‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 16 sur 88 · L'ARCHEVÊQUE · texte numérisé non relu

L'ARCHEVÊQUE

Au temps où l'Église était puissante et riche, les princes ecclésiastiques n'avaient ni la simplicité des apôtres, ni T hypocrisie froide et gourmée des prélats modernes.

Alors, les conciles regardaient comme un besoin aussi impérieux que celui du vivre et du boire, de requérir bon nombre de courtisanes, fraîches et joyeuses, pimpantes et bien gorgiasées, disent les anciens auteurs. Ces belles créatures étaient rencontrées par les chemins, allant au concile pour le service des Pères. Elles mettaient toutes les hôtelleries sens dessus dessous, fourrageant le meilleur pour leurs haquenées, leurs singes, leurs négrillons, pour leurs nains et leurs amours. Respectées comme des reines, car elles représentaient toute la puissance d'un cardinal, d'un seigneur, d'un prince ou d'un pape, elles se rigolaient dans la chrétienté comme moine dans un couvent de nonnes, et ne se gardaient que d'une seule chose, à savoir : ne point vieillir... Du reste, elles faisaient sauter les rochets, se jouaient des mitres et livraient les camails rouges à leurs singes, le tout ad majorem Dei gloriam.

i. Ce conte, ainsi que beaucoup d'autres morceaux qui viendront en leur ordre et i leur date respectifs, est extrait de la Caricature, à laquelle Balzac collabora très-activement, de 1830 à 1833. Parmi ces articles de fantaisie que le futur auteur de la Comédie humaine donna à cette revue satirique, il en est quelques-uns qui, après avoir été plus ou moins remaniés, prirent place, soit dans les Éludes philosophiques, soit dan^ les Études analytiques, et que, pour cette raison, nous avons jugé inutile de reproduire ici. Du reste, afin de ne pas multiplier les notes, nous prions les lecteurs qui voudront connaître les sources où nous avons puisé, de se reporter à la notice bibliographique insf^rée à la fin du dernier volume de la présente édition.

CONTES ET NOUVELLES

• Voilà comme on sait s'amuser dans les jours de conviction et de croyance!... Quel plaisir aurait-on aujourd'hui à faire un bon conte sur l'archevêque de Paris? L'anecdote devient d'abord politique; puis elle tourne au budget; et, du palais épiscopal, vous tomberez dans les choses sérieuses des 64 francs 75 centimes, 95 francs 25 centimes, dans la dette flottante, et autres gentillesses. Aussi faut-il dire adieu à la poésie.

Remontez donc le cours des âges, et voyez la belle Impèria\ cette célèbre courtisane romaine, dont Verville a raconté les musquetades parfumées, voyez-la, sur le soir, dans la petite ville de Trente, languissamment couchée...

Autour d'elle sont meubles de velours, courtines crépinées d'or, flambeaux sculptés, tapis de Turquie, bougies parfumées, singe et perruche se querellant, miroirs de Venise encadrés en filigrane, enfin toutes les curiosités, tous les chefs-d'œuvre de cette époque où les arts prirent leur essor. En un coin du réduit magnifique s'élevait un lit voluptueux, riche de dentelles, sur lequel madame Impéria, étalant ses charmes, écoutait les galanteries du jeune archevêque monsignor Salviati.

La belle impéria venait de perdre un petit serin des Canaries, et, dans sa douleur, à peine savait-elle si l'archevêque lui pressait la main ou le pied... Elle aimait Salviati, non pas à cause de son teint de femme et de ses yeux noirs, non à cause de ses beaux cheveux flottants, non pour son immense • fortune, non pour sa jeunesse, car, d'abbés frais, jeunes, riches et beaux, elle en faisait litière et pouvait en jeter par sa fenêtre aux dames de la chrétienté qui en manquaient. Elle se souciait de prélats comme un gastronome de pains de munition.

Elle aimait Salviati parce qu'il avait fait très-proprement daguer un capitaine français dont la langue indiscrète accréditait une opinion dangereuse à son honneur de courtisane. Ce pauvre diable avait mal compris la délicieuse aventure des musquetades; et, se trompant d'organe, il disait que « 4a belle Impéria tuait les mouches au vol en parlant ». Salviati, empressé de plaire à cette

1. ^ous n'avons pas besoin de rappeler que la belle Impéria est rhéroine d*un des Contes drolatiques.

L'ARCHEVÊQUE. m

ravissante fille, ordonna bien vite à l'un de ses bravi de tuer le capitaine Bompart; ce qui fut fait.

La capricieuse et redoutable Impéria haïssait bien encore en ce moment un autre homme. C'était le cardinal Mathuseca « délia Genga », qui, depuis l'ouverture du concile, la poursuivait de ses offres et voulait l'acheter comme on achète un lévrief, sans se soumettre aux galants préliminaires, à cette préface platonique, exigés plus impérieusement par la courtisane que si elle eût été duchesse... Mais Salviati n'osait pas faire assassiner un cardinal sans cérémonie.

— J'ai perdu ce que j'aimais le plus!... s'écriait-elle en pleurant. Une chère petite bête qui ne m'a jamais donné de chagrin... C'est la seule!... Car mon singe... il est bien gentil, mais il mord... Cest comme vous autres... Le perroquet... il crie..^ tandis que le petit serin...

— Madame, vous êtes bien cruelle pour moi !... s'écria Salviati. Un page de madame Impéria, car elle avait des pages, entra tout

à coop d'un air effaré.

— Qu'est-ce?... dit-elle.

— Voici monseigneur le cardinal Mathuseca, dit-il. Il est sur les degrés, et regarde attacher la bride de sa mule...

— Je meurs, si je vois encore cet homme!... s'écria la belle Impéria; il m'épouvante, c'est mon mauvais génie... Ah! comme j'aimerais celui qui m'en débarrasserait! Aussi, je laisserai venir le duc de Parme avec sa bonne épée. Nous verrons si ce bœuf de cardinal ne sera pas mis au ban des morts!... Comment faire?... Ne pas le recevoir?... il me fera emprisonner; le recevoir?... j'aime mieux mourir...

Impéria, violente, éperdue, s'était mise sur son séant, laissant voir son sein en désordre et palpitant de haine.

— Me récompenserez -vous, dit l'archevêque, si je vous en débarrasse pour ce soir?...

— Vous resterez I... répondit-elle avec un laisser aller digne de ces temps héroïques de la galanterie.

— Eh bien, dit l'archevêque, sauvez-vous dans votre aratoire,, couchez-vous-y, restez-y tranquille; mais donnez-moi vos coiffes et emportèz un de ces flambeaux.

CONTES ET NOUVELLES

ïmpéria se prit à rire; et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, elle coiffa Tarchevêque, le mit au lit, le roula en folâtrant dans son lit, et disparut, emportant la défroque du prêtre.

— Eh ! eh ! s'écria le cardinal d'une voix de tonnerre, en envahissant la chambre de la malade, nous sommes au lit, la belle!... Foi de pécheur, cela est bien, vous m'épargnerez de briser vos corsets piqués d'orl...

Et, riant de sa plaisanterie grossière, il vint se mettre auprès du lit, enseveli dans l'ombre par la moire d'un rideau.

— La galanterie est inutile in arliculo morlis, répondit la fausse ïmpéria d'une voix éteinte.

— Il y a quelque diablerie là-dessous, car tu parles latin, dit le cardinal.

— Ah! que je vous aurais aimé, reprit la courtisane, si vous aviez eu pour moi ces formes aimables que vous savez si bien prendre auprès de la marquise de Pescaire!... Voyez-vous, mon cher cardinal, nous ne pouvons pas, nous autres, aimer à être brusquées comme les femmes du monde... Ces sortes de plaisanteries les amusent; mais, moi, si vous ne me respectez pas, que serai-je?...

— Tu raisonnes comme un docteur.

— Voulez-vous bien ne pas me tutoyer, ou je vous fais donner le boucan !

— Je vous adore ce soir...

— Eh bien, si vous êtes bien aimable, demain...

— Oh! demain! Voilà deux mois que demain... Donnez-moi votre main à baiser.

— Vous êtes bien ambitieux!... Mais promettez-moi de vous en aller, et je me laisserai baiser la main...

— Je le jure par l'Évangile.

— Vous n'y croyez pas.

— Par la damnation éternelle.

— Non plus.

— Par quoi veux-tu que je jure ?... par le pape?

— Ne jurez pas, et allez-vous-en ! dit Salviati en tendant hors du lit une main blanche et potelée que le cardinal embrassa avec transport.

L'ARCHEVÊQUB.

Mais il se fit mal aux lèvres en ne prenant pas garde à Tanneau de l'archevêque; et, en baisant une seconde fois cette main d'homme, il s'inclina de manière à laisser tomber la lueur des bougies sur l'anneau qu'il reconnut, car la grossièreté de l'anneau lui avait donné quelques soupçons.

— Â demain, dit-il d'une voix affectueuse.

— Il m'a deviné, pensa l'archevêque, il faudra que je le prévienne.

— Si tu vis encore demain soir, je serai huguenot I... se disait le cardinal.

Le lendemain, après la séance du concile, ils s'invitèrent à dîner chez le patriarche d'Aquilée; et, comme c'étaient deux fins compères, ils s'empoisonnèrent tous deux, en faisant servir, chacun à son dessein, les précautions qu'ils prirent séparément pour se garantir l'un de l'autre.

Impéria s'amusa fort de cette aventurci et raconta l'histoire à je ne sais quel abbé tourangeau qui ne la comprit guère.

KoTemkre 1830.

Page 1