SCÈNE XI MINARD, JULIE
JULIE
Eh bien, Adolphe?...
MINARD
Mademoiselle?...
LE FAISEUR
Mademoiselle? Ne suis-je plus Julie? Avez-vous tout arrangé avec mon père?...
MINARD
Oui... C'est-à-dire...
JULIE
Oh! l'argent a toujours blessé l'amour; mais j'espère que vous aurez vaincu mon père...
MINARD
Ah! Julie, votre père a des raisons... judiciai... judicieuses...
JULIE
Que s'est-il donc passé entre vous et lui? Adolphe, vous n'avez plus l'air de in aimer...
MINARD
Oh! toujours...
JULIE
Ah! j'avais lé cœur déjà serré...
MINAUD.
Il s'est opéré un grand changement dans notre situation.
JULIE
Vous n'avez pas surmonté tous les obstacles?
MINARD
Votre père ne vous a pas dit sa situation, elle est horrible, Julie, car elle nous voue à la misère. U y a des hommes à qui la misère donne de l'énergie : moi, vous ne connaissez pas mon caractère, je suis de ceux qu'elle abat... Tenez!... je ne soutiendrais pas la vue de votre malheur.
J'aurai du courage pour deux. Vous ne me verrez jamais que souriante. D'ailleurs, je ne vous serai point à charge. Ma peinture me procure autant d'argent que votre place vous en donne, et, sans être riche, je vous promets de faire régner l'aisance dans notre joli ménage.
MINARD, à part.
Il n'y a que les filles pauvres pour nous aimer ainsi... *
JULIE
Que dites-vous donc là, monsieur?
THÉÂTRE
M1NARD
Je ne vous ai jamais vue si belle!... U part.) L'amour la rend folle!... Il faut en finir. (Haut.) Mais...
JULIE
Le mais, Adolphe, est un mot sournois.
MINARD
Votre père a fait un appel à ma délicatesse. U m'a prouvé combien l'amour était une passion égoïste.
JULIE
A deux.
MINARD
A trois même! 11 m'a montré la différence de votre sort, si vous étiez riche. Julie, il y a deux manières d'aimer...
Il n'y en a qu'une.
MINARD
L'amour qui vous livre à la misère est insensé, l'amour qui se sacrifie à votre bonheur est héroïque!...
JULIE
Mon seul bonheur, Adolphe, est d'être à vous!
MINARD
Ah! si vous aviez entendu votre père! il m'a demandé de renoncer à vous!
juhe.
Et vous avez renoncé?...
MINARD
J'essaye, je le voudrais, je ne le puis. Il y a quelque chose en moi qui me dit que je ne serai jamais aimé comme je le suis par vous...
JULIE
Oh! certes! monsieur, mon amour... Oh! pourquoi en parlerais-je encore?
MINARD
Je ne puis le reconnaître qu'en me sacrifiant...
JULIE
Adieu, adieu, monsieur!... (Adolphe sort.) Il s'en va, il ne se retourne point ! Oh! mon Dieu!...
LE FAISEUR