SCÈNE DE l'histoire DE FRANCE
1 1589, et dans les premiers jours du mois d'août, quelques mes se dirigeaient de la ville vers le château de Fontenay, en u.
les voir, vous eussiez dit de bons bourgeois, des commerçants es avocats faisant leur promenade habituelle et en train de îr sur les intérêts de la localité, sur les minces aventures de lie dont ils étaient les principaux habitants, bagatelles qui soudeviennent de grandes affaires. Mais la guerre civile enflamalors la France, et il n'était pas permis de croire* que sept à hommes pussent être assemblés sans qu'ils parlassent des ds événements récemment arrivés, et qui, en France, chantât totalement la face des choses. Aussi ce n'étaient ni des "geois, ni des gens de peu, mais de dignes conspirateurs, des i de parti, qualité qui relève môme un simple garde-chasse, le dit, l'ennoblit, quand il combat pour la bonne cause; car le dément est la noblesse même; et, jadis, la noblesse était en îue sorte le dévouement armé.
pendant, aucune face noble ne se dessinait sous les grands eaux à bords rabattus ou sur les . larges fraises de ces bour- Le tableau de l'entrée de Henri IV à Paris, cette vàste comion de Gérard, a trop popularisé le costume de cette époque qu'il soit permis à un auteur de le décrire et à Un Français ignorer. Donc, les personnes qui allaient matinalement au eau ressemblaient toutes assez à ce ligueur désappointé que eintre a vêtu de brun et mis dans la partie obscure de sa belle
toile* : c'étaient des figures communes, mais empreintes cependant d'une certaine énergie.
— Eh bien, messieurs, nous allons faire un roi ce matin!.,, dit un gros homme en rejoignant le groupe des promeneurs qui allaient assez lentement, sans doute pour l'attendre ; car, à plusieurs reprises, ils s'étaient retournés vers la ville, comme pour voir sile retardataire venait.
— Oui! répondit un avocat à la face patibulaire, s*il veut accepter nos conditions...
— La la, maître Copin!... dit le gros homme, quand il s'agit de la couronne de France, un homme n*y regarde pas de si près, d'abord...
— D'abord!... Ah! vous dites mieux que vous ne saviez dire, reprit un bourgeois. Oui, d'abord, il promettra monts et merveilles; mais, une fois assis sur le trône, le roi ne se souviendra peutêtre plus des promesses du cardinal!...
Pour bien faire comprendre à tout le monde la valeur de cette scène, il faut dire que, six jours auparavant, le roi Henri III, chassé par les barricades parisiennes, était mort à Saint-Cloud. En lui finissait la branche des Valois. Or, un prince de sang royal, asseï maltraité par le roi défunt ou par sa mère Catherine de Médicis, se trouvait au château de Fontenay, où naguère il avait été transrféré...
En haine de Henri IV, auquel appartenait de droit la couronne de France, les ligueurs, et M. de Mayenne, le commandant de toutes leurs forces, avaient aussitôt dépêché vers le prince détenu dans le château trois ou quatre députés des plus habiles, pouf lui mander la mort de son persécuteur et lui en offrir le trôné.
Ces envoyés avaient fait diligence, et, comme, dans ces premiers moments, il était fort douteux de savoir à qui serait la France, le chef de l'ambassade bourgeoise, un avocat nommé Copin, et le gros curé de Saint-Jacques la Boucherie, ligueur fanatique, obtinrent facilement du gouverneur la permission de voir le prince, et se firent accompagner des principaux ligueurs de la petite ville, pour enlever de vive force le cardinal de Bourbon, s'il consentait à devenir le roi de la Ligue.
En ce moment, ignorant ses hautes destinées, le prisonnier, levé
depuis peu, se trouvait dans une salle basse où, suivant Thabitude des personnes de distinction captives, il s'était créé quelques-uns de ces divertissements qui charment les ennuis de la solitude et concentrent la vie sur les choses, au lieu de la répandre dans un grand cercle d'hommes et d'événements.
Le cardinal de Bourbon était un vieillard de haute taille, mais légèrement voûté. Il privait à cet âge où, lorsque la vie a été fortement agitée, les réflexions la dépouillent de soins, et Texemptent de passions. Vêtu de sa longue soutane violette et la tête à peine couverte d'une petite calotte rouge qui se pliait en quatre, il était facile de voir, à la pâleur de sa figure blanche, à ses cheveux gris, clair-semés sur son front et assez abondants sur la nuque, les symptômes d'une maladie prochaine.
Le vieillard tenait à la main un pichet d'étain, espèce de broc d*un usage immémorial dans l'ouest de la France, et se dirigeait du fond de l'appartement vers les hautes croisées de la salle immense qui formait une espèce de galerie. Le jour tombant du haut de ces longues fenêtres éclairait une multitude de fleurs, les délices du prince, qui vint les arroser soigneusement en les regardant, en vérifiant leurs progrès, souriant à celles dont les c^ces s'ouvraient et le saluaient de leurs jeunes parfums... Au nûlieu de ce joli parterre était un grand fauteuil de bois, une ^le et des livres.
Le prince ayant reconnu son petit empire, allait s'asseoir, quand ^ entendit le bruit de pas précipités, les voix confuses de plusieurs personnes et le cliquetis des épées. Or, comme, à plusieurs fois, ^ pensée de défiance lui avait fait craindre d'être assassiné, le ^^ux cardinal, frappé de nouveau par ce soupçon, se mit à genoux ^r son prie-Dieu. Les sept députés qui se croyaient les organes ^e la France, et qui représentaient à peine le plus turbulent des P^is et la plus médiocre de toutes les factions, l^ Ligue, se désirent au fond de la galerie, et, lorsque le prince eut jeté les yeux sur ce groupe, il reconnut facilement à l'attitude de cesbourjieois leurs intentions pacifiques. Tous vinrent tête nue, humbles et respectueux en apparence, jusqu'au bord du tapis sur lequel était la haute chaire, le prie-Dieu, la table du cardinal, et aussi ses plus belles fleurs.
CONTES ET NOUVELLES
— Que voulez-vous, messieurs? leur dit Charles de Bourbon.
— Nous venons, au nom de la France, saluer le roi...
— Tous mes parents sont morts?... dit le cardinal en laissant échapper un geste d'effroi.
— Non, sire. Mais Henri III, le tyran, a été tué par un boo catholique, par un saint qui s*est voué au martyre pour gagner ciel en nous délivrant de T hérétique.
— Le roi est mort assassiné?... dit le prince.
Il éleva les yeux vers la voûte, comme pour implorer la miséx^. corde divine, et ajouta, mais à voix basse :
— Que Dieu lui soit en aidel...
Il n'y avait dans cette phrase ni le sentiment d^une vengeance hypocrite, ni une joie cachée; c'était le vœu d'un bon et religieux vieillard.
— Nous n'en ferons rien! dit tout bas un drapier, l'un des quarteniers de Paris, à l'avocat Copin.
— Messieurs, reprit le cardinal, et qui donc vous envoie vers moi?
— L'intérêt de la France, sire, répondit l'avocat, et nous voua apportons la couronne...
— Ellç appartient à Henri de Navarre, dit simplement le loy^^ gentilhomme.
— Elle est à vous, monseigileur, reprit l'avocat; les conseiller^ du Parlement, en qui réside Tautorité, l'ont ainsi résolu.
— Messieurs, l'héritage des rois de France se règle par des loi^ plus hautes que celles dues à l'autorité changeante de quelqu^^ getls de justice... Il n'est pas en leur pouvoir de faire quefai^ droit de dépouiller Henri de Navarre; Vous avez urt roi : c'est moU neveui
— La couronne de France ne doit pas être sur le chef d'un hérétique.
^ Assez, messieurs!... reprit impérieusement le vieux prison^ nier; il y a déjà eu du nom de Bourbon un traître à son roi, H ^ doit pas s^en rencontrer deux... Encore, le connétable n*eût pas trahi François I" malheureux!... Il y a quelque courage à braver un roi puissant; mais mon beau neveu Henri aura fort à faire avec vous avant de dormir tranquille dans son Louvre;. i
— Le Louvre, la France, tout est à vous, sire... Dites un mot, et vous serez roi de France...
— Je ne serais pas roi de France, et je ne serais plus digne du beau nom de gentilhomme. Messieurs, écoutez-moi... Vous voulez faire de moi un fantôme, gouverner en mon nom, me donner à signer les articles de votre union... Corblcul vous seriez les chefs, et je serais votre esclave?... M. de Mayenne, ce connétable bourgeois, serait mon maître?... Non, non, messieurs, ce ne sont pas douze ligueurs, ni douze conseillers qui peuvent se dire les représentants de la noblesse et du tiers et bâtir un trône solide; la coutume royale est hors de l'atteinte des hommes : vous pouvez chasser, vous pouvez tuer vos rois, vous n'anéantirez pas 'a royauté. Elle est, comme Dieu, une chose placée au-dessus de nos mains... Tai eu le temps de voir cela dans la Bible depuis mon emprisonnement. — D'ailleurs, reprit le vieillard en tournant les yeux sur les députés d'un air plein d'ironie, où sont ^es trésors, mes défenseurs? Quels seront mes pairs, mes grands vassaux?
— Sire, Vous aurez mieux que des vassaux, mieux que des pairs* ^i^nx que des trésors!... s'écria le gros curé : vous aurez à vous 1g cœur de tous les citoyens...
— Oui, messieurs, et les ciWoy-ens me feront une belle cour, bien ^^ble, bien généreuse!... Mes gentilshommes seront sans doute Mm. Louchard, Leclercq, Broussel, le banquier Zamet; M. Bayet.u Mon chancelier sera peut-être l'avocat Étienne Pasquier; vos quarteniers deviendront de hauts et puissants seigneurs... Ceci me ^mble très-royal!... Trêve de plaisanteries*.. J'ai meilleure compagnie dans ce château... J'y suis seul avec Ces fleurs... — . Encore une fois, non, messieurs, Charles de Bourbon ne veut pas être lé roi des manants, le roi de cette Ligue qui se glorifie de l'assassinat des princes. Vous voulez déranger l'ordre de la succession pour arriver au renversement du trône... M. de Mayenne pense qu'il abattra plus facilement un roi sans droit que lé véritable héritier da trône.
Sire, dit l'avocat, vous ne connaissez pas l'étendue de vôs drôits^ et je vous supplie de jeter les yeux sur cet écrit. Copin présenta soudain au cardinal le libelle fraîchement com-
CONTES ET NOUVELLES
IHW iKw tijCiAcur:^ <s ;ji>aut pour titre : Sommaire des raisons gui v>,i» 't^i. ^) twi^iii* (i rti\mnaUre Charles X.
le.'i Kvai\^awî»*» s écria le cardinal. Mesâears, ia rdne Catheiiuo siv^ùi roi^n! Vous voulez être les maîtres... Là où il y a im rvi» il ue doit se trouver que des sujets. - Le lâche! dit le curé.
— Cela est vrai, monsieur Aubr^'... Je n*ai pas la force d'acceptci l'héritage que veut me faire un régicide. La nature veut que tous les rois acceptent une couronne enveloppée de deuil, mais un€ couronne ensanglantée..., nenni !... En voilà plus qu'il n'est besoin messieurs!... — Délivrez-moi de votre présence, je n'ai pas vocation pour le martyre.
— Monseigneur, dit l'avocat, vous ne voulez donc pas sauve la France des malheurs qui l'attendent?
Les députés se retirèrent lentehient, surpris d'être reçus mt durement et de trouver tout l'orgueil de la royauté chez un homna qui refusait le trône. Ils avaient compté sur l'ambition du prêtre, < rencontraient la probité du gentilhomme; au lieu de l'effroyable avi rice des collatéraux, la générosité d'un prince digne du sangroya
— Maître Copin!... dit le cardinal à l'avocat. L'avocat revint près du cardinal.
— Étienne Pasquier doit être en secret pour mon neveu de N • varre ; il comprend l'affaire mieux que vous.
— Je serai toujours pour le peuple, répondit l'avocat.
— C'est un client bien difficile à conduire ; s'il ne vous pend pa je vous conseille de retourner à mon neveu...
Ayant dit, le vieux cardinal chercha du papier, et, sans s'ir quiéter du départ des députés de la sainte union, il écrivit ceU lettre célèbre adressée à Henri IV et par laquelle il le reconna pour son roi légitime, en lui offrant noblement de rester en pr son, et de faire le sacrifice de sa liberté pour le plus grand aval tage de la royauté.
Six mois après cette scène, le cardinal de Bourbon mourut de gravelle le jour où il reçut de Henri IV une lettre pleine de recoi naissance que malheureusement Thistoire ne nous a pas conservé La lettre du Béarnais devait être belle, car celle de Charles < Bourbon est sublime de bonhomie.
les hommes de génie ne peuvent s'immortaliser que par )ndance de leurs pensées, les gens médiocres placés au-dessus hommes ont aussi la chance de devenir célèbres par Tentente uste et du. vrai. Un mot a sufTi à d'Orthès, quand il a fallu des aes entiers à Dante et à Byron. Mais rintelligence du beau,
dans r agonie des sociétés, devrait, comme le soleil à son her, éclairer encore les hauts lieux lorsque tout est sombre, I désertés de nos jours. Signe fatal pour les nations!...