SCÈNE IV MERGADET, VERDELIN
VERDELIN
Bonjour, mon ami ! que me veux-tu ?
MERCADET
Ta question ne me donne pas le temps de te dorer la pilule. m'as deviné!
VERDELIN
Oh! mon vieux Mercadet, je n'en ai pas, et, je suis franc : j'ef^ aurais, que je ne pourrais pas t'en donner! Écoute... Je t'ai prêd*
LE FAISEUR
déjà tout ce dont mes moyens me permettaient de disposer; je ne te l'ai jamais redemandé. Je suis ton ami et ton créancier : eh bien, si je n'avais pas pour toi le cœur plein de reconnaissance, si j'étais un homme ordinaire, il y a longtemps que le créancier aurait tué l'ami!... Diantrel... tout a ses limites dans ce monde.
MERCADET
L'amitié, oui, mais non le malheur !
VERDELIN
Si j'étais assez riche pour te sauver tout à fait, pour éteindre entièrement ta dette, je le ferais de grand cœur, car j'aime ton courage : mais tu dois succomber!... Tes dernières entreprises, quoique spirituellement conçues, très-spécieuses même (tant de gens s'y sont pris!), ont croulé : tu t'es déconsidéré, tu es devenu dangereux! Tu n'as pas su profiter de la vogue momentanée de tes opérations!... Quand tu seras tombé, tu trouveras du pain chez moi !... Le devoir d'un ami est de nous dire ces choses-là!...
MERCADET
Que serait l'amitié sans le plaisir de se trouver sage et de voir son ami foii, de se trouver à l'aise et de voir son ami gêné, de se complimenter en lui disant des choses désagréables!... Ainsi, je suis au ban de l'opinion publique?
VERDELIN
Je ne dis pas tout à fait cela. Non, tu passes encore pour un honnête homme, mais la nécessité te force à recourir à des moyens...
MERCADET
Qui ne sont pas justifiés par le succès, comme chez les gens heureux. Ah! le succès!... de combien d'infamies se compose un succès, tu vas le savoir... Moi, ce matin, j'ai déterminé la baisse que tu veux opérer, afin de tuer l'affaire des mines de la basse Indre, dont tu veux t' emparer pendant que le compte rendu des ingénieurs va rester dans l'ombre, grâce au silence que tu soldes si cher...
VERDELIN
Chut! Mercadet, est-ce vrai? Je te reconnais bien là... (n le prend
par la taille.)
THÉÂTRE
MERCADET
Allons! ceci est pour te faire comprendre que je n'ai pas besom de caresses, ni de morale, mais d'argent! Hélas! je ne t'en demande pas pour moi, mon bon ami ! mais je marie ma fille, et noos sommes arrivés ici secrètement à la misère... Tu te trouves dus une maison où règne l'indigence sous les apparences du luxe (les promesses, le crédit, tout est usé!) : et, si je ne solde pas en argent quelques frais indispensables, ce mariage manquera! Enfin, il me faut ici quinze jours d'opulence, comme à toi vingt-quatre heures de mensonges à la Bourse. Verdelin, cette demande ne se renouvellera pas; je n'ai pas deux filles. Faut-il tout dire? Ma femme et Julie n'ont pas de toilettes! (a part.) Il hésite...
VERDELIN, à part.
Il m'a joué tant de comédies, que je ne sais pas si sa fille se marie... Elle ne peut pas se marier!
MERCADET
II faut donner aujourd'hui même un dîner à mon futur gendre, qu'un ami commun nous présente, et je n'ai plus mon argenterie: elle est... tu sais... Non-seulement j'ai besoin d'un millier d'écus, mais encore j'espère que tu me prêteras ton service de table, et tu viendras dîner avec ta femme.
VERDELIN
Mille écus!... Mercadet!... Mais personne n'a mille écus... à prêter... A peine les a-t-on pour soi! Si on les prêtait toujours, on ne les aurait jamais...
MERCADET, à part.
Oh ! il y viendra. (Haut.) Tu me croiras si tu veux, mais, une fois ma fille mariée, eh bien, tout me devient indifférent. Ma femme aura chez Julie un asile; moi, j'irai chercher fortune ailleurs, car tu as raison, et je me suis dit : « Utile aux autres, je me suis funeste à moi-même! Dans les affaires où je perds, les autres gagnent! Magnifique aux semailles de l'annonce et du prospectus, comprenant et satisfaisant les nécessités de l'organisation primitive, jtn'entends rien à la récolte... »
VERDELIN
Veux-tu savoir le mot de cette énigme?
LE FAISEUR
MERCADET
Dis...
VERDELIN
C'est que, si tu te trouves supérieur à toute espèce de position par Fesprit, tu es toujours au-dessous par le jugement. L'esprit nous vaut l'admiration, le jugement nous donne la fortune.
MERCADET, à part.
Oui, je n'ai pas assez de jugement pour tuer une affaire à mon proût. (Haut.) Voyons, Verdelin!... j'aime ma femme et ma fille... Ces sentiments-là sont ma seule consolation au milieu de mes récents désastres. Ces femmes ont été si douces, si patientes ! je les voudrais voir à l'abri des malheurs!... Oh! là sont mes vraies souffrances!... Tu dois concevoir qu'on puisse pleurer... (u s'essuie le* yeux.) Tu as tfhe charmante petite fille, et tu ne voudrais pas un jour la savoir malheureuse, vieillissant dans les larmes et le travail... Voilà pourtant l'avenir de ma Julie, un ange de dévouement ! Oh! cher ami! j'ai, dans ces derniers temps, bu des calices bien amers : j'ai trébuché sur le pavé de bois, j'ai créé des monopoles, et Ton m'en a dépouillé ! Eh bien, ce ne serait rien auprès de la douleur de me voir refusé par toi dans cette circonstance suprême ! Enfin, ne te disons pas ce qui arriverait... car je ne veux rien devoir à ta pitié!...
VERDELIN
Mille écus !... Mais à quoi veux-tu les employer?
MERCADET, à part.
Je les aurai! (Haut.) Eh! mon cher, un gendre est un oiseau qu'un rien effarouche... une dentelle de moins sur une robe, c'est toute une révélation! Les toilettes sont commandées, les marchands vont les apporter... Oui, j'ai eu l'imprudence de dire que je payerais tout, comptant sur toi!... Et le dîner... Il faut des vins exquis!... l'amoureux ne peut perdre la tête que comme ça. Fais donc attention à ceci : nous paraissons riches; nous devons nous tenir sous les armes devant M. de la Brive! Verdelin, un millier d'écus ne te tuera pas, toi qui as soixante mille francs de rente ! et ce sera la vie d'une pauvre enfant que tu aimes, car tu aimes Julie !... Elle est folle de ta petite, elles jouent ensemble comme des
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bienheureuses. Laisseras-tu l'amie de ta fille sécher sur pied? C'est contagieux, ça porte malheur!...
VERDELIN
Mon cher, je n'ai pas mille écus ; je puis te prêter mon argenterie, mais je n'ai pas...
MERCADET
Un bon sur la Banque, c'est bientôt signé...
VERDELIN
Je... Non...
MERCADET
Oh! ma pauvre enfant!... tout est dit!... (n tombe abattu vu u fauteuil.) 0 mon Dieu ! pardonnez-moi de terminer le rêve pénible de mon existence, et laissez-moi me réveiller dans votre sein!
VERDELIN
Mais si tu as trouvé un gendre, mon ami?...
MERCADET, se levant brusquement.
Si j'ai trouvé un gendre? tu mets cela en doute?... Ah! refusemoi durement les moyens de faire le bonheur de ma fille, mais ne m'insulte pas! Tu verras M. de la Brivel... Je suis donc tombé bien bas, pour que...? Oh! Verdelin... je ne voudrais pas pour mille écus avoir eu cette idée sur toi... tu ne peux être absous qu'en me les donnant...
VERDELIN
Je vais aller voir si je puis...
Non, ceci est une manière de refuser.
VERDELIN
Et si le mariage manque?... Tiens, je n'y pensais pas, non, mon ami, je te les donnerai quand le mariage se fera, certainement...
MERCADET
Mais il ne se fera pas sans les mille écus! Comment ! toi à qui je les ai vu dépenser pour une chose de vanité, pour une amourette, tu ne les mettrais pas à une bonne action!...
VERDELIN
En ce moment, il y a peu de bonnes actions...
LE FAISEUR
MERCÀDET.
Ah! ah! ah!... il est joli!... tu ris... il y a réaction!...
VERDELIN
Ah! ah! ah!... (Il laisse tomber son chapeau.)
MERCADET, ramasse le chapeau et le brosse avec sa manche.
Eh bien, mon vieux, deux amis qui ont tant roulé dans la vie ! ui l'ont commencée ensemble!... En avons-nous dit et fait!... ein? Tu ne te souviens donc pas de notre bon temps, où c'était à i vie à la mort entre nous?
VERDELIN
Te rappeMes-tu notre partie à Rambouillet, où je me suis battu our toi avec cet officier de la garde?...
Je t'avais cédé Clarisse! Àh! étions-nous gais, étions-nous jeunes! t aujourd'hui nous avons des filles, des filles à marier!... Si larisse vivait, elle te reprocherait ton hésitation!...
VERDELIN
Si elle avait vécu,, je ne me serais jamais marié!...
MERCADET
Tu sais aimer, toi !... Ainsi, je puis compter sur toi pour dîner, et u me donneras ta parole d'honneur de m'envoyer...
VERDELIN
Le service...
MERCADET
Et les mille écus...
VERDELIN
Tu y reviens encore!... Je t'ai dit que je ne le pouvais pas...
MERCADET, à part.
Cet homme ne mourra certes pas d'un anévrisme... (Haut.) Mais s serai donc assassiné par mon meilleur ami?... Oh! c'est toujours insi!... Tu seras donc insensible au souvenir de Clarisse et au iésespoir d'un père? (n crie.) Je suis au désespoir, je vais me brûler a cervelle!...
THEATRE. '