‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 17 sur 88 · VINGT ANS · texte numérisé non relu

VINGT ANS

Noas étions seuls^ devant une fenêtre ouverte, d*où nous regardions un beau ciel, un de ces ciels purs, légèrement dorés par le soleil couchant. Les nocturnes dégradations de la lumière rendent si impressionnable, que Ton sent tout avec violence. Il semble que la nature, en nous offrant la vague image d^un tranquille bonheur, nous dise d'en jouir ou de le regretter; et alors, il est difficile de rester calme; car la joie enivre ou la douleur accable. La poitrine oppressée a besoin de laisser échapper un soupir : soupir de mélancolie ou de tristesse, soupir de joie même, car il n'est pas toujours un gémissement de l'âme qui se déchire, c'est souvent aussi trop de bonheur qui cherche à s'exhaler. Le bonheur n'a pas de langage; plus près de la mélancolie que de la joie, n'estHSe pas à la première qu'il emprunte ses soupirs?

Elle était debout. J'étais assis près d'elle. Nous parlions... Je ne sais de quoi. Sa main était dans la mienne; cependant, elle ne me l'avait pas donnée, et je ne me souviens pas non plus de la lui avoir prise. Elle me la laissait sans que cela parût lui déplaire... Eb non, sans doute, cela ne lui déplaisait pas, car elle appuyait sa main dans la mienne, elle reposait son coude sur mon épaule, sur ma poitrine. J'éprouvais une de ces émotions si fortes, que l'on se sent près de s'évanouir. Ma vue était troublée. Un vertige doux et vague s'était emparé de moi, et il ne me restait de mes idées que ce qui pouvait me rappeler qu'elle partageait le délire de mes sensations. La pression de sa main si éloquente, sipersuasdve,

CONTES ET NOUVELLES

me disait tout sans qu'elle eût besoin de prononcer une seule parole! rétais heureux! oh! bien heureux!...

Depuis un moment que nous ne disions plus rien, nous regardions tous deux devant nous, et sans doute, ainsi que le mien, son regard se portait machinalement sur les choses qui nous en* touraient. Je fus tiré de ma rêverie par un mouvement que fit sa main en cherchant à se dégager de la mienne. Alors, je m'aperçus de la présence d'une personne qui était survenue. Elle Pavait remarquée avant moi, c'était naturel. Je ne lui témoignai aucun regret de me séparer d'elle : j'avais obtenu beaucoup, mais je craignais de Pen faire apercevoir.

Le lendemain, au même lieu, nous étions plus seuls encore. Nous étions assis l'un près de l'autre. Elle écrivait ; je voalas écrire aussi, et je me penchai vers son papier. Elle ne quitta point sa place; cependant, ses cheveux touchaient ma joue, mes chevèux touchaient son front. Mon cœur battait sur son bras, elle ne s'éloigna pas. Je tenais la plume sans écrire, elle ne me le fit pas remarquer. Elle observa le même silence que moi, la même inunobiiité. G magie ! quelles émotions éprouvai-je alors? Elles étaient si confuses, que je ne puis me les rappeler; elles étaient si mobiles, si délirantes, que leur souvenir est vague aujourd'hui, et n'a laissé en moi que la trace du long et doux baiser, de ce premier baiser que je lui ai donné, que j'ai reçu d'elle.

Mais, l'année d'après, nous étions bien plus heureux! je ne l'étais que près d'elle, et je croyais que nous le serions toujours. Elle me voyait avec tant de plaisir, me quittait avec tant de peine? Et c'était vrai, bien vrai. Point de semblants, point de faussoté. Elle avait tout mon amôur, et me donnait tout le sien. Depuis un an, la vie de Pun était celle de Pauire. Un an!... oui... C'est un an de bonheur qu'elle m'a laissé dévorer en me le faisant payer de tout mon avenir.

J'étais bien jeune alors!... J'ignorais qu'on cessât d'aimer : elle me l'apprit.

Je dus partir. Elle pleura beaucoup, et fut sincèrement affligée. Mais mon absence se prolongea : j'avais perdu ma mère.

Avide de consolations, j'en vins chercher près d'elle, je ne la retrouvai plus, ou du moins je la retrouvai si changée, qu'elle était perdue pour moi.

RESSODVENIRS.

Deux moisi et notre amour oublié, et son cœur à un autre 1... Ohl que je l'ai aimée longtemps malgré ses torts I

Combien j'en voulais à mon cœur faible de se porter toujours vers elle ; de s'occuper de son bonheur quand elle m'avait retiré le droit tant accordé, si bien acquis, d'embellir sa vie par notre aeule affection I Jamais je ne lui ai fait un reproche, jamais je n'ai oonçu le moindre ressentiment. Ten étais sûr et je le suis encore, elle m'aimait ; elle a pu m'oublier, mais elle ne m'a pas trompé.

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