SILHOUETTES DE£^ INTERLOCUTEURS
M. scène est au café Voitaire, place de TOdéon, à Paris, dans le dernier salon, dont les croisées donnent snr la rue de l'Odéon, à côté de Soleil, opticien. Tons les soirs, jusqu'à minait, trois ou quatre sarants jouent aux dominos, à la table qoi se trouve au fond de la salle, auprès de la croisée, et que l'on a nommée la table dei Philotophes.
LE DOCTEUR PHTSiDOR. — JeuQe médeciQ occupé' de phréno-^ lo^e, de l'irritation, de la folie, des aliénés, et voulant s§ faire une spécialité scientifique. Vingt-sept ans, taille au-dessus de la moyenne, peu coloré, l'œil gris et vif, maigre, la main blanche du penseur qui n'a jamais d'encre aux doigts, teint des blonds, quoi- .qu'il ne soit que châtain* Né en Touraine, à la Ville-aux-Dames; tenu à Paris avec les Velpeau, les Trousseau * etc. Aimant la •cience, et dès lors plus adonné à la théorie qu'à la pratique* ^dpeau à larges bords, longue redingote bleue, gilet jaune, pan- ^oa noir, peu de fortune; Ayante selon l'expression du docteur ^f^ontasmai le doigt de la mort empreint sur le front. Consom- ^^nt une limonade vers dix heures et demie. Voix de ténor.
DOCTEUR PHANTASMAi — Né à Dijou, ot venu à Paris lors la fameuse discussion sur le magnétisme animal qui souleva la ^ï'ance savante. Vêtu tout en drap noir, mais faisant preuve d'une
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remarquable incurie; conservant les culottes antiques, fortement piissées, usées, et à petit pont, sous lequel il passe la main gauche en parlant; bas de laine noire drapée; gros souliers dans lesquels il met une semelle de poix de Bourgogne entre deux taffetas gommés aûn de ne pas se laisser soutirer son électricité, ce qu'il appelle être foudroyé par en dessous; chapeau de soie à onze francs dans un état constant d'horripilation, habit carré à grands pans; portant une grosse tabatière qui, par le fréquent usage qu'il eo fait, décout sans cesse la poche gauche de son gilet; montre à chaîne d* acier terminée par un coquillage très-connu et par une clef en cuivre. Figure de casse-noisette, ornée des nageoires républicaines, barbe faite deux fois par semaine. Ami du docteur Bouvard, Tun de ceux qui tinrent jadis pour Mesmer et Deslon, et qui, pour ce fait, était encore la bête noire des médecins de Paris. Gai, rieur, aimant la bonne chère, dînant rue Montesquieu, à une table d'hôte suspectée d'être peu difficile sur les femmes qui y sont admises. Logé, depuis trente-huit ans, rue de Condé, dans la maison où demeurait Beaumarchais avant qu'il allât Vieille-Ruedu-Temple, circonstance qu'il rapporte souvent. Soixante-treize ans, grand et gros; cheveux gris ramenés du bas de la tête sur le front par de longues mèches collées, mais qui, au temps des grandes chaleurs, s'éparpillent drôlement; ridé comme une feuille de vigne, parlant de ses passions sans parler de ses bonnes forlunes* Organisation vigoureuse, bonne judiciaire, tête carréCi ayant tout lu, médité sur tout. A son aspect, le mot ganache expiî« sur les lèvres de l'étudiant. Consommant une seule demi-tasse de café pendant toute la soirée. Voix de chantre.
GRODNiNSKY. — Lithuanien, lieu de naissance et âge inconnus- Mathématicien, chimiste et inventeur, sans domicile coqnu, coor sommant beaucoup. Un air grave qui arrive au sournois, un froO^ beau comme celui qu'on prête à Homère, àHippocrate, à Rabelais, à Shakspeare, à tous les grands hommes desquels il n'existe pa^ de portrait authentique; le teint blafard des hommes du Nord' corporence de taureau. Mise peu soignée, cravate noire légèrement huilée par un long usage, voire même écorchée par la barbe- Aspect grandiose, manières polies. Des yeux bleus où se peint l« résignation de l'homme méconnu, persécuté. Très en guerre avec
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istitut, admirant Geoffroy Saînt-Hilaire et le proclamant supéor à Guvier. Pris par les uns pour un grand génie, et par les très pour un fin blagueur. Soupçonné d'avoir des fantaisies ïteoses. Respectueusement accueilli par Pliysidor et Phantasma, r le Libraire, par tutti quanti qui payent sa consommation sans 'il s'en aperçoive. Espèce de Grand Lama, mais si véritablement ilosophe, qu'il est au-dessus des compliments vulgaires; enfin un «te moderne qui n'aura pas de Platon. Belle voix de baryton. rscHOBRN. — Allemand. Caractère indéfinissable, tantôt vapôa comme une ballade, tantôt positif comme Dupuytren, impiable pour Kant, flagellant M. Cousin par le knout d'une sad affilée. Plus spirituel que Voltaire et Beaumarchais réunis, croyant aux apparitions; errant par les rues en inspiré, te comme tout le monde à ses heures. Observant Grodninsky Bc surprise, un homme entre l'esprit supérieur et le génie, lant de Tun et de Tautre. Poëte, grand politique, et néanmoins ddant pour les sottises humaines contenues dans le bocal étileté du mot liberté. Assez courageux pour dire que Faust est un Dcroc. Jeune homme blond comme la blonde Allemagne, ayant s yeux qui brillent comme des étoiles. Très-souvent amoureux, idule et ne croyant à rien par moment, selon les différents états t baromètre ou du thermomètre. Aimant beaucoup Physidor et Vhaêl, inquiet de PHantasma qui reste* au port d'armes de la Mque, à la façon du dictionnaire de Bayle. Age indécis, cos- Die de journaliste. Petite voix flûtée.
•aphael. — Logé rue des Cordiers, au cinquième étage. Pant>û à pied en nankin depuis Pâques jusqu'à Noël ; en hiver, pan- ^ de drap poilu; gilet bleu à boutons de métal peu dorés, cheô de calicot, cravate noire, souliers couverts et lacés, chapeau ^ par la pluie, redingote olive. Mangeant rue de Toumon, chez ^hre Gérard, à vingt et un sous par dîner^ dans un rez-de- *ssée où Ton descend par deux marches. Virtgt-trois ans. violente de santé, cheveux blonds, œil bleuâtre, maigre et Avide de connaissances, les avalant sans digérer, admirant Plasma qui sait tout, plein de respect pour Physidor qui mé- • un système, à plat ventre devant Grodninsky qu'il vénère B^me un dieu, sympathisant avec le doux, l'aimable, le spirituel XX. 23
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Tschoern. Ne consommant rien, et ne voulant rien accepter de la table dite des Philosophes. N'osant lever les yeux sur la divinité qui trône au comptoir. Six cents francs par an pour le moment, millionnaire dans l'avenir. Crédule, trompé, revenant avec intrépidité vers de nouveaux mensonges; gobe-mouche et perspicace^ battu sur le terrain et victorieux sous la tente. Voix de poitrine et caverneuse.
THÉOPHILE ORMOND. — Irlandais et très-byronien , long cou^ cravate soignée, teint d'Anglaise, prude à l'excès et au régime du copahu. Vêtement plein d'élégance, montre plate, petit lorgnoa; passant une demi-heure à la toilette de ses ongles. Fanatique de Ballanche, alors inconnu, haïssant l'Angleterre, et par-dessus toute chose les saints (prononcez seintz) anglais qui invitent à un thé ei Bible. Une jeune tante de la secte des saints lui a fait perdre ia succession de son père, en disant mille horreurs de lui, pauvre gentleman, et le peignant comme un coquin, le tout parce qu*oa voit beaucoup son tilbury chez une actrice française, quoique fiancé de miss Julia Marmaduke. Voulant le rappel de l'acte d'union, adorant OXonnell et Moor, lequel n'avait pas encore passé à Faristocratie. Dépensant cinq francs par soirée, et venant après le spectacle, pendant que mademoiselle Lureuil se déshabille et s'habille. Parlant trè^bien f^ançais, ayant des principes religieux sans aller dans aucune église. Poitrinaire achevé par la Lureuil, actrice de TOdéon, à laquelle il a laissé en 1827 trois mille livres de rente. Salué par les garçons du café. Voix claire et gracieuse.
LE LIBRAIRE. — Ancicn commis chez Briasson, le premier libraire de l'Encyclopédie de Diderot, ayant nécessairement coonu les collaborateurs de monsieur Diderot. Se croyant obligé d'être athée, parce qu'il a été lié avec M. de Lalande. Ayant traversé les temps malheureux de 1790 à 1815 sur le dos de quatre faillites non déclarées, et se plaignant avec amertume des gens qui manquent à payer leurs billets. Maison de campagne à Meudon. Ne s'étonnant d'aucune idée, n'ayant jamais ouvert un livre, escomptant à vingt-quatre pour cent, connaissant bien la place, ayant des conceptions d'entreprise, n'entreprenant rien, mais poussant les autres à entreprendre, et se faisant payer ses conseils. Passant pour un homme fort, raisonnant sur tout, donnant d'excellents
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avis aux gens de lettres. Essayant de savoir ce que fait Raphaël, afin de Texploiter, s'il a quelque bel ouvrage sur le chantier. Professeur au domino. Soixante ans. Physionomie d'un professeur de rhélorique. Habit marron, pantalon noisette, gilet noir, un diamant à sa chemise, gants de chamois, air franc et ouvert. Voix éteinte. Consommation très-irrégulière.
ÉTUDIANTS. — Ck)mparses mobiles, muets au café, mais s'entretenant dans la rue de ce qu'ils y ont entendu. '
LE GARÇON. — Eudormi sur une chaise après la fermeture de rOdéon, depuis onze heures et demie, jusqu'au nK)nieQt où les Philosophes s'en vont.
(Décembre 1827, dix heures et demie du soir.) Deux étudiants sortant de TOdéon et venant au café Voltairt,