COLLÈGE
Il me semble encore la voir avec sa taille onduleuse, ses toilettes toujours si pleines de goût, et ce pied élégant dont j'étudiais avec volupté Tétroite empreinte sur le sable de nos cours.
Il me semble encore la voir apparaissant au milieu de nous, indifférente aux autres, mais comme une divinité pour moi ; car, si elle venait voir son fils, mon camarade Hector, toujours elle s'informait de moi, partageait entre nous deux les approvisionnements qu'elle lui apportait, me faisait sortir avec lui, enfin m'associait à tous ses plaisirs, ayant compassion de l'isolement où me laissait une famille éloignée.
Aussi, quelle brûlante reconnaissance excitaient en moi les soins de la jeune veuve aux contours gracieux ! Ce n'était pas de la tendresse comme pour une mère, de l'amitié comme pour une sœur; c'était un sentiment tout autre, vague^ inconnu pour moi, terrible pour mon àme qu'il brisait. C'est l'enfer du cœur qu'une passion qui l'agite, le parcourt et le broie, toujours expirante sur les lèvres qui pourraient lë soulager. Jugez de mon tourment, à moi qui de Tamour ignorais jusqu'au langage, qui d'un cœur de femme ne connaissais encore que la toilette et le joli pied de mon idole! A moi qui, par-dessus tout cela, n'avais qu'une apparence chétive et cet âge de quinze ans, où l'on ne suppose à l'âme que l'instinct de la nullité, quand elle est souvent déjà le vestibule de toutes les passions I
Je me souviens qu'alors une jalouse rage m'animait contre ces
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hommes du monde, vétérans de la séduction, qui, habitués à manier la louange, prodiguaient leurs fadeurs à la jeune veuve quand, moi qui aurais voulu tant lui dire, je* ne pouvais rien exprimer.
Que de fois dans la fougue de la solitude, où j'allais crier son nom, je formai le projet de lui tout avouer; puis, ne sachant que lui apprendre, au moins lui raconter mes souffrances! Mais, quand je la voyais, quand je rencontrais ses beaux yeux, aussi bienveillants pour moi que pour Hector, alors le calme du bonheur succédait à l'agitation, et le trouble, la confusion, me faisaient oublier le tourment qui bientôt devait recommencer à me déchirer.
Un soir, après tout un jour délicieux, puisque je l'avais passé à la contempler, Clémence, dans sa bonté ingénieuse pour nos plaisirs, nous mena, Hector et moi, à Tivoli; et puis, comme la fôte s'était prolongée bien après Theure du collège, il fut décidé que nous n'y rentrerions que le lendemayi matin. J'allais donc habiter toute une nuit sous le même toit qu'elle, près du lieu où elle reposait! Nuit capricieuse et pleine do suavité! nuit dont ne peut jouir qu'une fois l'homme-enfant assez heureux pour la rencontrer dans la vie I
La journée avait été brûlante, et, dans l'embrasement de mon cerveau, je passai la plus grande partie de la nuit à humer l'air rafraîchi, à étudier le bruit du sommeil lointain de Clémence, à caresser les idées inconnues qui entretenaient mon délire.
Cependant, accablé par tant d'émotions, je finis par succomber au charme d'une illusion douce et je m'endormis en pensant à Clémence. Un voile s'était déchiré devant mes yeux; je voyais en elle comme un nouvel être. Aimante, elle m'abandonnait ses longues tresses de cheveux noirs; enfin, agitée *des mêmes tourments que moi, sa main n'échappait plus à la mienne, son regard répondait au mien, son toucher délicieux m'apportait le frémissement du bonheur. — Mais ce n'est point un songe! la voilà bien ! C'est elle qui, séduisante de grâce et de beauté, est là, inquiète, penchée sur mon chevet... C'est bien cette voix qui fait vibrer mon cœur.
— Édouard, me dit-elle; mais qu'avez-vous donc, mon ami?