SCÈNE III Les Mêmes, VIOLETTE
MERCADET
Le voici!... Mon ami... Ah! c'est le père Violette... (a Justin.) Après onze ans de service, tu ne sais pas encore fermer les portes? Allons, va guetter Verdelin, et cause spirituellement avec lui jusqu'à ce que j'aie congédié ce pauvre diable.
L'une de ses victimes ! (n sort.)
THÉÂTRE
violette:
Je suis déjà venu onze fois depuis huit jours, mon cher monsieur Mercadet* et le besoin m'a obligé de vous attendre hier dans la rue pendant trois heures en me promenant d'ici à la Bourse. J'ai tu qu'on m'avait dit vrai, en assurant que vous étiez à la campagne.
MERCADET
Nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, mon pauvre pére Violette : nous avons tous deux une famille...
VIOLETTE
Nous avons engagé tout ce qui peut se mettre au mont-de-piété...
MERCADET. ' . ^
Cest comme ici...
VIOLETTE
Le mal de l'un ne guérit pas le mal de l'autre... Mais vous avez encore de quoi vivre, et nous sommés sans pain ! Je ne vous ai jamais reproché ma ruine, car je crois que vous aviez l'intention de nous enrichir... et puis c'est ma faute! En voulant doubler notrë petite fortune, je l'ai compromise; ma femme et mes filles ne veulent pas comprendre, elles qui me polissaient à spéculer, elles qui me reprochaient ma timidité, que, lorsqu'on risque de gagner beaucoup, c'est qu'on est exposé à perdre autant... Mais, enfin, parole ne paye pas farine, et je viens vous supplier de me donner le plus petit à-compte sur les intérêts : vous sauverez la vie à toute une famille.
MERCADET, à part. .
Pauvre homme! il me navre!... Quand je l'ai vu, je déjeune sans appétit! (Haut.) Soyez bien raisonnable, car je vais partager avec vous... (Bas.) Nous avons à peine cent francs dans la maison... et encore, c'est l'argent de ma fille.
VIOLETTE
Est-ce possible ! Vous, monsieur Mercadet, un homme que j'ai vu si riche !...
MERCADET
Entre malheureux, on se doit la vérité.
VIOLETTE
Ah! si Ton ne se devait que cela, comme on se payerait promp* tement !
LE FAISEUR
MERCADET
N'en abusez pas!... car je suis sur le point de marier ma fille...
VIOLETTE
J'ai deux filles, moi, monsieur, et ça travaille sans espoir de se marier, car les femmes qui restent honnêtes gagnent si peu!... Dans la circonstance où vous êtes, je ne vous importunerais pas; mais... ma femme et mes filles attendent mon retour dans des angoisses... A mon âge, je ne peux plus rien faire... Si vous... pouviez m'obtenir une place !
MERCADET
Vous êtes inscrit, père Violette, pour être le caissier de ma compagnie d'assurances contre les chances du...
VIOLETTE
Ah! ma femme et mes filles vont vous bénir!... (Mercadet va prendre de l'argent. — a part.) Les autres qui le tracassent n'ont rien; mais, en se plaignant comme ça, on touche à peu près ses intérêts...
MERCADET
Tenez,, voilà soixante francs...
VIOLETTE
En or! il y a bien longtemps que je n'en ai vu... oh! chez moi !...
MERCADET
Mais...
VIOLETTE
Soyez tranquille, je n'en dirai rien...
MERCADET
Ce n'est pas cela ! Vous me promettez, père Violette, de ne pas revenir avant... un mois?...
VIOLETTE
Un mois ! Pourrons-nous vivre un mois avec cela?
MERCADET
Vous n'avez donc pas autre chose?
VIOLETTE
Je ne possède pour toute fortune que ce que vous me devez...
MERCADET, à part.
Pauvre homme! En le voyant, je me trouve riche. (HauO Mais je
THÉÂTRE
croyais que vous faisiez quelques petites affaires de prêt dans le quartier de l'Estrapade?
VIOLETTE
Depuis que les prisonniers pour dettes ont quitté Sainte-Pélagie, les prêts ont bien baissé dans le quartier.
MERGADET.
Pourriez-vous avoir un cautionnement pour une place de caissier?...
VIOLETTE
J'ai quelques amis, et peut-être...
MERCADET
Prendraient-ils des actions?
VIOLETTE
Oh! monsieur, vous autres faiseurs, vous avez cassé le grand ressort de l'association ! On ne veut plus entendre parler d'actions...
MERCADET
Eh bien, adieu, père Violette! Nous compterons plus tard... Vous serez le premier payé...
VIOLETTE
Bonne réussite, monsieur! Ma femme et mes filles diront des prières pour le mariage de mademoiselle Mercadet.
MERCADET
Adieu! (a part.) Si tous les créanciers étaient comme celui-là! mais je n'y tiendrais pas, il m'emporte toujours de l'argent.