‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 2 sur 88 · NOUVELLES · texte numérisé non relu

NOUVELLES

SOUVENIRS D'UN PARIA'

Il est des hommes dont la voie est tracée; du commencement à la fin, leur existence suit une ligne droite : ce qu'ils ont fait hier, ils le font aujourd'hui, ils le feront demain, ils le feront toujours. Telle est l'histoire de toutes les prédestinations sociales; et les enfants subissent la loi des ancêtres, parce que la société se complaît dans ses formes, parce qu'elle a fait des cases pour des individualités, et qu'il est des individualités pour lesquelles elle n'a point fait de cases.

Combien de races maudites ne compte-t-on pas sur la terre! Combien aussi de races privilégiées! Qui me révélera le principe de la noblesse, et m'apprendra sur quoi se fonde la réprobation? J'ai dû réfléchir à toutes ces choses; je les ai méditées, et, entre

i. Les pages qu'on va lire forment la part de collaboration de Balzac à un ouvrage intitulé : Mémoires pour servir à V Histoire de la Bévolution française, par Sanson, exécuteur des arrêts criminels pendant la Révolution (2 vol. in-8<*, Paris, 1830). L'introduction de ce livre, également écrite par Balzac, fut plus tard reprise par lui, et transportée, avec quelques modifications, dans les Scènes DE LA y» POLITIQUE. (VoIt Un Èpisode sous la Terreur,)

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Thonncur du monde et son infamie, ma pensée ne s^exerce jamais sans amertume.

Pauvre paria, pourquoi ta caste est-elle proscrite? pourquoi ta vertu même ne peut-elle te racheter de la souillure originelle? Tu es emprisonné dans l'opprobre de ta naissance, et tu t'enorgueillis de ton père, parce que ton père était honnête; et cette vénération filiale est un lien de plus, mais un lien qui t'est cher, un lien que tu ne romprais pas, lors même qu'il te serait permis, de le faire. Où irais-tu? Que deviendrais-tu? Après toi traîneras-tu ta mère, tes frères, tes sœurs? les renieras-tu? Reste au milieu d'eux; ils t'aiment, ils te recherchent; les autres te repousseront : l'isolement, c'est la mort.

Partout, je crois, excepté à quelques milliers de lieues d'ici, sur les conOns de la Chine, dans le voisinage de la grande muraille, lés descendants de la tribu de Juda sont honnis et rejetés au sein des nations : pour eux, il n'y a point de bourgèoisie, la cité est contre eux; où le législateur les relève, le préjugé les ravale : la raison n'a qu'une voix, le préjugé en a mille. La majorité, ce sont les ténèbres; le petit nombre, c'est la lumière. Ce qu'il y a de mieux, c'est d'être content de soi et de n'être mécontent de personne; c'est tout ce que comporte la condition humaine; c'est plus que ne comporte la condition sociale ; mais il suffît d'être en paix avec sa conscience.

Il n'est pas de contrée en Europe où le bohémien ne soit errant, vagabond et voué à l'opprobre; la philosophie l'invite à se fixer; le préjugé lui crie : <c Marche et ne t'arrête pas. » Un jour, excédé de besoin et de fatigue, il se repose; mais il tue, et la loi le tue à son tour. Pourquoi le tue-t-elle? C'est qu'elle ne vient pas de la philosophie, et qu'elle retourne au préjugé.

La loi est le produit de la réflexion : elle a pour base des intérêts ; mais souvent la pyramide est jetée sur la pointe et la base est renversée. Pour trouver la source du préjugé, il faut remonter au sentiment. Dans le principe des antipathies et des aversions, rarement il n'y a pas quelque chose de vrai. Aujourd'hui, qui nous apprendra à discerner ce qui est vrai de ce qui est faux? Le chirurgien qui, en vertu de la décision d'un conseil de médecins, retranche un membre gangrené, afin de préserver le corps, est

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accueilli et fêté dans les cours. Il est appelé à la naissance des princes; on l'appelle aussi à leur mort; il est comblé de leurs faveurs, et dans les palais, où il porte la tête haute, il reçoit le salut des grands. Lui, sur qui ne pèse aucune responsabilité, n*est pas traité avec moins de distinction que les doctes dont il ne fait que suivre les avis. S'il n'a pas manqué d'adresse, il est irréprochable, et il n'est en horreur à personne quoiqu'il puisse manquer d'adresse; qu'il ait opéré bien ou mal, il ne va pas se cacher et on ne le fuit pas; et l'on ne s'écarte pas sur son passage pour éviter son contact. L'homme par qui justice est faite ne tient pas non plus la balance où se pèse ce qui doit être et ce qui doit n'être plus. On lui dit : « Prends le glaive, et, devant l'arbitre suprême, devant celui qui jugera les juges, ce n'est pas le fer qui rendra compte du sang versé. » Pourquoi l'agent qui accomplit la sentence ne revêt-il pas la toge? pourquoi ne s'avance-t-il pas paré d'hermine ? C'est peut-être parce que le corps social est impérissable, et que la nécessité de détruire un de ses membres, non-seulement n'est pas évidente, mais encore ne saurait être démontrée; c'est sans doute que la nature, plus intelligente que la société, se révolte à l'anéantissement d'une existence réelle, au profit d'une abstraction; c'est que le corps social n'est pas palpable, qu'il n'est pas adhérent dans toutes ses parties, et que sa dissolution n'est pas une conséquence rigoureuse de la dépravation d'un des individus dont il se compose; c'est enfin parce que l'action de la justice ne retranche pas un membre, mais un corps, un organisme tout entier, et que, de tout temps, il a été écrit : Homicide point ne seras, de fait ni de consentement.

Au surplus, pour un méfait, quelque grave qu'il soit, le corps social n'est pas malade; il est seulement affligé, et la vindicte qui réclame meurtre pour meurtre ne lui offre qu'une bien triste consolation : un meurtre ne remédie à rien.

Élevé dans la foi catholique, je ne me suis jamais prosterné devant la table sainte pour y demander le pain de l'Eucharistie sans éprouver un horrible serrement de cœur. Je croyais aux sublimes vérités du christianisme, j'y croyais fermement; et pourtant je doutais de l'efficacité du pardon qui m'avait été accordé au tribunal de la pénitence; le prêtre m'assurait que la

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miséricorde de Dieu est inépuisable, et, malgré ses paroles d'indulgence, il me semblait qu'il est des péchés que le prêtre ne peut pas remettre : il levait mes scrupules, et mes scrupules me revenaient déchirants comme des remords. Le commandement si mal gardé. Homicide point ne seras, était- sans cesse présent à ma pensée; l'idée de la défense et de la violation me poursuivait partout; j'étais innocent d'intention, je déplorais môme le consentement; mais il m'était ordonné d'accomplir le fait, et le fait s'accomplissait. Quand Pilate s'est lavé les mains et qu'il s'endort sur la sentence, je puis retourner contre lui ce qu'il disait au peuple : <c C'est à vous d'y songer ; » mais, moi, je ne puis m'empêcher d'y songer aussi. Pilate dort parce qu'il est plus près de la loi; je veille parce, que je suis plus près du glaive : pour lui, les nuits sont calmes, les miennes sont longues et agitées; à son réveil, il est entouré d'hommages, on lui apporte le tribut de la considération publique, il est vénéré jusqu'au pied du trône ; le soleil luit et m'éclaire, mais il me fait une solitude, et cette solitude est affreuse parce qu'elle est peuplée. On me voit et l'on frissonne ; je m'éloigne, je me réfugie au sein de l'obscurité, et l'obscurité qui m'environne est plus épouvantable encore; elle n'enserre que des terreurs, c'est la compagnie des morts; c'est ce monde de Spectres que je porte en moi : je me fais peur à moi-même; j* entends des cris, des voix plaintives, les clameurs d'une multitude féroce, elle a soif du meurtre ; une fièvre brûlante me parcourt, tout mon sang bouillonne, il me suffoque; les vociférations, les étourdissantes oscillations de la foule qui se presse me causent le vertige ; mes nerfs se crispent et se tendent tour à tour ; je détourne la tête, le meurtre est consommé; je tressaille, je m'affaisse, je sens sous moi défaillir mes jambes; et, quand je me retire accablé^ quand j'endure les plus cruels tourments, ceux dont les regards demandaient à se repaître d'un fatal spectacle, ceux qui sont satisfaits et qu'aurah mécontentés la grâce, me renvoient les turpitudes des émotions qu'ils cherchaient : c'est moi qui suis abject, ma face est en exécration, et jé lis sur un nuage rouge ces paroles de la damnation éternelle : Maintenant donc, tu seras maudit même par la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir... Je suis un objet d'effroi; le cheval, dès qu'il m'aperçoit, dresse l'oreille et hennit

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comme à l'approche du loup cervier; le chien flaire mes vêtements et s'éloigne la queue basse, en poussant vers le ciel ces hurlements prolongés que l'habitant des campagnes regarde comme un présage sinistre. La nature entière est soulevée contre moi; j'apparais tel qu'un fléau, tel qu'une catastrophe que pressent cet instinct de conservation dont le créateur a pourvu tous les êtres. Je franchis un espace rempli de honte et de confusion. Enfin, je touche au terme de la course ; ces mots : Homicide point ne seras, résonnent encore une fois; je me précipite dans ma demeure; mes enfants me tendent leurs bras; je repousse leurs caresses; leur sourire me consterne, il m'importune, il m'irrite, il m'empoisonne. Quelle douceur, pourtant! plus tard, ce sera le baume qu'ils verseront sur ma plaie; aujourd'hui, je ne le supporterais pas.

Il est au fond de ma retraite un asile mystérieux, une sorte de tombeau dont l'accès leur est interdit; là, je vais ensevelir un cadavre qui ne reprendra son âme que demain : demain, je veux n'avoir fait qu'un rêve pénible; cette veille qui assombrit tous mes jours, je veux l'avoir rêvée; autrement, je ne vivrais pas. Je veux douter de la vie, je veux douter de la mort. Suis-je ou ne suis-je pas? Et je vais jusqu'à m'abstraire pour n'avoir plus à 'gémir sur moi.

La pire de toutes les existences est celle où l'homme est réduit à un constant oubli de lui-même. Voilà l'état que la société m'a créé; malheureux état dont la réprobation se perpétue et plane héréditaire sur une lignée, comme la légitimité sur les dynasties royales. Serais-je donc le roi d'en bas? Mais alors quel intervalle immense sépare le toi d'en bas du roi d'en haut! Je tiens le sceptre de Thémis et n'ai point de trône dans son sanctuaire. La justice est honteuse de mes œuvres, et ne suis-je pas l'œuvre de la justice? Je flétris tout ce que je touche; ainsi que la tache d'huile, la flétrissure s'étend, et elle gagne de proche en proche et de génération en génération ; elle descend aussi longtemps que le fil de la tradition ne s'est pas rompu. Ma main imprime l'infamie; c'est un châtiment personnel qu'elle inflige au nom de la loi. Mais la société a fait de l'infamie une lèpre contagieuse et incurable. La société ne sait ni punir ni se purifier; elle se venge, se salit, et c'est tout. Elle est impitoyable pour ma situation, bien

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que ma situation résulte de ce qu'elle est sans raison et sans pitié. Ce n'est pas moi qui la rendrai à la commisération qu'elle n'a pas; mais, en lui montrant tout ce qu'il en coûte d'être le ministre de ses rigueurs, peut-être contribuerai-je à fortifier et à répandre la persuasion que ces rigueurs ne sont pas nécessaires.

Si l'exécuteur des jugements criminels est exécré, s'il est à la fois le plus universellement odieux et le plus à plaindre de tous les hommes, s'il n'a de semblables que parmi les siens, si l'opinion le rejette hors des rapports sociaux, c'est qu'infailliblement la pénalité ne peut être justifiée, c'est qu'elle atteint un but tout contraire à celui que le criminaliste se propose.

Le premier qui, pour trouver un agent de la colère publique, imagina de rendre impassible un être pensant, commit le plus monstrueux des attentats ; il dégrada le chef-d'œuvre de la Création, il fit à Dieu le plus grand des outrages, puisqu'il choisit son image pour l'avilir. Infernale pensée qui institua l'homicide comme une profession, qui fonda pour le vengeur social la torture d'un suicide perpétuel, et le condamna à être toute sa vie traîné sur la claie I

J'ai -plus de soixante ans; mon supplice a été long et douloureux, et cependant il s'augmente encore par la mortelle prévision du supplice de ceux qui viendront après moi. La religion de l'humanité triomphera trop tard. Avant la lamentable expérience de la révolution française, elle avait eu de courageux missionnaires; la Révolution a passé, et, des abîmes où elle est descendue, il n'est pas sorti une méditation immense ; l'abus le plus large n'a pas été suffisant pour démontrer l'atrocité dé l'usage; la peine de ' mort n'a pas été abolie : on a vu les unités sanglantes, mais on n'a pas additionné les nombres, et ce champ de deuil où sont tombées tant de victimes déplorables n'a pas été muré ! La loi demande encore des sacrifices humains; elle sanctionne l'inamovible neutralité du sacrificateur, et, pour être protectrice, elle immole. Il ne m'est pas donné de connaître l'avenir ; mais, si la mort prononcée contre des crimes atroces est jamais bannie de nos codes, quelle exagération politique osera la revendiquer comme une mesure de salut? En présence de ses juges, l'infortuné Louis ne cessa de protester de son innocence, et pourtant, dans l'espoir

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de lui arracher des aveux ou la déclaration de ses complices, je parle ici le langage des accusateurs, l'acharnement, qui était à son comble, n'alla pas jusqu'à proposer de lui donner la question : cjue n* avait-il aussi renversé l'échafaudl Alors, son inviolabilité eût <:onfondu toutes les attaques; alors, quiconque eût tenté d'imjputer au monarque les arrière-pensées de la tyrannie, aurait suc- <:ombé sous les traits foudroyants d'une dérision unanime. Quelle incroyable audace d'infamie n'aurait-il pas fallu dans cette occa- ^on pour faire la motion de rétablir un châtiment abominable! Ouel degré de scélératesse n'aurait-on pas attribué à celui qui se *ût chargé d'une pareille initiative 1 A cette heure, où la Convention <lélibérait sur la peine à infliger au roi, je suppose, par exemple, ^e le représentant Bourbotte se fût levé, et que, motivant son opinion sur la gravité de la circonstance, il eût proclamé la néces- ^té de la peine de mort; si cette peine avait été invoquée comme une exception, comme une dérogation unique à un système vérita- ]>lement chrétien, adopté et promulgué par le prince, certes, au sein de l'Assemblée, et dans la France entière, il n'y aurait pas eu assez d'indignation pour réprouver une proposition de ce genre. IjSl voix de Bourbotte aurait été couverte par des huées, et toute la modération de la philosophie n'aurait pu l'absoudre qu'en considérant sa démarche comme celle d'un insensé. Mais, hélas! L.ouis XVI, et personne plus que moi ne déplore qu'à cet égard il n'ait pas suivi la pente de son cœur, Louis XVI n'avait pas cédé à la seule inspiration qui, durant les orages accumulés, serait devenue sa sauvegarde.

Les sentiments que j'exprime aujourd'hui ont été invariables depuis que j'ai été capable de réfléchir : dans tout le cours de ma longue carrière, je me suis constamment retrouvé avec les mêmes vœux et la même conviction : il n'y a pas six mois que, pour les manifester, je profitai d'une rencontre bien extraordinaire.

rétais à l'église de la Madeleine, dont un décret venait de changer tout récemment la destination. On commençait à déblayer le pourtour de l'édifice ; comme je ne suis pas assez riche pour nourrir des chevaux à ne rien faire, j'avais mis les miens à la disposition d'un charretier qui était employé à cette opération. Il na'avait été rapporté que cet homme les traitait avec peu de mé-

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nagements : voulant vérifier le fait par moi-même, et surtout sans être aperçu, je m'étais posté derrière une colonne, parmi les ruines de cette construction inachevée; une lecture, que je n'interrompais que pour jeter de temps en temps un coup d'oeil sur l'endroit où les terrassiers effectuaient leurs travaux, me livrait à certaine illusion qui n'était pas sans charme : je m'oubliais dans un chapitre des Nuits romaines , et déjà je ne songeais plus à l'objet de ma course, lorsque je fus tiré de ma rêverie par un bruit de cavaliers qui s'arrêtèrent à l'entrée de l'enceinte de planches qui longe le boulevard. Bientôt je vis se diriger du côté où j'étais trois personnes qui marchaient précipitamment; elles causaient, et leur conversation paraissait des plus animées.

— Où donc est le chantier? disait le plus petit des trois, qui était aussi le plus pauvrement vêtu ; on m'a parlé d'encombrement et de carrières tout entières que Ton aurait transportées ici.

— Vous n'entendez pas les scies?

— Une» deux, trois, quatre, pas davantage; à quoi diable songent donc MM. les entrepreneurs? Cest une musique si douce pour les oreilles du peuple parisien I

— Le pain n'est jamais trop cher quand il y a de la pierre sur le chantier.

Pendant cet entretien, les interlocuteurs marchaient, et moi, par une curiosité bien naturelle, je les suivais parallèlement, en m'avançant avec précaution sur les bords du massif de granit qui supporte les fûts de la colonnade quadrangulaire.

— Voyez-vous, reprit le petit homme en abaissant sur les yeux son chapeau à larges bords, au moment de passer tout près d'un bloc énorme que des ouvriers essayaient de placer sur des rouleaux, ces gens-là ne savent pas s'y prendre; je gage qu'il n'y a pas un artilleur parmi eux. Parbleu ! il faut que je leur donne une leç^n.

— Vous pourriez vous blesser, observa le plus jeune des compagnons du petit homme.

— Ne crains rien, répliqua celui-ci, je me rappelle mes manœuvres de force.

— Nous ne souffrirons pas que vous exposiez des jours précieux.

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— N'est-ce pas le temple de la Gloire qu'il s'agit d'élever? Tout le monde en France doit y mettre la main.

En achevant ces mots, le petit homme s'approcha des ouwiers.

— Eh bien, mes enfants, vous êtes embarrassés? Posez des madriers sur le sol, et diminuez le nombre de vos rouleaux; vous diminuerez le frottement. Et puis vous êtes mal distribués.

— Eh bien, avais-je raison? s'écria d'un ton de satisfaction, en portant militairement la main à son bonnet, l'un des ouvriers, qui avait une jambe de bois. — Je parie que monsieur a servi?

— C'est juste; et vous aussi, sans doute? dans quelle arme?

— Dans les canonniers, régiment du petit caporal I

— Cest comme moi; et vous êtes allé en Égypte?

— Dieu de Dieu! si j'y suis allé! J'ai vu Malte, Alexandrie, les Pyramides, la colonne de Pompée, le puits de Joseph et la maison de la sainte Vierge.

— C'est comme moi.

— Et j'ai perdu ma quille à Boulac; il y faisait chaud, savezvous?

— L'empereur vous a probablement récompensé, mon brave?

— Oui, deux cent cinquante francs de pension ; ce n'est pas le diable i avec cela, il faut piocher, quand on a femme et enfants»

— Sont-ce des garçons?

— Nous n'avons que faire de filles; des garçons, toujours des garçons! une fois qu'ils seront grandSj ils feront comme leur père, ils serviront leur pays, et, s'il vient un boulet...

— Il vous faut demander la croix.

— Ah bien, oui, demander; et à qui donc?

— A Pempereun

-A la bonne heure^ si je n'avais pas un abalis de mdins; cai* la croix est pour ceux qui peuvent encore se faire casser la gueule;

Désabusez-vousj mon brave : il y a aussi des croix pour les invalides.

Le petit homme appuya singulièrement sur ces paroles; puis^ se tournant vers un des deux personnages qui étaient avec lui :

— Alexandre, dit-ilj prenea le nom de ce canonnier. Comment vous appelez-vous?

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La question s'adressait à la jambe de bois.

— Jacques Foissac, de la Corrèze.

— Excellent département! des soldats et du fer! s'exclama 1 petit homme, qui s'empressa d'ajouter : J'ai quelque crédit auprè de Napoléon, il me connaît; venez demain à l'heure de la parade il y aura une distribution d'aigles de la Légion d'honneur à vingt cinq soldats mutilés de l'hôtel ; vous vous mettrez sur les rangs et nous vous recommanderons.

— Grand merci, mon capitaine, mon colonel, mon général...

— C'est bien, c'est bien.

— Quelle obligation je vous aurai! Ahl je vous réponds qu^oi ne mangera pas l'ordre. Faut-il me mettre en grande ou en petit tenue?

— Comme vous voudrez.

— C'est que c'est à votre commandement, mon maréchal ; car tel que vous me voyez, j'ai conservé mon uniforme; il n'est pai neuf, par exemple.

— 11 sent la poudre, n'est-ce pas ?

— Oh! pour ça, oui; c'est une odeur que nous aimons tous. E le petit tondu, vous n'en dites rien ; c'est celui-là qui l'aime ! Vou: lui parlerez pour moi; il se souviendra qu'il a bu dans ma gourd< au milieu des sables du désert; oh! il avait b... soif!

— 11 s'en souviendra, dit avec émotion le petit homme.

— Dame, c'est que tout le monde tirait la langue; on avait h pépie, moi CQmme les autres; mais je lui gardais ça, et, sam Foissac...

— 11 s'en souviendra, fut-il répété.

Après ce mot, prononcé avec une certaine énergie dans laquelle je crus remarquer ce sentiment d'importunité qui résulte d'un reproche intérieur, le petit homme resta silencieux et dans l'attitude immobile d'une personne qui interroge sa mémoire. 11 se tint ainsi l'espace d'une minute; puis, ayant brusquement jeté ses bras en arrière pour les croiser sur son dos :

— Allons! dit-il, messieurs, reprenons notre promenade et n'empêchons pas ces gens de travailler.

11 fit quelques pas, s'arrêta une seconde fois, chercha dans la poche de son gilet, et, en ayant retiré quelque chose qu'il respira.

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il tu d*un ton solennel, cette réflexion, qui me donna à penser :

— Vous l'avez entendu, messieurs; on prétend que l'empereur aLL>aûdonne les militaires qui n'ont plus de sang à verser : c'est « ne opinion dangereuse, si elle venait à s'accréditer.

— Le temple de la Gloire est pour les morts, repartit le plus des trois; il édifiera les vivants.

— Oui, mais quand? dans cinquante ans; peut-être jamais. L-."" argent ne manque pas; la Gloire a ses banquiers, l'Italie, l'Aut.riche, la Hollande, la Prusse. Cependant, les architectes n'en prennent qu'à leur aise; et, du train dont ils vont, il est à craindre que le temple décrété ne soit jamais que le projet d'une paroisse; au surplus, l'àvenir...

Je continuai d'être aux écoutes; mais en vain prêtai-je une oreille attentive; le vent, qui depuis un instant soufllait avec force, m'était devenu contraire; je ne saisissais plus que de loin en loin quelques monosyllabes, dont mon imagination essayait de former des phrases intéressantes, en interprétant jusqu'au mouvement des lèvres, que je distinguais parfaitement; mais il n'y avait pas de sens qu'elle pût y rattacher, et j'étais impatient de voir changer le lieu de cet entretien. Enfin, à ma grande satisfaction, les trois personnages se dirigèrent vers une sorte de hangar qui servait d'abri aux scieurs occupés à débiter le marbre des Vosges. Une main prévenante souleva le lambeau de toile grossière qui fermait 1 entrée de cet atelier, et aussitôt le petit homme s'introduisit le premier; le lambeau retomba, je ne vis plus rien. Mais je m'approchai de nouveau sans être aperçu, et je pus recueillir le colloque qui s'établit alors par demandes et par réponses, tout aussi distinctement que si j'eusse été ùioi-môme sous cette espèce de tenté. A la voix douce, mais à la fois grave et imposante, je reconnus très-bien le questionneur.

— Combien êtes-vous ici?

Six, et demain nous ne serons plus que trois.

— Diable! diable! je ne m'étonne pas de la lenteur. Les pyralûides d'Égypte ont été construites avec des oignons; dans ce P^ys, il faut des monts d'or, et l'on ne fait rien. Nos architectes ne s'entendent qu'à démolir : c'est la bande noire; ils ont rasé les châteaux, ils s'enrichissent; ce sont des Crésus. — Et vous, mes

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enfants, êtes-vous contents? avez^vous la poule au pot? combien gagnez-vous?

— C'est selon.

— Ah! je comprends, vous êtes à la tâche; en ce cas, combien pouvez-vous gagner?

— Sept francs, huit francs, et des fois jusqu'à di:!^, quand l'ouvrage est bonne et que le vin est cher.

— Dix francs, mais c'est fort beau; savez-vous que c'est la solde d'un chef de bataillon?

— Vous trouvez que c'est trop?

— Je ne dis pas cela ; bien au contraire I il faut que la sueur soit payée; »il faut que l'ouvrier puisse avoir une famille et de l'aisance quand il veut.

— Croyez, monsieur, que c'est un prix bien gagné. Je ne dors pas tout mon soûl; depuis trois heures du matin jusqu'à neuf heures du soir I il n'y a pas à s'amuser, allez; c'est une chienne de vie : quand on aurait un peu de douceur... Toujours être assis et faire aller les bras, il faut un estomac de fer pour y tenir; et la poussière qu'on avale, c'est ça qui abrège les jours! Si c'était un effet de votre bonté de vous déranger un peu pour que je jette de l'eau sur ma scie?

A ce moment, je me sens frapper sur l'épaule ; je me retourne, et mon visage rencontre celui d'un gros homme à moustaches, qui m'aborde en me sautant à la gorge et me posant sur la poitrine la pointe d'un poignard à la turque; en même temps, l'inconnu, dont l'accent était étranger,^ vomissait contre moi d'horribles imprécations et m'appelait assassin :

— Viens, suis-moi, disait-il ; que coupe ton tête, si sultan veut. 11 m'entraînait, et, comme il était armé jusqu'aux dents, je

n'avais garde de lui résister.

— Méchant il a tué sultan juste, reprenait-il : méchant il a péri; toi tuer maître à moi : toi périras!

J'avoue que j'étais épouvanté : on l'eût été à moins. Qu'avais-je fait? je n'avais rien à me reprocher; mais, dans notre déplorable profession, il n'est pas d'àme si forte qui puisse être exempte de terreurs soudaines; était-ce une vision, une ombre funèbre, des mânes courroucées? la proximité du campo santo de la monarchie

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expirée me glaçait d'effroi : cependant, il faisait jour; mais l'évéoement était tellement imprévu, la situation si extraordinaire, que tout mon entendement en était absorbé, comme par une fatalité incompréhensible ; je ne redoutais pas la mort, l'idée d'une yeogeance humaine ne pouvait me venir; mais, sous la griffe de moo démon qui ne me lâchait pas, je tremblais d'être amené devant Dieu sans préparation; je m'abîmais dans le chaos horrible des pensées expiatoires qui m'assaillaient en foule. Durant ces angoisses sous lesquelles ma raison succombait, il se ût un mouvement qui me rendit à moi-même : des gens couraient, et non loin de moi les cris réitérés « C'est l'empereur! vive l'empereur I » s'éle- Yaient dans les airs; désormais tout s'expliquait. J'étais de plainpied sur le sol, sans que je pusse me rendre compte par quel chemin j'étais descendu de la plate-forme. J'arrivai en face du petit homme à l'instant où je m'y attendais le moins. Son sourire, que je remarquai, me parut d'un heureux présage ; je vis dans ses yeux des éclairs de gaieté.

— Vous m'étourdissez, criait-il à ceux qui l'entouraient, c'est bon, c'est bon ; en voilà assez ; il y a cent napoléons pour vous, et j'arroserai le bouquet.

Les acclamations redoublaient. On ne faisait encore aucune attention à moi; cependant, je suis un prisonnier. qu'il importe de montrer; ma présence au milieu des décombres cache probablement quelque mystère, quelque complot coupable; on me conduit au maître. A mon aspect, il tressaillit comme un cheval ombrageux, son front devint sombre; et, moi, j'étais calme, j'avais recouvré tout mon sang-froid; et la sécurité de ma conscience, j'en suis sûr, se peignait dans mes traits.

— Quel est cet homme? demanda l'empereur, pendant que j'étais encore à une assez grande distance de lui; sans doute quelque chouan, quelque séide envoyé par l'Angleterre. — Roustan, veille sur ton prisonnier.

— Il ne m'échappera pas. — Bouge pas. ou moi coupe tête! Et, en me faisant cette terrible injonction, Roustan prit sous

Tample capote dont il était affublé un sabre de mamelouk qu'il brandit d'un air triomphant. Les officiers qui accompagnaient l'empereur s'empressèrent de mtf fouiller; c'était le prince

Alexandre Berthier et Le grand maréchal du palais; ils ne trou-— vèrent sur moi rien qui pût motiver le moindre soupçon ; le petit volume des Nuits romaines fut feuilleté, tourné et retourné dans tous les sens pour s'assurer s'il ne contenait pas quelque papier propre à fournir des indices. Je prévoyais qu'on allait me faire subir un interrogatoire dans les règles; j'avais déjà essayé de donner des explications; mais, chaque fois que je voulais ouvrir la bouche, le mamelouk me la fermait par un Tais-toi, ou moi coupe tête!

J'étais presque nu; l'empereur, convaincu que dans cet état je n'étais pas à craindre, vint à quatre pas de moi.

— Votre nom? me dit-il, avec toute la froideur calculée du puissant.

— Sanson.

11 fronça le sourcil en rentrant le cou dans les épaules; il fut visible que mon nom lui faisait une singulière impression.

— Que faisiez-vous au moment oii je suis venu?

— Je lisais.

11 se dérida quelque peu, et un nuage de son front soucieux se dissipa.

— Qui ôtes-vous? reprit-il.

— L'exécuteur des jugements criminels.

A ces mots, que je laissai tomber plutôt que je ne les prononçai, le major général, livré à une subite répugnance, jeta le livre dont il s'était emparé, et le grand maréchal du palais, qui était tout près de moi, recula avec un sentiment d'horreur. J'ignore ce qui se passait alors dans l'esprit du mamelouk, mais ses dispositions à mon égard n'étaient plus hostiles; je le vis sourire avec bienveillance et me contempler avec l'admiration d'un Asiatique.

L'empereur éprouvait une agitation convulsive qu'il s'efforçait en vain de dissimuler.

— J'ai louché les pestiférés à Jaffa..., murmurait-il à demivoix.

Et puisque cette scène dans laquelle je me représente fut pour moi toute d'humiliation, je puis sans vanité rapporter que Sa Majesté me trouva une bonne figuré.

— Ce vieillard a pourtant une physionomie qui annonce la bonté.

SOUVENIRS D'UN PARIA

— Eh bien, Duroc, je crois qu'il vous a fait peur? — Qu'on le laisse libre, commanda-t-elle aussitôt à mon gardien. Puis, se ravisant immédiatement :

— Écoutez, Sanson; depuis quand exercez-vous?

— Depuis 1778.

— Ainsi c'est vous qui, en 93...?

Il n'acheva pas, mais du geste il m'indiqua l'enclos où était situé l'ancien cimetière. Je me couvris la vue, et pris mon mouchoir pour essuyer mes larmes.

— Ah! c'est vous, reprit-il. Et s'il surgissait une nouvelle Convention, s'ils osaient...?

-Sire, répondis-fje en faisant une inclination profonde, j'ai «xécuté Louis XVI.

Quand je me relevai, je remarquai chez Sa Majesté des symp- ^mes de terreur; son œil était fixe; et ses lèvres frémissaient comme celles d'un patient à sa dernière heure : l'empereur était pétrifié. .

— 11 nous guillotinerait tous! s'écria le prince de Neuchatel.

— Partons! dit Napoléon sorti de sa torpeur. Et ils disparurent.

J'avais frappé fort; j'espérais beaucoup des réflexions qui naî* traient de la réponse que j'avais faite avec intention. Ce n'était pas seulement l'épée de Damoclès que j'avais suspendue sur le chef couronné de Napoléon , c'était ce glaive plus lourd attaché à un fil qui, pendant les troubles civils, peut se rompre sur la tête du premier venu et se renouer, toujours fragile. Je me flattais que, dans sa sagesse et dans les combinaisons d'un effroi salutaire, l'empereur se hâterait de briser ce fer tranchant, qu'en dépit de la philosophie et de la religion une législation de barbares a maintenu comme le sommaire du code et la clef de l'édifice social. Il me semblait impossible que le danger de perpétuer, avec une institution mortelle, l'emploi d'un homme qui peut être condamné à tuer le souverain, ne ressortît pas comme une conséquence de notre entrevue. Napoléon se retira en effet consterné; mais, dans une sphère d'activité où les impressions se succèdent et chan* gent rapidement, il n'est d'inspirations efficaces que celles qui se convertissent sur-le-champ en résolutions. Je m'étais attendu à

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