‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 39 sur 88 · DANS LE FIEF DE COGQUATRIX · texte numérisé non relu

DANS LE FIEF DE COGQUATRIX

— La France, monsietir le marquis, est, dit-on, un des pays oh les bonnes idées trouvent le plus flatteur accueil. Elles y sont bien, de prime abord, un peu bafouées ; mais la raillerie est une espèce d'épreuve que les indigènes ont imaginé de leur faire subir. Y résistent-elles* le peuple ne tarde pas à s'en coiffer, à les gruger, â les adopter, à les ouvrir, à s'en nourrir ; semblable i votre singe Babon, qui ne manque jamais de houspiller ses noix avant de les croquer...

— Ohé I prends tes bottes, allons en France !

— Monseigneur, dit le chat, il serait prudent do nous fourrer le cou, afin que le couteau dont ce peuple se sert pour éprouver les hommes glisse sét notre chignon, et ne nous défasse pas trop, si Ton voulait nous raser...

— Qu'est-ce à dire?

— Une bagatelle, monsieur le marqoiSé Les Français emploient le ridicule pour douaner les bonnes idées qd'on leur apporte, et la guillotine pour plomber les hommes' qu'ils exportent Le ridicule et la guillotine sont deux institutions qui aident à gouverner et administrer le pays merveilleusement. Vous aurca mainte occasion do vous en aperpevoir.

— Tu es un chat prudent autant que tu es botté*

{Uistotre de la succession du marquis de Carahas dans le fief de Coequatrix. Tome XXIII, chap. mccciv. Editio princeps, Leyde , Blzevir, avec fig. 1499, texte L.tin de von Felinus. 0u\t. rare.)

FANTASQUE A V ANt-PROt»OS

Après minuit, dans un saloii de Paris^ au moment où les rangs » preneurs de thé s'étaient éclaircis, où les gens qui viennent se ire voir avaient disparu^ se rencontrèrent quelques personnes-

3i0 CONTES ET NOUVELLES.

dont les esprits se mirent à l'unisson et vibrèrent doucement s'ensuivit une de ces conversations fortes, pleines de choses, t à la fois railleuses et polies, comme parfois il s'en écoute eno dans cette ville, aussi réellement profonde qu'elle semble folle.

Avez-vous quelquefois, en hiver, étudié du haut d'un pont bizarreries du charriage des glaces sur un grand fleuve? Les glaçc filent, s'entre-choquent, remontent, dévient de leur route, von droite, vont à gauche; puis en un moment, on ne sait pourqu tout à coup ils s'engrènent, se saisissent, les figures de leur « tredanse fluviatile s'arrêtent, il se forme un majestueux plancl sur lequel un marmot saute pieds nus, hardiment, et court d' bord à l'autre. Il en est de l'entente des âmes ou des esprits d< les salons de Paris comme de cet engrenage des glaçons. Homn et femmes se sont vus, se son t. froissés, sont venus, se sont sali hier, et ne se sûnt point entendus; aujourd'hui, personne ne sj pourquoi, ce soir, devant la cheminée, ils se sont trouvés enchaîn les uns aux autres, dans une même période d'idées, pour goût de compagnie les charmes d'un moment unique, sans ramificatioi dans l'avenir, sans liens dans le passé. Est-ce le froid? Est-ce chaud? Quel timbre a rassemblé l'essaim de ces pensées? Qo choc les a désunies? A ces interrogations, nulle réponse. Vw demanderez où est l'enfant insoucieux qui tracera naïvement plante de ses pieds sur cette glace mouvante tout à l'heure,» maintenant arrêtée. Lisez.

— Croyez-vous, monsieur, dit la maîtresse de la maison à ce tain savant prussien connu par l'intarissable fluidité de sa paroi» croyez-vous à ces miraculeuses puissances de la volonté humaifl' à la vie des idées, à leur procréation? Enfin, croyez-vous, ain que monsieur...

La dame se tourna vers un jeune homme pâle et très-chevel nommé Louis Lambert.

— Croyez-vous,. répéta-t-elle, ainsi que monsieur le prétend, q les idées soient des êtres organisés qui se produisent en dehors l'homme, qui agissent, qui...? Ma foi, je me perds dans ces p sées. Vous avez écouté monsieur : que dites-vous de son systèi

Mais, madame, répondit en souriant le Prussien, est-ce un s

téme? J6 n'oserais ni le nier ni l'affirmer. De l'autre côté du W

plusieurs hommes se soDt élevés dans les régions éthérées, et se sont cassé la tète contre les étoiles. Des écrivains connus par des noms en org, en ohm, en œhm, ont trouvé, dit-on, dans ces mômes étoiles, de sublimes pensées que comprennent quelques gens presque foits, selon nos infirmes opinions vulgaires. Nous ayons, beaucoup d'Allemands, de Saxons, de Suédois qui ont vu des idées; mais nous en avons infiniment plus qui n'en ont pas vu. Cependant, je puis à ce sujet vous raconter un fait qui passe pour constant, mais que je rapporte sans le garantir; si vous me permettez d'employer cette formule journalistique et pleine de charlatanisme, dans un salon où le charlatanisme appartient exclusivement aux femmes.

» Un jeune Hanovrien, venu momentanément à Londres, se plaignit à plusieurs reprises d'uA vol assez bizarre. Un monsieur lui avait pris, disait-il, sa cervelle, ses idées, et les détenait dans un bocal. A Paris, personne ne se serait étonné de ces vols;

y prend sans façon les idées des gens qui ont des idées ; seulement, on ne les met pas en bocal, on les met en journal, en •ivre, en entreprises. A Londres, les gens du monde agirent comme agissent ceux dQ Paris; ils se moquèrent de mon pauvre Hanovrien, mais sérieusement, à la manière anglaise. Ce jeune homme restait par suite de ce brigandage dans un état d'imbécillité, de paresse, d'ennui, de spleen qui donnait beaucoup d'inquiétudes ^ ses amis. Alors, il fut fait droit à ses plaintes. On le mit à Thospicede Bedlam. Il y resta près de deux mois. Un jour, l'un des "Médecins les plus célèbres de Londres racontait à l'un des méde- ' ûns de Bedlam qu'il venait de voir le matin l'un de leurs con- : frères, à moitié fou probablement, qui se livrait à des opérations chimiques sur quelques masses d'idées prises à différents individus ^contenues dans des bocaux très-bien étiquetés.

» — Bon Dieu! (Remarquez que je ne dis pas goddam! fit le Prussien en s'interrompant.) Bon Dieu I allons voir si la cervelle fan pauvre Hanovrien lucide qui a suivi ses idées à la piste et que je soigne à mon hospice, ne serait pas par hasard dans le bocal dont il me parle.

» Les deux médecins coururent chez leur confrère, et y trouvèrent les idées de l'Allemand, qui remplissaient fort honorable-

CONTES ET NOUVELLES

ment une fiole; elles étaient bleues. Les deux médecins foreèr naturellement Talchimiste des âmes à délivrer l'esprit hanovri Quand la prison fut brisée, ils revinrent à l'hospice , où le jei homme déclarait à ses gardiens avoir retrouvé ses idées et .livrait à une joie semblable à celle que peut éprouver un aveu en revoyant la lumière. Ce fait pourrait, s'il était scientifiquei» prouvé, corroborer la théorie que M. Lambert vient de nous ex ser sur la vie et l'iconographie des idées, système qu'en ma q lité d'Allemand je respecte, comme tout bon Allemand doit i pecter un système...

— Ce n'est pas un système , monsieur , c'est une éclata vérité, dit une voix qui semblait partir d'un bocal et qui effr rassemblée.

— Ah ! monsieur, vous m'avez fait peur ! dit la maîtresse la maison en voyant une figure qui sortait de l'embrasure d'u fenêtre éloignée.

Quoique cette dame se mît à rire, son rire parut, à ceux-q la regardèrent, produit par une convulsion dont la cause éta extérieure. Alors, convaincus que cette action violente procéda de l'inconnu, tous se retournèrent brusquement vers lui. Cen fut pas sans un prodigieux intérêt, pour ne pas taxer d'épouvanl les personnes distinguées dont l'assemblée était composée, qi chacun aperçut l'auteur de ce puissant exorcisme.

Ici, malgré la meilleure volonté du monde de rester dans 1< bornes du respect que tout homme doit avoir pour la lrès-nobl< très-haute et très-puissante dame Langue française, il est nécei saire, afin de peindre l'anthropomorphe qui se dessina vaguemet dans la partie obscure du salon, d'offenser un peu la rhétoriqa et la grammaire, sauf à rentrer en classe après en avoir tracé I vaporeux portrait. Qui voudrait puair cette licence? Quelqc pédant, quelque chien de cour. Quel poète ne Fexcuseraii N'avez-vous jamais rencontré de cheval échappé? Avec quel bo heur il galope ! Comme il lève les pieds ! Quelle agilité flat boyante! Non mieux, quelle alacrité d'hirondelle n'ont pas ' mouvements ! Il crie : « Vive la liberté ! » comme un peuple se révolte par un beau jour de soleil. Mais sôn critique, à lui valet d'écurie, accourt le fouet en main ! Ainsi de Tauteur.

Si jamais un homme a ressemblé à une idée, vous auriez juré que, de dessous la draperie des fenêtres, une pauvre idée gelée, et qui s'était collée aux vitres comme Trilby pour sentir la chaleur de ces campagnes qu'elle voyait voltiger sous les lambris dorés, qu'une idée foraine venait de passer par la fente de la croisée, avait fripé ses ailes dans l'espagnolette, laissé la poussière chatoyante de son corselet diapré le long des bourrelets. Elle grelottait ^ encore, elle était malade, souffrante, grise, ébaubie, hystérique, blessée, cicatrisée; mais vivante, mais prête à laper quelque fluide comme un vampire. Oui, elle avait soif d'or comme un ouvrier a soif de vin et flaire le vin du lundi, dès la barrière..'.

A l'aspect de cet homme, ces images s'élevèrent diversement dans l'imagination; mais, si tous les yeux le virent, chacun l'aperi çut sous une forme différente.

Il vivait, mais ses lèvres étaient pâles; mais ses habits noirs étaient pâles ; mais il était détruit; mais il était à jour comme un : chou rongé par les chenilles. Tous les malheurs sociaux qui peu- ^ rent accabler un homme promis aux incurables lui avaient tiré chacun leur coup. Mais il était nerveux, il avait soutenu tous les feux et demeurait droit comme le squelette d'un pendu que le ^^t balance. Le . plomb fondu du jeu avait glissé sur son cœur 8ans l'entamer; les douches de la misère avaient glissé sur son crâne, l'avaient verdi, jaspé comme pierre d'égout; mais il avait encore assez de crâne pour contenir une cervelle, et assez de cœur l pour recevoir du sang, un sang fielleux, qui jaunissait sa face [ creuse, blême, dont le système osseux était assez solide encore. Les mots « maigre, étique » ne pouvaient lui servir de modiûcatifs. ^ut-être le mot moderne « squelettique » serait-il un comparatif, niais il était le superlatif incomparable et visible de la pensée que Veulent exprimer ces syllabes, impuissantes pour lui. Il avait bien quelques cheveux, mais ces cheveux prouvaient l'extrême divisibilité de la matière; pour s'en faire une image, il faudrait supposer, fendus en cent parties, les cheveux les plus fins de la plus fine femme, et leur donner la couleur de l'édredon. Mais quelle comparaison peindrait l'air triste et désolé de ces cheveux qui retombaient derrière la tête et sur les épaules en se bouclant à peine aux extrémités. Vous eussiez dit des ondées de larmes. Ses yeux

sonna d'en voir la nacre sensibilisée, il sembla certes monde que Dieu allait descendre et sa gloire crever les ] Oui, si ce regard n'ouvrait pas les cieux, il fallait reûc prière et à Tespoir; il n'y avait pas de Dieu! Quant à 8 c'étaient les articulations puissantes du homard ; ou m vieilles serres d'un aigle mourant dans sa cage au l Plantes, et qui pendant toute sa vie a voulu saisir une pi rien saisi. Sa langue avait quelque chose de noirâtre coi des perroquets, elle était sèche, épuisée, elle avait soi Enûn, son nez meurtri, long, son nez de marchand de ] avait dû se prendre cent fois dans la chattière du b oppositions au Trésor royal.

Cet homme, voyez-vous, était le désespoir centenaire, poir froid, mais qui ne doute pas encore. Son mobilier entier dans sa poche en reconnaissances du mont-de-j son foulard jaunasse, parmi des placets apostillés. Cet type de malheur social, long comme un ténia, ressen sacoches de la Banque..., quand elles en partent poi enceintes d'écus. Mais elle était partie de la Banque depu et dix ans sans y rentrer, cette pauvre sacoche, en qui millions, et la gueule béante comme un boa qui rami Mais cet homme était sublime à la manière de Dante e nini, à la manière de l'artiste et du prêtre; il vivait idée; il marchait dans une atmosphère de courage et d mfent. 11 suait la foi. C'était enGn l'homme-idée, ou l'idé homme. Aussi avait-il un peu de l'air du faquir; et, diso plaire à la partie vaudevilliste de la France, il y avait

Il avait été arpenteur, notaire, ingénieur, maçon, intendant, grand seigneur, jacobin, agent de change, courtier, libraire, avocat au conseil, maître des requêtes pendant un moment, intendant général des hôpitaux militaires, garde-magasin des vivres, entre* preneur d'éclairage public, journaliste, fournisseur, homme de paille, professeur de l'Athénée, directeur de théâtre, auteur d'un quart de vaudeville. Il avait été tout ce qui ressemble, socialement parlant, à quelque chose.

L.a maîtresse de la maison le recevait en sa qualité d'attaché au corps diplomatique. Sur ses vieux jours, il se disait être le chargé (Taffaires du prince primat de Fesse-Tombourg. Les longues vici&stades de sa chétive existence ayant été couvertes sous le voile ^ais de la plus laborieuse prudence, il passait, depuis dix ans, fom être à la veille de faire une immense fortune, et avait de fréquents rapports avec les banquiers de France, de Hollande et (T Angleterre pour arrêter les conditions d'un emprunt de quatorze odil lions.

Comme tous les êtres repoussés partout, et qui persistent à se pousser partout, il jouissait d'une considération équivoque; néanmoins, il était reçu. Sa figure appartenait au genre de celles qai sont toujours collées à Tencoignure des portes, ou perdues ' dans un groupe de nouvellistes, ou colloquées à une table de wliist. Or, comme il s'en allait toujours promptement en ne parlant qu'à ceux de qui dépendait sa destinée, sa tête pouvait sembler inconnue à beaucoup de personnes. Il était surtout de ce2 gens que tout le monde a vus, et qu'on ne reconnaît jamais.

Son nom de famille était Lacanal. Si quelques personnes le soupçonnèrent d'appartenir au Lakanal de la Convention, il s en défendit sous l'Empire fort vigoureusement. Depuis la Restauï^tion, il avait repris le titre et le nom de M. le comte de Lessones, et rendait dubitativement à qui lui demandait s'il était de la famille des Lassone, gens assez connus sous Louis XV.

Avez-vous par hasard observé dans le monde certaines personnes dont réchine, toujours flatteuse et complaisante, devine si quelque Aardi baladin veut sauter comme un collégien, et se courbe aussitôt; dont la mémoire approuve toutes les anecdotes; dont les lèvres gardent le sourire que le génie du gain et de la misère.

CONTES ET NOUVELLES

que l'espérance a stéréot\T)é pour les marchands, pour les soUi citours, pour tout ce qui se plie en souffrant?... Eh bien, M. d Lçssones avait cette échine fluide, cette mémoire omnibus, c sourire qui se prend et se quitte comme les comédiens quittent ( prennent le leur. Peut-ôtre un ministre Tavait-il jeté du haut e bas des escaliers dans un moment d'humeur; et, alors, peut-éti pour sauver sa dignité, le comte avait-il dit au garçon de bureau (( Je voulais descendre! » comme cet honnête époux à sa moit furibonde. Peut-être avait-il vécu d'un pain caché sous sa redii gote, et trempé de ses larmes. A table, chez un banquier, il dévi rait sans engraisser, ce pauvre homme nourri d'espérance, il ava offert bien des prises de tabac, donné des poignées de maii autant que les rois populaires en donnent, bu bien des verres c liqueur, avalé bien des humiliations. Hélas I dison5v-le, il ava léché tous les amours-propres en faveur depuis l'Assemblée const tuante jusqu'à la Chambre actuelle. Pauvre homme! ses flatteuse papilles avaient dû caresser Duport, Robespierre, Marat, Gara Tallien, Gohier, Fouché, Pasquier, Cambacérès, Talleyrand, M. d Villèle, e tutti quanti! Donc, il avait eu les nausées de tous k encens, déplié le marchepied de tous les pouvoirs, trinqué avi tous les journalistes, roulé dans les fangeux boudoirs des Laïs c tous les étages, chez la Laïs du ministre et chez la Laïs du'sou chef. Enfin, humble apôtre, il avait silencieusement baisé la ci^ lisation parisienne là où il fallait la baiser pour réussir, et n'av£ pas encore réussi.

Pour lui, point de mystères; pour lui, rien d'ignoble. Il sav£ offrir et recevoir un écu; tirer son chapeau à un journaliste; î plier devant un sacristain; peser dans les balances du mépr toutes les insolences, et pouvait tout supporter, excepté la bonn fortune. Il avait la philosophie et l'instinct de Fanimal, joint à I lucidité d'un cerveau newtonien. Mais cet homme était sublime voyez-vous! Il marchait avec un flegme égal, soit dans les boue de Paris, soit dans le cristal des ruisseaux champêtres; s'élançai également d'un vol de croyant aux cieux, comme il foulait triste ment les tapis ministériels, dévoué complètement à son état di ballon, de ver, de prostituée, de mendiant, de mollusque, é distome, d'atome... — Pour qui? direz-vous. — Eh bien, pour l

AVENTURES D'UNE IDÉE HEUREUSE. Si-

patrie, pour cette femme de mauvaise vie, toujours veuve de ceux qui Taiment. Oui, cet homme portait sa couronne d'épines pour le bonheur, pour la fertilité d'un pays, pour lui un peu aussi, mais ceintes il souffrait au nom de tous. II avait le courage de la honte, la persistance du génie. Cette vie secrète, ces malheurs, ces espérances se représentaient fatalement, nécessairement sur sa face, d'après les lois éternelles qui veulent que chaque partie d'une créature organisée se teigne de sa cause intime.

La soirée devait être un moment de triomphe pour cet être poôtique dont M. Ballanche eût fait un mythe, le sculpteur Bra un symbole, Nodier une paradoxale plaisanterie, et les frères Rothschild un capital. Sa voix était celle d'un homme qui a des dettes, voix flatteuse, mielleuse, voix sourde, voix éclatante, une voix pour laquelle il faudrait créer une épithète, une voix qui est aux autres voix ce qu'est l'électricité à la nature des choses : elle embrassait toutes les Inflexions humaines.

Quand M. de Lessones se fut planté sur ses pieds et qu'il ne vacilla plus, il se fit un grand silence.

- — • Monsieur, dit-il, au jeune homme pâle et frôle, vous vous "^mmez M. Lambert? Ah! que ce nom soit béni! vous vous êtes voué à une vérité, comme les martyrs se vouaient au Christ!...

Les figures devinrent immobiles. Louis Lambert, qui, pour la ^^^le fois de sa vie avait osé parler de son système, et qui le ^'^yait livré aux impitoyables railleries parisiennes, suait de souffrance, et aurait pleuré, s'il l'eût osé, de voir sa chaste pensée déshabillée, fouettée, polluée par les profanes.

— Oui, messieurs, les idées sont des êtres, reprit le vieillard, ^ui grandit et s'anima, dont la voix eut des vibrations de cloche, r Tel que vous me voyez, je suis sous la puissance d'une idée. Je suis devenu tout idée : vrai démon, incube et succube; tour à tour méprisé, méprisant; acteur et patient; tantôt victime, tantôt bourreau. — Ah ! dit-il en regardant Louis Lambert, jeune homme au front vierge, au front scellé de malheur, marqué de génie, signé du signe rouge mis aux arbres qu'ion abattra, j'irai plus loin que tu n'as été tout à l'heure, alors que tu voyais des idées, que tu paraphrasais le principe d'une science à venir!... Mais j'irai plus loin que tu n'as été parce que j'ai moins à perdre. .Ma forme

CONTES ET NOUVELLES

actuelle mourra, mais ma vraie nature, l'idée!... Tidée reste^ir- J'existerai toujours.

— Où est le bocal de celui-là? dit tout bas le Prussien ^ maîtresse de la maison.

Personne n'eut envie de rire, en voyant la main décharnée l'orateur leva sur Louis Lambert. Une jeune femme attentive dit avec une sorte de terreur :

— Ah! mon Dieu, il va nous l'emporter!...

— 11 y a dans le monde moral, dit en continuant M. de Lessones, de petites créatures boiteuses et manchotes, grêles, vieillottes, ce sont les idées de ce que vous appelez les gens de lettres. Elles vivent sur les murailles à la façon des giroflées jaunes, elles parfument un jour les airs, disparaissent et tombent. Dans ces familles d'éphémères, quelques-unes, semblables à de brillantes efilorescences chimiques, surgissent, réfléchissent mille couleurs, brillent et persistent ; mais elles tombent un peu plus tard comme les précédentes. D'autres s'élèvent lentement, avec grâce, poussent en étendant avec majesté les immenses frondaisons de leurs branches, couvrent une époque de leurs ombrages, meublent les villes comme ces allées de platanes et de tilleuls sous lesquels se promènent cinq à six générations. Ce sont les beaux ouvrages dus à quelques cerveaux, et dont les idées vivaces régissent deux ou trois siècles. Les idées de Luther ont engendré Calvin, qui engendra Bayle, qui engendra Voltaire, qui engendra l'opposition constitutionnelle, enfin l'esprit de discussion et d'examen. Elles se conçoivent les unes par les autres, comme les plantes, filles de la même graine; comme les hommes, fils d'une première femme. Les idées de Luther étaient celles des Vaudois ; les Vaudois étaient issus des anciennes et primitives hérésies de la première Église; puis ces hérésies, avec leurs microcosmes d'idées, recommençaient les théosophies du plateau de l'Asie. Laissons-les se reposer. A chaque climat ses fleurs intellectuelles, dont les parfums et les couleurs s'harmonient aux conditions du soleil, aux brouillards de l'atmosphère, aux neiges des montagnes : ainsi des idées. Les idées prennent en chaque pays la livrée des nations. A l'Asie ses tigres, ses onagres, ses feux dévorants, sa poésie imbibée de soleil, .ses idées parfumées. A l'Europe ses plantes humides,

animaux sans fièvre; mais à l'Europe l'instinct, sa poésie con- , ses œuvres analytiques, la raison, les discussions. S'il y a de et du ciel bleu chez les écrivains orientaux, il y a de la pluie, lacs, des rayons de lune, du bonheur pénible chez les écriisde TEurope. L'Asie est la jouissance; l'Europe est la raillerie. Europe, les idées glapissent, rient, folâtrent, comme tout ce est terrestre; mais, en Orient, elles sont voluptueuses, célestes, ées, symboliques. Dante seul a soudé ces deux natures d'idées, poëme est un pont hardi jeté entre l'Asie et l'Europe, un h-Sherro sur lequel les générations des deux mondes défilent

la lenteur des figures que nous rêvons sous l'empire d'un hemar. De là cette majestueuse horreur, cette sainte peur qui t à la lecture de cette œuvre où tournoie le monde moral. Mais a des idées dont le système agit plus directement sur les mes qui s'en emparent. Ces idées les tourmentent, les font aller, r, pâlir, sécher. Ce sont des idées qui, mieux matérialisées, Bnt plus vigoureusement le monde matériel. Il y en a de giganlies, de monumentales, qui tiennent du règne minéral. Elles >ent à heure dite, se relèvent et retombent sur la tête des >ns ou d'un individu, comme un marteau sur l'enclume, et

forgent les siècles en préparant les révolutions. Ce sont les î territoriales pour ainsi dire, les idées qui naissent d'un soi, a configuration géographique d'un pays; idées qui martèlent écle en siècle les cerveaux politiques : elles se sont lentement 5«s comme des pyramides, et vous les apercevez toutes droites nt vous. (( Il nous faut le RhinI » dit la France. « Mangeons lisses! » disait Napoléon. Napoléon était une grande idée qui ^rne encore la France. Eh bien, moi, je suis, dans une sphère ifl large, une idée de ce genre et dont je vais vous raconter 'tentures merveilleuses, inouïes; la naissance, la vie, les mals, mais point la mort. Calypso, dans sa douleur, ne se consolait i^itre immortelle, devrait être l'épigraphe de mon récit, car les 5 souffrent et ne meurent pas. Quand elles sont trop géhen- , elles s'en vont à tire-d'aile comme les hirondelles. Il y a icoup d'idées européennes transmigrées d'Europe en Amérique, ui s'y sont acclimatées. Mais écoutez. Donnez-moi deux heures Lention, faites crédit d'un peu de patience à une pauvresse qui

CONTES ET NOUVELLES

a des millions de rente. Vous verrez si les écrivains, montés s,^^ les chevaux du Doute et du Dédain; si Byron, Voltaire, Rabel^-^^ Swift, Cervantes ont eu tort de laisser l'empreinte des sabots cfe leurs coursiers, aussi pâles que celui de l'Apocalypse, sur la tête des siècles labourés par leurs chevauchées. Honte aux homines I honte aux administrations surtout I car, voyez-vous, c'est la médiocrité organisée... Mon idée et moi sommes victimes des basses intrigues de la cour de Louis XIV, du règne de Louis XV, de l<a Convention, de l'Empire et de la Restauration. Vous aurez en f>eu de moments un croquis de ces cinq grands opéras, vus des cou lisses... Ceci est mon avertissement de l'éditeur.

— Avant de livrer nos yeux, nos oreilles et notre attention à M. le comte, ne voulons-nous pas prendre un peu de thé? demanda la maîtresse de la maison à toutes les personnes qui étaient assises en cercle devant la cheminée.

— Volontiers, dit le baron prussien, mais n'en prenons pas trop, le thé endort...

Louis Lambert, le promoteur de cette scène étrange, quitta sa place et vint s'asseoir auprès de la dame hospitalière, chez laqueOe, à cette époque, abondaient les poètes, les écrivains, les gens de science, et dont le salon pouvait passer pour le vestiaire de la littérature.

Le vieux conteur but une tasse de thé que lui présenta l'élégante maîtresse de la maison.

— J'avais besoin de lui voir prendre son thé pour être convaincue de son existence, dit une dame à son voisin, l'un des plus riches banquiers de Paris.

— Il y a eu un temps, madame, répondit M. de Lessones qui l'entendit, où, comme vous, beaucoup de gens n'ont été convaincus de ma vie qu'en me voyant boire de l'eau. Si j'en avais eu à mes souhaits, je ne serais pas si sec. — Je commence, dit-il après une légère pause.

'tùT

LES MARTYRS IGNORÉS

FRAGMENT DU PHÉDON d'aUJOURD'HUI

Page 1