, mon bon père, songez donc qu'il est au désespoir. Que lui dire dans deux heures?

— Enfant, ai-je donc attendu ta lettre pour te sauver du malheur qui te menace? Et que deviennent ceux qui s'avisent de toucher à ton bonheur, ou de se mettre entre nous? N'as-tu donc jamais reconnu la seconde providence qui veille sur toi? Tu ne sais pas que douze hommes pleins de force et d'intelligence forment un cortège auto\ir de ton amour et de ta vie, prêts à tout pour votre conservation? Est-ce un père qui risquait la mort en allant te voir

aux promenades, ou en venant l'admirer dans ton petit lit chez ta mère, pendant la nuit? estrce le père auquel un souvenir de tes caresses d'enfant a seul donné la force de vivre, au moment où un homme d'honneur devait se tuer pour échapper à Tinfamie? Est-ce MOI enfin, moi qui ne respire que par ta bouche, moi qui ne vois que par tes yeux, moi qui ne sens que par ton cœur, est-ce moi qui ne saurais pas défendre avec des ongles de lion, avec Tâme d*un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Mais, depuis la mort de cet ange qui fut ta mère, je n'ai rêvé qu'à une seule chose, au bonheur de t'avouer pour ma fille, de te serrer dans mes bras à la face du ciel et de la terre, à tuer le forçat... (Il y eut là une légère pause.) A te donner un père, reprit-il, à pouvoir presser sans honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vos cœurs, à dire à tout le monde en te voyant i « Voilà mon enfant! » enfin, à être père à mon aise !

— 0 mon père, mon père I

— Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, dit Ferragus en continuant, mes amis m'ont trouvé une peau d*homme à endosser. Je vais être d'ici à quelques jours M. de Funcal, un comte portugais. Va, ma chère fille, il y a peu d'hommes qui puissent à mon âge avoir la patience d'apprendre le portugais et l'anglais, que ce diable de marin savait parfaitement.

— Mon cher père I

— Tout a été prévu, et, d'ici à quelques jours, Sa Majesté Jean VI, roi de Portugal, sera mon complice. Il ne te faut donc qu'un peu de patience là où ton père en a eu beaucoup. Mais, moi, c'était tout simple. Que ne ferais-je pas pour récompenser ton dévouement pendant ces trois années I Venir si religieusement consoler ton vieux père, risquer ton bonheur !

— Mon père I

Et Clémence prit les mains de Ferragus et les baisa.

— Allons, encore un peu de courage, ma Clémence, gardons le fatal secret jusqu'au bout. Ce n'est pas un homme ordinaire que Jules ; cependant, savons-nous si son grand caractère et son extrême amour ne détermineraient pas une sorte de mésestime pour la fille d'un...

— Ohl s'écria Clémence, vous avez lu dans le cœur de votre

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enfant» je n'ai pas d'autre peur, ajouta-t-elle d'un ton déchirant. Cest une pensée qui me glace. Mais, mon père, songez que je lui ai promis la vérité dans deux heures.

— Eh bien, ma fille, dis-lui qu'il aille à l'ambassade de Portugal, voir le comte de Funcal, ton père, j'y serai.

— Et M. de Maulincour qui lui a parlé de Ferragus ? Mon Dieu, mon père, tromper, tromper, quel supplice I

— A qui le dis-tu? Mais encore quelques jours, et il n'existera pas un homme qui puisse me démentir. D'ailleurs, M. de Maulincour doit être hors d'état de se souvenir... Voyons, folle, sèche tes larmes, et songe...

En ce moment, un cri terrible retentit dans la chambre où était M. Jules Desmarets :

— Ma fille, ma pauvre fille!

Cette clameur passa par la légère ouverture pratiquée au-dessus de l'armoire, et frappa de terreur Ferragus et madame Jules.

— Va voir ce que c'est, Clémence.

Clémence descendit avec rapidité le petit escalier, trouva toute grande ouverte la porte de l'appartement de madame Gruget, entendit les cris qui retentissaient dans l'étage supérieur, monta l'escalier, vint, attirée par le bruit des sanglots, jusque dans la chambre fatale, où, avant d'entrer, ces mots parvinrent à son oreille :

— C'est vous, monsieur, avec vos imaginations, qui êtes cause de sa mort.

— Taisez-vous, misérable, disait Jules en mettant son mouchoir sur la bouche de la veuve Gruget, qui cria :

— Â l'assassin I au secours 1

En ce moment, Clémence entra, vit son mari, poussa un cri et s'enfuit.

— Qui sauvera ma fille? demanda la veuve Gruget après une longue pause. Vous l'avez assassinée I

— Et comment? demanda machinalement Jules, stupéfait d'avoir été reconnu par sa femme.

— Lisez, monsieur, cria la vieille en fondant en larmes. Y a-t-il des rentes qui puissent consoler de cela I

« Âdieu, ma mèrel je te lege tout ce que j'é. Je te demande

pardon de mes fûtes et du dernié chagria que je te donne en mettant fain à mes jours. Henry, que j'aime plus que moi-môme, m*a dit que je faisai son malheure, et puisqu'il m*a repoussé de lui, et que j'ai perdu toutes mes espairances d'établiceman, je vai me noyer. J'irai au-dessous de Neuilly pour n'être point mise à la Morgue. Si Henry ne me hait plus après que je m'ai puni par la mor, prie le de faire enterrer une povre ûUe dont le cœur n'a battu que pour lui, et qu'il me pardonne, car j'ai eu tort de me mélair de ce qui ne me regardai pas. Panse-lui bien ses moqca. Comme il a souffert ce povre cha. Mais j'orai pour me détruir le couraje qu'il a eu pour se faire brûlai. Fais porter les corsets ûois chez mes pratiques. Et prie Dieu pour votre fille.

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