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— Maintenant que je suis prêt, ne me manquez pas, mes amis. Et, posant une main sur sa poitrine :
— Là, dit-il, là!
Sitôt que le major placé à la droite du peloton eut abaissé sa canne qu'il tenait en Tair, il partit de l'assistance un cri si effroyable, qu'il couvrit le bruit de la détonation. Bel-Amour était tombé à la première décharge, aussi inanimé que s'il n'eût jamais vécu; mais, près de lui, et au pied d'un arbre sur lequel les plus alertes étaient montés pendant l'exécution, gisait le cadavre d'un enfant qui ne paraissait pas avoir plus d'une douzaine d'années.
— C'est le saisissement qui l'aura fait choir, disaient quelques personnes dans le groupe de celles accourues comme moi pour voir quelle pouvait être la cause de cet accident.
— Oui, oui, c'est cela. H se sera donné peur, ajoutait-on en regardant la cime de l'orme ; les enfants ont le diable au corps. Je vous demande un peu, se percher si haut!
Mais on ne tarda pas à remarquer que l'herbe était rougie; on essaya de placer l'enfant sur son séant, et l'on découvrit une plaie au-dessous du cœur. Le justaucorps était percé, le sang sortait à gros bouillons; ce ne fut qu'un cri :
— Mon Dieu! il y a quelqu'un qui a tiré en l'air, A qui donc cet enfant?
Et une voix répondit :
— C'est le fils d'Étienne Rollin, le collecteur des dîmes pour le couvent de la Visitation. Allez promptement quérir le chirurgien de Vermandois.
Les plus agiles se détachèrent, et, quand ils revinrent avec le chirurgien, ils racontèrent qu'ils avaient vu un soldat qui frappait la terre de son fusil et le brisait en disant : « C'est moi qui l'ai tué! » que ses camarades l'avaient pris parce qu'il voulait se détruire, et qu'ils avaient entendu de leurs propres oreilles ces paroles du chef : a Veillez sur Langlois ; qu'il ne se fasse pas de mal , c'est assez de deux. »
Le chirurgien du régiment de Vermandois sonda la blessure du fils d'Étienne Rollin; il en retira une balle, et déclara qu'il n'y avait pas de ressources, que le cœur était attaqué et que c'était un enfant de moins.
Alors, chacun plaignit Étienne Rollin et surtout la pauvre Marguerite, qui, dans la même journée, perdait son sauveur et son frère.
— Quel coup cela va lui porter! dit un de mes voisins qui soup- (;oanait probablement que j'étais un étranger : savez-vous, monsieur, qu'elle a une fière obligation au malheureux Bel-Amour? A la Noël prochaine, il y aura un an (elle doit s'en souvenir) qu'elle était à folâtrer avec plusieurs de ses amies sur la Marne, qui était prise par la gelée. Tout à coup, dans un endroit que recouvrait la neige, Marguerite s'enfonce et disparaît. Il n'y avait pas un garçon du pays qui voulût se risquer à aller la chercher; Bel-Amour ne fit pas tant de façons : il plongea à trois reprises sous la glace, et n'eut pas de cesse qu'il n'eût ramené Marguerite. C'était cela du courage! tous tant que nous étions, nous en fûmes ébahis d'admiration. Aujourd'hui, on le fait mourir, voilà la récompense. Oh! ses juges ne le porteront pas en paradis!... Vous avez vu comme il est regretté, et comme il a fini : il n'avait rien à se reprocher, celui-là. Dieu veuille avoir son âme et lui faire paix dans le ciel!
Le lendemain de cette exécution, je me mis en route pour Paris, et, dès mon arrivée, j'envoyai cent francs à la famille de Bel- Amour, qui dut s'étonner de ce secours qu'elle recevait d'une main inconnue. Tignore ce que devint Langlois : on m'a dit qu'il avait été fusillé pour fait d'insubordination. Quant à Étienne Rollin, j'ai su depuis que le chagrin l'avait mis au tombeau : Marguerite devint folle et ne recouvra jamais la rais(Hi. 11 ne resta de cette famille que le premier né d'Étienne Rollin, qui déplora longtemps la fatalité de son frère, dont aujourd'hui encore il conserve la chemise sanglante.
J'ai tracé le récit de ce tragique événement, parce qu'il n'en est pas qui puisse fournir matière à des réflexions plus démonstratives de l'inconséquence du préjugé sous lequel nous gémissons. Par quelle bizarrerie viendrait-on me noter d'infamie,, moi exécuteur des jugements criminels rendus par les tribunaux, qui sont censés ne prononcer leurs arrêts qu'après avoir suffisamment et longuement éclairé leur religion, tandis que des soldats qui ont fait périr une multitude d'individus pour accomplir une justice expéditive et souvent inconsidérée ou despotique, sont aptes à recevoir
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tous les grades militaires, à occuper tous les emplois civils, et à parvenir à tous les honneurs que le priqce ou la patrie décernent?
Sauf la différence des justices, l'action n'est-elle pas la même de part et d'autre? Des deux côtés n'est-ce pas le coupable que l'on punit? Étrange contradiction, de flétrir l'homme qui exécute des jugements criminels émanés des tribunaux,' et de donner le bâton de maréchal à celui qui a exécuté des jugements de mort rendus par un conseil de guerre! Les tribunaux, que Ton admette ou non le jury, sont institués pour réprimer les attentats contre la sûreté commune; il est aussi des crimes contre lesquels les conseils de guerre sévissent; mais ne sévissent-ils que contre des crimes? Est-ce un crime de ne pas se sentir le courage d'affronter le trépas en présence d'une batterie? Est-ce un crime à celui qui se meurt du besoin de revoir son clocher, de quitter momentanément son drapeau pour se dérober au marasme qui le consume? Quand un père ou une mère sont sur leur lit de mort, ou qu'ils sont en proie à la misère, est-ce un crime d'aller recueillir leur dernier soupir ou les soulager, contre le gré d'un chef à qui la discipline a appris à n'avoir plus ni père ni mère? Est-ce un crime de s'absenter pour revoir une maîtresse adorée, une épouse que l'on chérit? Est-ce un crime de repousser l'insulte par l'insulte, de suivre l'impulsion de sa colère contre la brutalité d'un caporal, ou tout autre mauvais traitement, n'importe de quelle part il vienne? Est-ce un crime dé ne pouvoir résister au sommeil? L'olBcier de ronde surprend une sentinelle endormie; il lui plonge son épée dans le corps, et le lendemain, à l'ordre du jour, il reçoit des félicitations.
Un malheureux fantassin ne peut plus marcher parce qu'il est harassé de fatigue et que ses pieds ne sont qu'une plaie; son capitaine le tue, tout le monde marche et le capitaine avance; il est nommé chef de bataillon ; on attache à sa boutonnière un signe d'honneur; les journaux publient sa prouesse, et l'auteur de là Morale en action consigne ce fait dans ses annales, pour le léguer en exemple aux générations futures. Le nom du meurtrier est anobli; dans cent ans, il comptera trois quartiers, et cette anciennôté vaudra peut-être des privilèges et des distinctions à ses petits-ûls.
Des citoyens paisibles se rassemblent pour demander le rëgne
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des lois et le renversement de l'arbitraire; ils viennent exposer leurs doléances ou exprimer leurs alarmes; on les mitraille, on les larde à coups de baïonnette. Qui dirige ce massacre? qui le commande? qui l'exécute? Le soldat qui ne tuera pas père et mère est réputé rebelle et traité comme tel; son capitaine est derrière lui le sabre levé jusqu'à ce qu'il ait tué père et mère. L'obéissance passive le place entre le parricide et le sacrifice de sa propre vie. Il tue parce qu'il lui est enjoint de tuer; femmes, enfants, vieillards, son plomb ne choisit pas. A la caserne, il y a eu une distribution d'eau-de-vie; en rentrant, il y aura une distribution d'épaulettes et une gratiûcation proportionnée à la quantité de sang qui aura été versé. Celui qui, pour exécuter sa consigne, a tué à bout portant ou son frère ou le premier passant inoffensif est un homme sur qui Ton peut compter : on n'oubliera pas son dévouement, on s'en souviendra à toutes les promotions! Par cas fortuit, pour la satisfaction du public, est-on contraint de le blâmer, dans six mois on le comblera d'honneurs, et, si la terreur est devenue un besoin du pouvoir, on ira le chercher pour le mettre à la tête de la terreur. J'ai vu ainsi se fonder des fortunes et des renommées colossales : quand la tyrannie redoute la pudeur des tribunaux, à qui s'adresse-t-elle? aux soldats; le dernier rejeton des Condé n'a f>as péri sous le glaive de l'exécuteur, et ses juges... ils sont rois.
Il est minuit! mes occupations ou mes plaisirs m'ont retenu hors de chez moi jusqu'à cette heure; je regagne tranquillement mon logis; mais, par malheur, j'ai une infirmité des plus graves, je suis sourd et muet; partant, je n'entends pas le Qui vive? ou le Passe au large! de la sentinelle; impitoyablement elle me couche en joue, et, si elle vise bien, je suis mort. Est-ce dans une place de guerre, assiégée par l'ennemi, sur un rempart où l'on puisse craindre une surprise, que la sentinelle est ainsi l'arbitre des citoyens? Cest dans la capitale, à Paris, au centre des arts et de la paix; dans une ville où il n'y a aucun danger pour la sentinelle, et où les nécessités du jour exigent pendant la nuit une continuelle circulation. Ainsi, entre autres innocents que le soldat peut tuer sans forme de procès, se trouvent les sourds et les muets, les gens préoccupés, les gens ivres, et quiconque ne marche pas contre le vent lorsque le vent souffle avec violence.
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Aussi longtemps que le rêve du bon abj)é de Saint-Pierre ne se sera pas réalisé, le licenciement des armées restera peut-être impossible. Je reconnais que les armées sont aujourd'hui un fléau qu'il faut supporter, et j'admets que tout ce qui se passe sur le champ de bataille est très-légitime : là seulement, le soldat est un guerrier, il combat pour la gloire ou pour la patrie, il cueille des palmes immortelles : il est vrai qu'on Ta lancé dans une arène où il y a plus d'avantage à se montrer brave que couard; il est à son corps défendant. Mais, s'il se défend avec intrépidité, on lui en sait gré; s'il attaque, on le proclame un héros. Cependant, tout ce qu'il acquiert ou peut acquérir de gloire par ses exploits suffit-il pour effacer la tache de mille autres actions dont sa profession le rend coutumier?
Il est encore une circonstance où il semble que l'on peut justifier jusqu'à un certain point l'usage meurtrier que le militaire fait de ses armes : c'est quand une contrée veut s'isoler de la contagion qui ravage une contrée voisine. Alors, on forme ce qu'on appelle un cordon sanitaire ; dans ce cas, il est ordonné de tirer sur tout individu qui tentera de franchir la ligne. Mais cet ordre, de combien de crimes n'est-il pas le prétexte ! Le fameux écuyer Jôanny, revenant d'Espagne où régnait la fièvre jaune,' se présente à la frontière avec une partie de sa troupe : les soldats présumeût qu'il a de l'ôr ; ils ne lui signifient pas une mesure dont il n'est pas informé, ils le laissent venir à portée, et le fusillent à leur aise; au même instant, ils se jettent sur ses compagnons et sur lui, font une perquisition exacte de leurs valises, et s'emparent de tout ce qui est à leur convenance. Ils ne s effrayent pas du contact; les quadruples n'ont pas la peste. Cet horrible assassinat serait resté ignoré comme tant d'autres du même genre; mais le paillasse de la troupe, qui n'avait été blessé que légèrement, eut le bon esprit de faire le mort jusqu'à la nuit; alors, profitant de l'obscurité, il se traîna comme il put jusqu'au premier bourg espagnol, où il dicta sa déclaration devant le corrégidor. Plus d'une fois, les gardes du cordon, instruits qu'un habitant porteur d'argent devait passer, l'ont attendu à l'affût comme le braconnier attend un gibier. L'habitant était tué par le dos; on le retournait, et, comme il n'y avait point de levée de corps, car aucune autorité n'aurait
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voulu s'exposer aux atteintes de la fièvre jaune, l'impunité était assurée aux coupables.
Suivons les soldats sur le territoire ennemi : la discipline défend le viol, le vol, l'assassinat, le pillage; mais la discipline est lunatique, la discipline peut n'être que le caprice du général qui commande; tantôt elle est sévère à Texcès, tantôt elle est relâchée; le général punit de mort celui qui a dérobé une paire de souliers ou pris . une poule sans en payer la valeur; mais le général fusille Phabitant qui lui déplaît ou n'est pas assez prompt à acquitter sa contribution ; il reconnaît des espions à volonté ; il extermine des insurgés en masse; un geste de lui, et le soldat fait sauter la cervelle qui est au bout de son canon; le général fait plus : la manche retroussée jusqu'au coude quand il est vigoureux, il abat lui-même les têtes proscrites, il occit les transfuges, et on l'a vu, pour jalonner sa route, la joncher de cadavres de prisonniers immolés froidement à chaque changement de direction.
En paix comme en guerre, le soldat tue impunément pour son honneur, et pourtant le châtiment qu'il inflige s'applique la plupart du temps à de simples fautes qu'une prétendue loi politique a qualifiées du nom de crimes. J'accorde que l'on ne puisse se passer de ces rigueurs; mais, si elles sont indispensables, elles n'en révoltent pas moins la sympathie humaine; et, si l'opprobre auquel on nous dévoue est une suite de cette sympathie révoltée, on devra convenir que parfois elle s'égare et s'abuse étrangement. La carrière des armes n'est-elle pas chez nous une des plus glorieuses? s'il y a infamie, est-elle moins réelle parce qu'elle se trouve disséminée? Je ne sache pas que, dans aucun pays, il y ait une loi qui absolve du meurtre quand il est commis par plusieurs ; mais le préjugé qui nous atteint n'a pas été délibéré; il est instinctif et tout de sentiment; il n'atteint pas le soldat, parce que le soldat, dans toutes ses variétés, depuis le général jusqu'au tambour, est un peuple à part. C'est un peuple jeté en dehors du mouvement de la civilisation, en dehors de la nature et de cette morale qui a pour siège le cœur humain. Aux rives du Mississipi, les Carangouas mangent les hommes, ils sont anthropophages, ce sont leurs mœurs. Qu'un chef de cette tribu vienne à Paris; à peine arrivé, on voudra le voir au château; le premier chambellan
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le pivsontora à Sa Majesté impériale; foutes les feuilles publiques iv^HUeroni la harangue qu'il aura prononcée au moment de sa pré- Hontution, et les dames de la cour se demanderont entre elles :
— Avez -vous parlé au Carangoua? Le Garangoua vous a-t-il parlé?
Heureuses celles qui Tauront touché! plus heureuses cent fois celles à qui il aura fait don d'une de ses plumes!
Les soldats ne sont pas anthropophages; mais ils ont leurs mœurs, ensuite ils sont un peuple : c'est là le secret de la faveur qui les accueille ; enfin ce peuple affronte des périls, il monte à la brèche. La multitude, partout éprise de la vaillance, lui prodigue les honneurs et les immunités; elle est éblouiç, car les maréchaux sont chamarrés d'or ; et il a été dit, je ne sais plus par qui, que dans chaque giberne de soldat il y a un brevet de maréchal.
Les exécuteurs criminels ont leurs mœurs, mais ils ne forment pas un peuple en dehors du peuple. Ils ne forment pas même une corporation; ce sont des individus isolés; rarement ils affrontent des périls, et ils n'ont point un costume éclatant. Le peintre David, qui a été premier peintre de la Révolution avant d'être premier peintre de Sa Majesté, avait proposé de leur en donner un ; il me montra un jour le dessin qu'il en avait fait.
C'était le 20 avril 1793. Je le rencontrai comme il sortait du tribunal révolutionnaire, où l'on venait de condamner M. de Vaujour, ci-devant colonel du 3« régiment de dragons. Je me retirais; David vint à moi. 11 tenait à la main un papier qu'il déroula en m'accostant.
— En bien, citoyen Sanson, me dit-il avec son bredouillage ordinaire, que pensez-vous de ce Romain?
L'usage de se tutoyer, sans se connaître, n'était pas encore général.
— Il est joliment dessiné; mais vous lui avez donné un air bien terrible.
— Sévère, voulez-vous dire. Vous ne voyez pas que c'est le vengeur du peuple?
— Qu'appelez-vous le vengeur? .
— C'est le titre que prendront désormais les citoyens qui exercent les mêmes fonctions que vous.
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— Et c'est là l'uniforme dont vous allez nous affubler?
— L'uniforme! dites donc le costume, barbare! je l'ai composé d'après l'antique; c'est du licteur tout pur, accommodé à la moderne, car quelque sans-culottes que nous soyons, vous ne vous arrangeriez pas d'une jaquette à l'écossaise.
— Et ces rubans rouges dont vous nous entortillez les jambes, qu'est-ce que cela signifie?
— Mon ami, c'est le cothurne...
— A la bonne heure, le cothurne; mais n'espérez pas que je veuille aller les jambes nues.
— 11 le faudra bien, je le ferai décréter, le cothurne; on veut vous grandir, vous autres; on veut vous réhabiliter; vous n'y com- •prenez rien, vous ne sentez pas toute la dignité...
— Tenez, citoyen David, pas tant de dignité. Si vous parveniez à prouver qu'il y en a dans les fonctions que je remplis, je craindrais que trop de monde ne vînt à s'en mêler.
— Vous êtes modeste, citoyen Sanson; mais je veux que vous preniez dans la République le rang qui vous convient : songez bien que je ne dois pas en être pour mes recherches. Ce costume vous ira à merveille; vous le revêtirez : ce sera pour la première fournée d'aristocrates qui en vaudra la peine, et je vais de ce pas faire la motion...
— Gardez-vous-en bien ! il ne nous serait plus permis de sortir; le peuple nous sait gré de nous cacher.
— Citoyen, vous paraîtrez à ces solennités le vengeur du peuple! oelui qui cimente la liberté! Avant peu, soyez-en sûr, c'est un ministère qu'on vous enviera.
Dans une fête en l'honneur de l'abolition de l'esclavage, deux Exécuteurs armés de haches, et sans doute dans le costume imaginé par David, eurent le pas sur les membres de la commission ^révolutionnaire, qui se vantait de lancer sous la foudre les fauteurs Et. les complices de la révolte lyonnaise; et ce tableau, écrivaient ^ l'Assemblée les membres de cette commission, avait excité les de la sensibilité et de la reconnaissance. Quand le pouvoir n'est plus que la mort, il est trop juste que ceux qui donnent la mort ^ieot comptés entre les premiers de la république : ceci est une
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conséquence du système en vigueur. Cependant, à l'époque de la lutte entre le rigorisme du vieux régime et la philanthropie du nouveau, par quelle bizarre contradiction les partisans de la peine de mort furent-ils ceux qui insistèrent pour la perpétuité de notre infamie? Comment se fit-il aussi que leurs adversaires furent précisément ceux qui demandèrent la reconnaissance formelle de notre état civil ? De toutes ces conséquences et inconséquences, il est peut-être une conclusion à tirer : c'est que notre position ne peut qu'être légitimée, en tant que la loi serait assez forte pour légitimer ce qui n'est plus dans les mœurs; mais qu'elle ne saurait être exaltée et préconisée sans qu*il en résulte pour nous une flétrissure plus grande, et, pour la société tout entière, des bouleversements et des maux incalculables.
Cette conviction, je l'eus de bonne heure; je le déclare ici, parce que je suis bien aise de faire savoir que j'ai envisagé ma situation sous toutes ses faces ; que je m'en suis parfaitement pénétré, et que, n'ayant pu échapper à mon sort, j'ai dû chercher dans la pratique des vertus et des devoirs qui m'étaient permis les seuls moyens de m'honorer à mes propres yeux.
En fouillant dans nos annales judiciaires, on trouve que, sous Louis XI 11, un Sanson était exécuteur commissionné par le duc de Lorges, grand justicier du royaume, et qu'il s'était allié à l'ancienne famille des Férey, qui avait le privilège de mettre à mort les criminels dans le ressort de l'Ile-de-France. Mais il faut remonter plus avant dans la série de nos ancêtres, pour y décou- \Tir l'origine de la fatalité héréditaire à laquelle j'ai vainement tenté de dérober mon existence. Le premier des Sanson qui ait voué son bras au châtiment des coupables, Pietro Sansoni, car il était Italien, fut jeté dans cette carrière de réprobation par des sentiments héroïques pour le siècle où il vécut, et par un concours de circonstances bien affreuses. Son histoire, qui s*est parmi nous cousenée de père en fils, comme une tradition de vertu et de probité, serait un document précieux pour quiconque désire con-
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naître à quel degré d'exaltation peuvent arriver les passions humaines. Peut-être un jour écrirai-je Phistoire de Pietro Sansoni. Depuis lui, plusieurs de ses descendants ont protesté contre une vocation horrible, qui n'était que dans leur destinée /l'un d'eux, à la vue du patient, faillit expirer de douleur au pied de Péchafaud. La peinture de ses déchirantes angoisses, et la terrible nécessité à laquelle il dut souscrire, m'ont souvent frappé d'une superstition dont, à l'heure qu'il est, je ne suis pas' complètement délivré.
Mon père fit toute espèce de sacrifices afin de me mettre à même de rompre le ban dont il gémissait ; pour moi, j'employai toutes mes forces à seconder son vœu, avec lequel mon aversion était d'accord. Je me suis présenté à toutes les issues; j'ai voulu successivement être médecin, prêtre, soldat; j'ai cherché sous de lointains climats , au delà des mers, l'oubli de mon nom et d'une survivance que je repoussais. Tant d'efforts et de vicissitudes n'ont abouti qu'à des tribulations : dans la lutte contre mon sort, il m'a fallu succomber.
Dans la plus déplorable des situations, j'ai résolu un problème qui, suivant moi, était d'une extrême difficulté. De temps immémorial, la réputation de Sanson était intacte sous le rapport de la probité; mais, malgré ce fait, qui à Paris était de notoriété publique, ou nous laissait dans notre coin, et nous n'avions que peu ou point de relations. J'eus le bonheur de recevoir dans ma retraite lelite de la société, des philosophes, des gens de lettres, des gens de robe, et jusqu'à des seigneurs de la cour : M. de L... M.\I, de M...-B..., de R..., de D..., et d'autres grands personnages firent l'honneur de venir passer la soirée chez moi. Plus d'une fois en leur présence, je soulevai des questions d'une telle har- ♦Hesse philosophique, que le marquis de Rivarol, qui un jour prenait part à la discussion, me dit :
— Mon cher monsieur, si jamais vous faites imprimer vos opinions, je vous conseille d'écrire sur chaque feuillet : Écrit et brûlé par la main du même.
Si ces opinions eussent prévalu, que de maux auraient été épargnés à la France! iMais alors on était loin de prévoir que bientôt ou me verrait monter au sommet d'une révolution, et que, de cette
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hauteur, je dominerais tout ensemble la plaine, le marais, la montagne et les régions moyennes. .
J'ignore ce qu'il adviendra, après moi, de ces cahiers où je jette pêle-mêle mes réflexions et mes réminiscences; mais, s'il doivent trouver un lecteur, je pense que ces préliminaires, où se manifestent mes sentiments, et d'où ressort une profession de foi tout entière, l'aideront à surmonter ses répugnances, et lui donneront le courage de s'intéresser aux faits d'un récit qui peut être une grande leçon pour les législateurs de l'humanité.
Je naquis en 17ii0. Les souvenirs de ma première enfance sont pour moi pleins de charmes, mais ils n'existent plus que comme les traces légères d'une innocence dont les songes se sont promptement dissipés. Je me rappelle avec reconnaissance que ma mère, bien qu'elle fût d'une constitution faible et délicate, ne voulut pas qu'une mercenaire me donnât le sein. Elle trouva doux de me nourrir de son lait. A quatre ans, je fis une longue maladie, et, dès que je fus convalescent, on m'envoya à Montfermeil, dans l'espoir que l'air de la campagne achèverait de me rétablir. J'étais là chez de bons fermiers. Ils me témoignaient autant d'amitié que si j'eusse été leur fils : j'étais heureux. Un seul jour, j'éprouvai un désagrément auquel je fus bien sensible. Une belle dame visitait la ferme; en traversant la cour, où je jouais avec d'autres enfants, elle m'appela pour me faire des caresses; je m'avançai pour l'embrasser; mais une vieille femme, ayant passé près d'elle, lui dit à l'oreille quelque chose que je n'entendis pas, et elle me repoussa avec horreur.^ Dieu sait si je maudis la vieille femme ! Comme le séjour de la campagne m'était favorable, et peut-être aussi comme mon père n'était pas fâché de me tenir éloigné de la maison, pour que j'eusse plus de liberté que dans la rue Beauregard, où il avait sa demeure, on ne fut pas pressé de me ramener à la ville. Cependant, j'y venais quelquefois aux époques des fêtes patronales de mes parents. Alors, la mère du fermier, la vieille Senart, m'accompagnait, et je leur apportais des fleurs. Une fois, c'était à la Saint-Louis, nous devions rendre le pain bénit dans l'église Bonne- Nouvelle; ma mère avait elle-même fait les gâteaux, on les porta à l'heure de la grand'messe, et je me faisais une joie d'y assister; mais, quand le bedeau fit circuler la corbeille, quelle ne fut pas
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ma surprise de voir toutes les personnes à qui il offrait le pain bénit, non-seulement ne pas en prendre, mais môme repousser la corbeille, comme avait fait la belle dame lorsque je m'étais avancé pour Tembrasser! Je ne m'expliquais pas quels étaient les motifs de ce dédain ; cependant, je m'en sentis humilié.
A mesure que je grandissais, mes apparitions à la maison paternelle devenaient moins fréquentes. Elles cessèrent même tout à fait, voici à quelle occasion : c'était la veille de la fête de ma mère ; je m'étais avisé d'entrer dans une remise dont j'avais trouvé la porte entr'ouverte ; en me baissant pour ramasser une corde que j'avais aperçue sous un chariot, je sentis quelque chose de froid qui me passait sur la figure ; je regardai : c'était un bras, et la corde tenait après. Je me sauvai en jetant un cri; mon père accourut tout effrayé, et ferma la remise avec humeur. Un instant après, je l'entendis se fâcher contre la personne qui l'avait laissée ouverte. Je ne devais retourner que le lendemain à Montfermeil, on me fit partir sur-le-champ, et, dès ce jour, on ne me ramena plus à Paris. Mon père et ma mère venaient me voir. Un dimanche, à la On de l'automne, j'avais alors dix ans, ma mère était attendue pour dîner; elle arriva en effet; mais, après le repas, elle annonça qu'elle allait me mettre en pension : elle^ m'invita à faire mes adieux à mes petits camarades. Je pleurai à chaudes larmes, et je partis.
Je ne devais pas rester à Paris; on fit les apprêts de mon voyage, et, dès la matinée du troisième jour, il me fallut quitter la rue Beauregard. Ma mère me prit par la main; comme elle ne sortait jamais et qu'elle ne connaissait pas la ville, mon père marchait devant nous, se retournant de temps à autre pour voir si nous le suivions. Ma mère, ordinairement froide et silencieuse, ine comblait de caresses tout le long du chemin; elle m'embrassait et elle pleurait ; elle me recommandait de me bien conduire, de contenter mes maîtres et de profiter de leurs leçons; je me rappelle encore comme sa voix était émue, comme ses paroles étaient ^ectueuses et touchantes au moment de se séparer de moi pour la première fois : elle me prodiguait les noms les plus tendres et disait que de moi seul dépendait tout son bonheur, qu'elle mourrait de chagrin si je ne répondais pas aux soins qu'on se don-
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nait pour mon éducation, et si je devenais jamais un mauvais sujet.
Tout à coup mon père s'arrêta, il nous indiqua de la main une maison sous la porte de laquelle on attelait un carrosse, et, continuant sa route, il alla se placer à quelque distance. Ma mère entra, et, s' adressant au conducteur qui était occupé à faire ranger les malles et les effets des voyageurs, elle lui remit de l'argent pour payer ma dépense, en lui recommandant d'avoir bien soin de moi.
— Soyez, dit-il, sans inquiétude, madame, nous aurons toutes les attentions possibles pour le jeune gentilhomme.
Ma mère me prit alors dans ses bras en attendant le moment du départ, et elle me couvrit encore de baisers et de larmes. Une jeune dame qui devait être du voyage parut touchée de son affliction ; elle vint à nous.
— C'est un cruel moment pour une mère, dit-elle, que celui où elle se sépare de son enfant; mais, quand c'est pour son bien, il faut se résigner. Monsieur votre fils a une figure heureuse et qui promet : je suis sûre qu'il ne vous donnera que de la satisfaction. — N'est-ce pas, mon petit ami? (Je baissais les yeux.) — Soyez tranquille, madame, je veillerai sur lui.
Ma mère balbutia quelques mots de remercîment, et, tout en m'embrassant, elle séparait mes cheveux dont les boucles étaient retombées sur mon front, et les rejetait eu arrière pour qu*on pût mieux voir mon visage. Sans doute l'émotion que j'éprouvais ^n recevant toutes ces marques de tendresse donnait à mes traits une expression intéressante, car la jeune dame, en saluant ma mère avec un doux regard, se mit à me caresser et à m' embrasser à son tour.
Enfin la voix du conducteur nous apprit que l'instant du départ était arrivé. Ma mère me donna en sanglotant un dernier baiser, et m'aida à monter dans le carrosse, où la dame se plaça près de moi. On se mit en route; j'envoyais encore par la portière des baisers à ma pauvre mère désolée, qui était restée immobile sur le seuil de la porte, quand il me sembla voir mon père qui s'avançait vers elle; je voulus l'appeler et lui dire aussi adieu, mais il ne sembla pas m'apercevoir, et, la voiture ayant tourné dans une autre rue, ils disparurent tous deux à mes regards.
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Ce fut alors mon tour de fondre en larmes; mais la dame se montra si empressée à me consoler, elle me dit tant de mots d'amitié, que mes pleurs s'arrêtèrent et que mon cœur se dégonfla. Cette bonne dame eut pour moi mille petits soins le long de la route; et je me les rappelle avec d'autant plus de plaisir que j*ai eu plus rarement occasion de recevoir des témoignages d'intérêt. *
Ma protectrice n'allait pas jusqu'à Rouen; dès qu'elle nous eut quittés, personne ne s'occupa plus de moi. Enfin nous arrivâmes ; le conducteur fit ses affaires, et, quand il les eut terminées :
— Allons, morbleu ! me dit-il, dépêchons-nous, mon gentilhomme. J'ai promis à votre mère de vous remettre entre les mains de M. Hardy, et j'ai bien des courses à terminer dans la journée. En route !
Nous nous arrêtâmes devant une grande maison dont les fenêtres ne donnaient pas sur la rue, ce qui en rendait l'aspect assez triste. Mon guide sonna, on ouvrit une petite porte et nous enuimes. Le conducteur demanda à parler à M. Hardy; on lui répondit qu'il était dans les classes et qu'il fallait attendre.
— Diable ! dit-il, je vais vous laisser le petit bonhomme, il n'a plus besoin de moi : voici une lettre qu'il remettra lui-même à M. Hardy tout aussi bien que je pourrais le faire.
11 me présenta alors la lettre, et sortit au plus vite. Un domestique me fit entrer dans une grande salle où il me laissa seul en me recommandant de ne pas faire de bruit. J'étais un peu effarouché de cette situation nouvelle. Je m'approchai d'une fenêtre qui donnait sur une vaste cour alors vide et déserte. Le seul être vivant que j'y aperçusse était un enfant à peu près de mon âge, à genoux sur le seuil d'une porte, tenant un livre d'une main et de l'autre essuyant ses yeux. Je compris que c'était quelque écolier que l'on avait mis en pénitence, et cette vue n'avait rien de bien consolant pour moi. Enfin le domestique revint me chercher et me conduisit dans le cabinet de M. Hardy. Je lui présentai la lettre que mon conducteur m'avait remise, et je l'examinai à la dérobée pendant qu'il la lisait. Cette lettre paraissait l'occuper beaucoup; il la relut avec une grande attention, et il me sembla qu'elle l'intéressait en ma faveur, car une expression de bonté compatissante se peignait sur son visage.
œNTES ET NOUVELLES.
— Eh bien, mon petit ami, me dit-il quand il eut achevé sa lecture, étes-vous disposé à tenir tout ce qu'on me promet dans cette lettre? On y fait Téloge de votre caractère, de votre docilité; à vous avez bonne envie d'apprendre, les leçons et l'instruction ne vous manqueront pas.
• Encouragé par le ton de douceur avec lequel il me parlait, je lui promis de faire tous mes efforts pour mériter sa bienveillance.
— Pauvre enfant I dit-il en me frappant sur la joue, fatale destinée! Après tout, ce n'est pas sa faute; ici, du moins, un barbare préjugé ne l'atteindra pas. Allons, mon ami, ajouta-t-il, les classes vont finir pour aujourd'hui; vous devez être fatigué de la route, mais, à votre âge, on se délasse en jouant ; allez faire connaissance avec vos nouveaux camarades; j'espère que vous ne vous ennuyerez pas. S'il vous survient quelques petits chagrins, ne manquez pas de m'en avertir; ayez toujours confiance en moi comme en votre meilleur ami.
Tout en me parlant ainsi, M. Hardy me conduisit dans la cour; une cloche sonna, des portes s'ouvrirent et donnèrent passage à des essaims d'enfants qui commencèrent leurs jeux. Leur joie pétulante, leurs cris, leurs éclats de rire m'excitèrent bientôt, et, au bout de quelques minutes, j'étais déjà de leur partie.
La première année que je passai dans la pension de M. Hardy n'amena rien de remarquable pour moi. Ma vie s'écoulait paisible et tranquille comme celle de mes camarades; j'avais assez dégoût pour l'étude; mes professeurs étaient contents; M. Hardy me remettait lui-même tous les dimanches une petite somme qui devait servir aux plaisirs de la semaine, et j'en usais assez bien pour me faire des amis de la plupart de mes condisciples. Mais ce calme heureux ne devait pas être de longue durée.
Notre pension allait deux fois par semaine à la promenade, sous l'inspection d'un maître d'études. On choisissait, comme cela se pratique ordinairement, un terrain vague et abandonné hors de la ville, où les écoliers pussent se livrer à leurs jeux, sans danger et sans commettre de dégâts. Nous avions remarqué — car les enfants remarquent beaucoup plus qu'on ne croit — qu'un homme, déjà d'un âge avancé, ne manquait jamais de suivre la pension, et de se placer à quelque distance, comme pour nous observer.
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Cet homme, qui marchait toujours seul, saos saluer personne, et qui semblait même prendre à tâche d'éviter tous les regards, n^était, du moins nous le pensions, ni le père ni le parent d'aucun des élèves. Son maintien triste et sombre, ses habitudes mystérieuses avaient attiré notre attention. Si un écolier ou un passant se dirigeait vers le lieu où il s'était arrêté, il s'éloignait lentement, et, après avoir fait quelques détours dans la campagne, il revenait se poster sous un arbre, un livre à la main, mais les yeux presque toujours ûxés sur nous. Deux ou trois fois, le maître d'études, que sa présence avait fini par importuner, s'était mis à marcher droit à lui, dans le dessein de l'aborder et d'engager la conversation; mais alors celui-ci s'était retiré et n'avait plus reparu pendant le reste de notre promenade. Nos jeunes esprits étaient fort inquiets de ces apparitions singulières; elles faisaient le sujet de nos conversations, et formaient un texte sur lequel nous brodions les commentaires les plus étranges. Quoique cet homme ne nous eût jamais fait de mal et que même une sorte d'intérêt et de bienveillance se fit remarquer sur ses traits lorsque nous pouvions approcher assez de lui pour les distinguer, il nous inspirait une espèce de terreur sans cause et sans but, comme l'imagination aime souvent à s'en créer et que la raison ne saurait vaincre. Cet homme était triste et taciturne ; ces deux caractères, si opposés à celui de notre âge, étaient sans doute les seuls motifs des contes absurdes que nous inventions à son sujet ei dont nous finissions par nous effrayer nous-mêmes. Tout à coup le bruit se répand dans la pension que l'inconnu n'est autre que l'exécuteur des hautes œuvres de la justice de la ville; soit qu'il eût été reconnu par quelque parent auquel un élève avait fait confidence de son assiduité à nous suivre, soit que cela fût arrivé de toute autre manière, ce bruit était exact.
Cette découverte fit un effet prodigieux sur les jeunes cerveaux des pensionnaires; il restait à savoir quel motif pouvait porter M. Férey, c'était son nom, à rôder ainsi autour de nous; cette nouvelle question n'agita pas moins nos esprits inquiets, et leurs suppositions continuèrent d'aller leur train. Les plus inventifs des écoliers étaient ceux qui allaient passer les dimanches chez leurs parents; ils ne manquaient pas de rapporter à leur pension tout XX. 4
CONTES ET NOUVELLES
qui avait été dit à ce sujet dans leurs familles. Le jour de sdKtie étant arrivé, nous remarquâmes que le maître d'études dirigeait notre promenade d'un autre côté.
-—Ah ! ah I dirent les pensionnaires, nous ne verrons donc pas Féroy aujourd'hui?
— Messieurs, répondit le maître d'études, je sais que vous vous occupez beaucoup trop de cet homme, qui ne s'occupe guère de vous. 11 est bien le maître de se promener où il lui plaît, et il est tout simple qu'il choisisse comme nous des endroits écartés et déserts. Voilà ce que vous auriez dû penser au lieu de vous forger des épouvantails.
En effet, deux ou trois dimanches se passèrent sans que notre singulier compagnon se présentât à nos regards. A cette époque, il arriva que le maître de pension, qui semblait me porter un intérêt tout particulier, me fit dire de monter dans son appartement : c'était pour me remettre un habillement neuf que ma mère m'avait envoyé, et pour m'engager en même temps à persister dans ma conduite. M. Hardy ajouta qu'il avait écrit à mes parents qu'il était fort content de moi, et que ceux-ci me comblaient à leur tour de louanges et de bénédictions. Fier de ces éloges et de ma nouvelle parure, je redescendis le cœur plein de joie, et je courus me revêtir des habits que je venais de recevoir.
C'était précisément un jeudi. Nous partîmes presque aussitôt pour la promenade. A peine arrivés à cet endroit, nous vîmes paraître M. Férey. A son aspect, un sentiment d'effroi s'empara de nos esprits, et nos jeux furent suspendus. Nous l'examinions avec anxiété ; nous nous communiquions tout bas nos remarques et nos réflexions. Lui, l'air sombre et pensif, s'avançait vers nous lentement, et ses yeux semblaient chercher à reconnaître quelqu'un parmi les écoliers. Tous les pensionnaires reculaient devant lui, et se détournaient de son regard. Quel fut mon étonnement, ma terreur même, quand je vis cet homme, qui était devenu pour nous un sujet d'aversion, s'arrêter précisément en face de moi et me considérer des pieds à la tête I Mon cœur se serra, un frisson parcourut tous mes membres, lorsque je sentis que j'étais l'objet de son attention. J'essayai deux fois de le regarder à mon tour, il me sembla même surprendre sur ses traits un sourire étrange.
SOUVENIRS D'UN PARIA
comme s'il me portait quelque intérêt secret qu'il craignait de trop laisser paraître; mais je n'eus pas la force de Tenvisager en face, et mes regards retombèrent à terre malgré moi. Enfin ii s'éloigna, et je respirai plus librement; mais je remarquai bientôt ' que les autres élèves affectaient de causer entre eux à voix basse, de me montrer au doigt, et de s'éloigner de moi.
— Gomme il Ta regardé ! disaient-ils; sûrement il le connaît. (Test peut-être un de ses parents. Qui sait? son père môme; il est arrivé parmi nous d'une façon assez singulière, personne ne l'accompagnait, et, depuis qu'il est cbez M. Hardy, il ne sort jamais qu'avec la pension, il n'a personne chez qui il puisse aller en oongé, personne qui vienne demander de ses nouvelles et s^nformer de ses progrès.
Voilà quelles étaient les réflexions de mes condisciples, et, comme pour eux une supposition équivalait à une certitude, ils décidèrent que j'étais le fils de Férey; ils en furent bientôt persuadés, et dès lors mon existence ne fut plus supportable. Les écoliers m'abreuvaient de dégoûts et de mépris ; les plus paresseux, les plus mauvais sujets, me faisaient expier par leurs injures le tort que j'avais de remplir exactement mes devoirs. Les parents De tardèrent pas à se mettre de la partie. Ils ne voulaient pas qu'il fût dît que leurs enfants m'avaient eu pour camarade. M. Hardy €ut beau les assurer que Fér^ n'était ni mon père ni mon parent, ils ne voulurent rienf entendre, et exigèrent impérieusement mon renvoi. M. Hardy s*y refusa d'abord; cet homme, dont le souvenir me sera toujours cher, tâchait de me protéger, de me défendre ; tous ses efforts furent inutiles.
Dans peu de temps, M. Hardy vit diminuer le nombre de ses pensionnaires, et, quel que fût l'intérêt qu'il me portait, pour ne pas compromettre davantage son établissement, il dut céder aux remontrances et aux reproches qui lui arrivaient de toutes parts. Il me fit donc venir encore une fois près de lui, et, avec un accent fie bonté qui me toucha jusqu'au fond du cœur, il me parla ainsi :
— Mon ami, j'aurais voulu pouvoir vous garder longtemps près de moi; f espérais que vous y seriez à l'abri dés chagrins qui vous attendent dans le monde, et que du moins cette période de votre ▼ie vous aurait offert par la suite des souvenirs exempts d'amer-
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w.aK\ *l a'u pas dépendu de moi qu'il n'en fût ainsi; mais uné ik>^f fiUîtlii^ a dérangé mes projets. 11 ne m'appartient pas de sou- À \eux le voile qui couvre encore pour vous votre funeste A^^lùOlKl sociale; mais rappelez-vous, dans quelque situation que /;à\^uir vous place, qu'il est des vertus pour tous les états, et, par conspuent, des consolations pour tous les hommes. N'oubliez jamais que c'est de sa propre conscience que l'homme tire sa force, et que celui qui vit en paix avec lui-môme est au-dessus de l'opinion des autres.
En achevant ces mots, ^. Hardy m'embrassa; sa voix était altérée, une vive émotion le pénétrait, et me saisit à mon tour, bien que je ne comprisse pas tout ce qu'il y avait d'énigmatique dans ses paroles. H me dit ensuite que je partirais le jour même pour Paris, où mes parents viendraient me prendre à^mon arrivée. Pendant mon voyage, j'eus tout le temps de faire des réflexions, et, bien que je sortisse à peine de l'enfance, mes idées prirent un cours plus sérieux qu'il n'est ordinaire à cet âge.
Les derniers temps que j'avais passés à la pension, les mauvais traitements qu'il m'avait fallu supporter de la part de mes camarades, les bruits que l'on faisait courir sur mon compte et les humiliations qui en avaient été la suite, enfin mon renvoi, auquel M. Hardy avait été forcé de consentir malgré sa bienveillance pour moi ; tout cela se présentait à la fois à mon esprit, et fournissait d'abondants sujets à mes tristes méditations. Je savais bien que Férey n'était pas mon père; mais que me voulait cet homme? quelle espèce d'intérêt pouvait-il prendre à moi 7 pourquoi cette assiduité à me suivre, à m' observer 7 car il était évident maintenant que c'était dans ce but qu'il avait accompagné nos promenades. Son air n'avait rien eu d'hostile ; loin de là, il semblait plutôt me porter de TafTection, et c'était ce qui me désespérait. Je le mau- | dissais cruellement, je l'accusais de tous mes chagrins, et je me promis bien de demander à mes parents Pexplication de ce mystère aussitôt que je les verrais.
I Ce n'était pas cependant sans une sorte de crainte que je formais cette résolution : je me rappelais diverses particularités qui m'avaient frappé pendant le peu de temps que j^avais passé dans la maison paternelle, et, avec un peu de bonne volonté, j'aurais
SOUVENIRS D*UN PARIA
pa arriver à en former une masse de conjectures qui m'auraient mis sur la voie de la vérité; mais, loin de m' arrêter à ces pensées, je les rejetai avec une sorte d'horreur : mon père était si bon, si doux, ma mère si tendre , j'aurais cru leur faire une sanglante injure. D'ailleurs, la certitude que j'allais être instruit de ce qui me concernait calma mon agitation, et j'attendais assez patiemment la fin de mon voyage.
Cette fois, point de conducteur qui prit soin de moi, point de femme compatissante qui m'environn&t de délicates attentions. Honteux de ce qui m'était arrivé chez M. Hardy, je tâchais d'éviter plutôt que d'attirer les regards; je m'estimais heureux que personne ne cherch&t à troubler mes rêveries et ne m'adressât des questions indiscrètes auxquelles j'aurais eu peut-être beaucoup de peine à répondre. Je commençai dès lors à prendre Thabitude de me renfermer en moi-même, et, suivant les conseils de l'excellent M. Hardy, à chercher ma force et mes consolations dans mon cœur.
Ma mère m'attendait : je m'élançai dans ses bras en sortant du Carrosse, et je fus étonné de sa tristesse. Je crus que mon renvoi de la pension en était la cause, et je craignais qu'elle ne m'im- I^iitât quelque tort; elle s'empressa de me rassurer.
— Sois tranquille, cher enfant, me dit-elle ; M. Hardy nous a i ^iformés de tout : nous savons qu'il n*y a aucun reproche à te faire.
— Mais dites-moi donc, je vous prie, ce que j'ai fait à ce Férey, pour qu'il s'acharne ainsi à me persécuter?
— Ton père t'instruira de ce que tu demandes, mon fils; attends cju'il t'en parle.
Quelque chose de grave et de mélancolique dans la voix de ma Oaère, en prononçant ces mots, me frappa. Je ne savais que X^nser. Enfin nous arrivons.
— Eh bien, femme, s'écrie mon père en reconnaissant le bruit de ses pas, ramènes-tu notre Charles, notre cher enfant?
» Dieu soit lôuél le voilà, ce pauvre fils, sans accident et en bonne santé.
CONTES ET NOUVELLES
Mon père, me posant une main sur l'épaule, me regarda fort attentivement ; ma mére aussi m'examinait avec des yeux pleins de joie et de tendresse; tous deux s'applaudissaient de me trouver grand, bien portant : et, moi-même, j'étais heureux de me voir accueilli, fêté, caressé, comme si mon retour avait mis le comble à tous leurs vœux. Nous soupâmes gaiement. Pendant le repas, mon père me faisait raconter ce que j'avais appris à la pension ; il paraissait content de mes progrès. Ma mère m'écoutait avec ravissement; elle se retira aussitôt que le repas fut terminé, et je restai seul avec mon père. 11 y eut un moment de silence; je pressentais quelque grave explication ; le soin^avec lequel on avait détourné jusqu'alors la conversation du sujet qui m'occupait me semblait de mauvais augure. On eût dit que mon père lui-même redoutait d'entamer ce chapitre : il était pensif et plongé dans une méditation profonde ; enûn il me tendit la main, m'attira vers lui, m'embrassa longtemps, et, me faisant signe de m' asseoir sur le siège que ma mère venait de quitter, il me dit :
— Tu n'es déjà plus un enfant, Charles, et bientôt, tu seras un homme : le moment est donc venu où je dois te faire connaître ce qui te concerne...
Il s'arrêta ; il semblait chercher un biais pour arriver à ce qu'il n'osait aborder de front.
— M. Hardy nous a écrit, reprit-il : il nous a fait Téloge de ta conduite et de ton assiduité. Cependant, il ne pouvait plus te garder près de lui...
Nouvelle pause ; mon attention et mon anxiété redoublèrent.
— Il ne le pouvait plus! Toi-même, d'ailleurs, tu ne l'aurais pas désiré : en butte aux injures, aux mauvais traitements de tes camarades, dont la plupart ne te valaient pas..., n'avaient pas tes qualités ni tes moyens naturels. Ainsi sont faits les hommes, cher enfant; ils prodiguent aveuglément le blàme ou la louange, l'estime ou le mépris, sans songer que rien de ce qu'un homme n'a pu empêcher ne saurait lui être imputé à vertu ou à crime, et que c'est la volonté bonne ou mauvaise qui seule donne le droit de qualifier les actions. M. Férey, par exemple, dont un regard a suffi pour mettre en émoi toute la pension et pour causer ton renvoi, M. Férey est pourtant un des plus honnêtes et des
SOUVENIRS D'UN PARIA
plus vertueux habitants de cette ville de Rouen. Sa probité est connue, sa bienfaisance et sa piété n'ont pas de bornes. Plus d'une fois il a exposé sa vie pour sauver ses semblables dans des incendies ou des inondations. Un seul acte de ce genre suffirait pour couvrir un autre de gloire, pour le rendre à jamais respectable aux yeux de ses concitoyens : et cependant, tu sais comme on le traite, comme on en parle. Y a-t-il là de la justice, de la raison?
Mon père paraissait attendre ma réponse; je gardai le silence. 11 continua :
— Sa profession attire sur lui une réprobation générale. 11 est obligé de verser le sang; mais il ne répand que le sang proscrit par la loi. Dans la société, on rencontre tous les jours des hommes qui, pour un mot, un geste, un regard, sont prêts à plonger le fer dans le sein de leurs compatriotes : et ces hommes ne sont ni méprisés ni hais. Ils font parade du nombre de leurs assassinats ; on ne refuse pas de presser leur main homicide; on applaudit aux Y^écits de leurs terribles exploits. Tu vois, mon fils, combien sont ^vains et inconséquents les jugements des hommes !
— Sans doute, mon père; cependant, nous vivons au milieu eux, et il est bien pénible de se trouver en butte à leur mépris,
Si leurs outrages.
— Que l'offense retombe sur l'offenseur, si l'offensé n'est pas «oopable! sTécria mon père. Quoi! mon bonheur, ma tranquillité, non repos d^ndront de la folie ou de la perversité des autres!
raison me dit que ce serait de ma part faiblesse et lâcheté. Et ;K>ourtant, je le sais, je l'avoue, moi-même, je ne puis toujours vaincre la tristesse que ces idées répandent sur mm.
— Sur vous, mon père! et en quoi vous toucbent-eli^?
— O Charles! 6 mon fils! ma vie a été empoisonnée, il m*a fallu épuiser goutte à goutte le calice de la douleur; cependant, son «nertame ne m'a jamais paru plus cruelle qu'en ce moment. Tu Cïs mon fils, tu es mon sang ; c'est moi qui t'ai donné la vie ; c^est ta mère qui tTa enfanté au milieu des sooffiranceë et des larmes;
est en toi que nous avons placé toutes nos espérances, toute notre |oie, tout notre amour; sans toi, nous n'aurions personne qui nous aime, et ai tu allais ne plud nous aimer...
CONTES ET NOUVELLES
— Ahl mon père, loin de vous cette idéel ma reconnaissance et mon amour vous appartiennent.
— Eh bien, les fonctions que M. Férey remplit à Rouen,... à Paris, celui qui les remplit,... c'est ton père!
Je remarquai quMl avait la figure altérée, de grosses larmes roulaient dans ses yeux; ses mains tremblantes et ouvertes étaient tournées vers moi. Je les saisis et les couvris de baisers. 11 m'attira sur sa poitrine, et m'embrassa en sanglotant. Nos pleurs coulaient, mais les siens étaient de joie. Pour moi, ma tête était bouleversée; les émotions les plus contraires, les pensées les plus diverses se succédaient en moi avec trop de rapidité : je ne pouvais ni les débrouiller, ni les choisir, ni les rejeter; je n'étais que trouble et confusion.
Mon père se leva.
— Il est temps, me dit-il, d'aller te reposer : nous reprendrons demain cet entretien. Pense à Tamour de ton père et de ta mère, et dors en paix.
Une fois dans ma chambre, je voulus réfléchir sur ma position; ma jeune tète était trop fatiguée par toutes les impressions que j'avais reçues, et, comme malgré moi, je m'endormis. Mais mon sang agité ne me permit pas de jouir d'un sommeil paisible. Des rêves étranges me retraçaient les événements qui s'étaient succédé en si peu de temps. Mon père, M. Férey, M. Hardy, ma mère, mes condisciples passaient tour à tour devant mes yeux; puis des visions terribles, effrayantes, venaient m'assaillir. Enfin Toppres» sion que j'éprouvais augmenta à un tel point, que, poussant un cri de terreur, je m'éveillai, et j'ouvris les yeux.
Je vis mon père : il était assis près de mon lit. Une lampe brûlait sur la table, et répandait une clarté rouge et lugubre. Mon père n'avait pour tout vêtement qu'une simple robe de chambre; il me regardait d'un œil mélancolique.
— Eh quoil lui dis-je en m'efforçant de sourire, vous n'êtes pas couché?...
— Crois-tu donc que je dorme à volonté? me dit-il d'une voix étouffée; sais-tu combien j'ai passé de nuits sans sommeil? J'étais venu ici pour me consoler par la vue de ton repos; et je t'ai trouvé agité et tremblant comDoe une feuille. Tu révais donc?
^ Oh! oui, je faisais de bien vilains rêves.
— Et que rêvais-tu ?
— Je né saurais vous le dirô : il ne m'en reste qu'une impres* sioD vague et confuse; je ne pourrais rien en raconter.
Il secoua la tête, comme s'il se doutait qu'une autre raison m'empêchait de parler. Il prit ma main.
— Tu as la fièvre.
— Ce n'est rien, c'est la fatigue du voyage.
— Attends un peu, je vais revenir.
il prit la lampe et sortit. Quelques minutes après, je le vis rentrer tenant une fiole et un veire dans lequel il y avait de l'eau. Il y versa quelques gouttes de la liqueur contenue dans la fiole, et ne dit :
— Bois cette potion ; elle calmera ton sang, et te fera dormir : je m'en suis servi souvent pour moi, et f en connais les salutaires efets. Mais, ajouta-t41 pendant que je buvais, le corps humain s'habitue à tout. Tu as lu l'histoire de Mithridate, sur lequel les poisons les plus violents ne pouvaient plus agir : il en est de même des remèdes; un trop long usage leur fait perdre toute leur vertu.
Mon père prononça encore quelques paroles, et, avant qu'il eût ichevé, je m'étais endormi du sommeil le plus profond.
Le lendemain, ma mère, me voyant triste et abattu, me prit ipart.
Écoute, Charles, me dit-elle : peut-être f inquiètes-tu sur ton aveDir; rassure-toi, mon ami; ton père est décidé depuis longtemps à te mettre à même de suivre une carrière honorable. C'était dans ce but qu'il t'avait envoyé i Rouen, chez M. Hardy; et OOQS avions chargé notre parent M. Férey de veiller sur toi de loin, de Qous donner de tes nouvelles le plus souvent possible. Hélas I ces lettres, avec quel plaisir nous les lisions, et nous apprenions qoe tu te portais bien, que tu grandissais, que tu paraissais heureux! Il s'est trop bien acquitté de sa commission : si nous avions po prévoir, nous nous serions encore privés de cette satisfaction; cela m'eût beaucoup coûté. Mais ce qui est fait est fait. Maintenant, lOD père va sToccuper des moyens de continuer ton éducation. Efforce-toi de paraître moins sombre; ta tristesse déchirerait le
CONTES ET NOUVELLES
cœur de toii père et le mien : tu ne voudrais pas ajouter à nos chagrins, n'est-ce pas, mon ami ?
Je promis à ma mère tout ce qu'elle voulut. Et n'était-ce pas mon devoir le plus sacré? ne devais-je pas même trouver une secrète joie à le remplir?
Cependant, mon père me cherchait un précepteur; mais Thomme qui eût convenu à cet emploi, il ne le rencontrait pas, et, si quelqu'un se présentait, séduit par l'appât de l'or qu'il offrait, c'était toujours le dernier à qui il eût voulu confier le soin de mon éducation. Mon père néanmoins ne se rebutait pas ; mais son air d'affliction me disait assez qu'il avait peu d'espoir de réussir; et, quoiqu'il me cachât avec soin le nombre de ses démarches et leur inutilité, je soupçonnais la vérité : je m'en affligeais, je m'en indignais tour à tour.
— Qa'ai-je donc fait, disais-je à part moi, pour qu'on ne veuille pas se charger de mon éducation? de quoi suis-je coupable? Tant d'autres ne se livrent à l'étude qu'avec répugnance ; moi, je ne demande qu'à apprendre, et je ne trouve personne pour m'enseigner.
Je redoutais l'ignorance; car je comprenais que l'instruction seule pourrait me mettre en état de suivre une carrière de mon choix. Mais plus mes désirs étaient ardents, plus il semblait qu'une fatalité obstinée s'opposât à ce qu'ils fussent satisfaits. Mon pére était à bout d'expédients, et, s'il s'occupait encore de découvrir un précepteur, c'était seulement pour n'avoir rien à se reprocher.
Un jour, une vieille femme, qui depuis longtemps n'avait de ressources que dans la charité de ma mère, vint la prier de vouloir bien faire quelque chose pour un pauvre malade qui se mourait de besoin, sur un grabat, dans un grenier à côté de son réduit.
— Hélas I ma bonne dame, disait la vieille, vous avez le cœur si compatissant; vous seriez touchée cri vous voyiez l'état auquel la maladie et la misère ont réduit le pauvre cher homme : avec ça que ça n'est pas habitué, comme moi, à souffrir; ça a été bien élevé, puisque c'est un prêtre, et même un abbé.
^ Un abbé? dit mon père qui écoutait la conversation.
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" Oui, mon digne monsieur, un abbé, et un bien respectable. Oh Dieu! ce n'est pas celui-là qui fait des péchés; toujours prier du matin au soir; c^est du latin : eh bien, c'est égal, il y met tant d'oocdon, que, moi qui vous parle, il me fait pleurer.
— Du latin! il sait le latin? dit encore mon père.
— II sait, ma foi, bien pis, puisqu'il dit comme ça que c'est à traduire une nouvelle Bible dë l'hébreu qu'il s'est calciné le sang, et que son plus grand souci est de mourir sans pouvoir la faire imprimer.
— Mais n'a-t-il donc pas de parents? s
— Oh ! que si, qu'il en a, et des richârds encore I mais, voyez- TOUS, ces parents-là ne veulent pas en ekitdndre parler, parce qu^ils disent que c'est un déshonneur pour la famillô d^y avoir quelqu'un de si pauvre, et plus tôt il sera mort, plUs tôt ça sera fini.
— 11 doit au moins recevoir des secours du clergé ?
— Ah bien, oui, le clergé I ils lui en veulent bien trop; et parce qu'il a pris parti dans la querelle des jansénistes, il n'est plus bon i jeter aux chiens. Lé pauvre cher hondme est interdit, et il ne le serait pas, qu'il ne pourrait pas seulement serrvir la messe, tant le mal qid le ronge Ta rendu hideux et défiguré. Vous savez bien que I^Klise ne veut que des prêtres bien portants, et qui aient tout ce qoll faut pour faire un homme.
— Quelle sorte de maladie a-t-il?
— Ah! mon Dieu! ce n'est qu'une lèpre par tout son corps. Tant raqoe, moi qui ne suis pas délicate, vu que je n'ai pad les nwyens dé ça, c'est tout au plus si f ai le coitrage de le regarder; poortant il a bien fallu que je me décide à lui donner assistance pov l'empêcher de mourir tout à fait. Avec une voisine, nous ^ns fait tout ce que nous avons pu; mais, quand j'ai vu ce matin ^ ça allait de pire en pire, ]*ai dit : <c Eh bien, si je parlais à niadame Sanson, qui est si charitable, je suis sûre qu'elle ne refuserait pas du secours à un pauvre chrétien, qui est délaissé ; » et jemesuii énhardie jusqu'à venir vous déranger à son sujet.
--VoQS avez bien fait, bonne femme, dit mon père; je vais moinnème voir Tétat du malade, et s'il n'y aurait pas quelque tspdr de le sauver.
*-Abl monsieur, dit la vieille, vous n'aurez jamais fait une
eO CONTES ET NOUVELLES.
m3illeure action, et pourtant vous en faites bien des bonnes tous les jours, comme tout le quartier le sait.
Mon père sortit. A son retour, il nous apprit que Tétat du mal-* heureux abbé était réellement déplorable, et que la vieille n'avait rien ^agéré.
— Je me suis décidé, ajouta-t-il, i faire transporter ici ce pauvre homme; il y sera mieux soigné, je ne négligerai rien pour le rétablir, et, s*il a quelque reconnaissance, eh bien, Charles trouvera en lui un précepteur.
En effet, l'abbé Grisel fut apporté et installé le même jour dans notre maison. Ainsi que l'avait dit mon père, la vieille n'avait pas été trop loin dans la descriptioa qu'elle avait faite de sa situation. Je n^avais jamais rien vu de plus affreux ni de plus repoussant. Le malheureux n'avait presque plus figure humaine.
Cependant, ma mère surmontait toute répugnance; elle le soignait elle-même, elle veillait à ce qu'il ne manquât de rien, et s'acquittait avec zèle des fonctions les plus pénibles dn métier de garde-malade.
Au bout de quelques jours, l'abbé se trouva réellement mieux; mon père avait en médecine des connaissances assez profondes : les remèdes qu'il lui donna opérèrent de la manière la plus satisfaisante. Bientôt le malade put se lever; et, quoiqu'il ne fût guère moins hideux que le jour de son arrivée, mes parents l'engt* gèrent à se mettre à notre table et à manger avec nous. Peu i peu nous nous familiarisâmes avec sa laideur, et je m'accoutumai i lui parler sans ressentir trop de dégoût.
C'était un singulier homme que l'abbé Grisel. 11 avait passé sa vie à s'occuper de la Bible et à travailler à une traduction de ce livre. Non-seulement il le savait par cœur, mais il ne pensait, il ne parlait qu'avec la Bible. Il avait compulsé, étudié des milliers de commentateurs des saintes Écritures, auxquelles il rapportait tout. Aussi, quand mon père lui demanda s'il voulait se charger de m'enseigner le latin, l'abbé fit une grimace qui le rendit encore
SOUVENIRS D'UN PARIA
on peu plus effrayant. Mon père crut que c'était une expression de dédain; mais le brave homme d'abbé était trop ignorant des choses de ce monde pour que les préjugés pussent l'atteindre; une autre cause avait déterminé la contraction de ses muscles.
— Ainsi vous me refusez aussi, vous? lui dit tristement mon père.
— Moi! s*écria Tabbé, Dieu est vivant que je n'ai rien à vous refuser. Mais pourquoi inonder ce jeune esprit d'une eau insipide, quand nous pourrions Tabreuver du vin sans mélange de la parole divine?
Mon père, qui commençait à se faire au style biblique de son hôte, eut assez de peine à le convaincre qu'il me "^erait plus utile de connaître d'abord Virgile et Gicéron, sauf à m'initier plus tard aux mystères de la langue de David et de Salomon.
Me voilà donc à portée d'acquérir ce que j'avais tant désiré; nais qu'il fallait payer cher cette satisfaction î mon pauvre maître pouvait à juste titre s'appliquer, et il n'y manquait pas, ces paroles de Job :
t Ma chair est couverte de poussière et de vers, ma peau se crevasse et se dissout. »
révitais autant que possible de lever les yeux sur lui, et il faisait à mon application les honneurs de ma constance à fixer mes regards sur mon livre et mes papiers. Mes progrès étaient assez rapides, grâce aux soins de l'abbé, qui possédait une patience et noe persévérance à toute épreuve ; mais la vie que je menais me paraissait fort ennuyeuse. Nous passions les jours dans sa chambre, i travailler, et, après le repas, nous restions quelques heures à causer, ou plutôt à écouter le père Grisel, qui ne tarissait pas lorsqu'on avait entamé quelque sujet relatif aux coutumes ou aux <iogmes du peuple juif. y
Mon père lui demandait un soir quelques détails sur sa famille, etcomment il se faisait que ses parents l'eussent ainsi abandonné.
—Après que Dieu m'eut visité, dit l'abbé, quand il m'eut écrasé Ms on tourbillon de plaies, je leur écrivis, et je leur dis : a Voici, mes pieds ont été mis dans les ceps, mon corps s'en va par pièces comme du bois vermoulu, comme une robe que la teigne a itmgée : ne soyez donc pas pour moi comme le torrent du désert
CONTES ET NOUVELLES
qui manque à celui qui le cherche, et que le voyageur croyait trouver sur son chemin, quand il n'a rencontré qu'un lit desséché. )) Mais eux, enfants de Madian, me répondirent : a Nous avions un parent qui était sain et commode à voir; mais il n^est plus, et nous ne connaissons pas celui sur lequel nos yeux n'oseraient point s'arrôter. » Alors, je m'enveloppai dans ma douleur, je me couchai dans ma misère, et, jusqu'à ce que vous ayez été envoyé vers moi, je ne me levai plus.
En parlant ainsi, le pauvre abbé essuyait mie larme qni coulait le long de ses paupières malades et sanglantes; mais bientôt « honteux de cette marque de faiblesse, il éleva la voix, et dit ces mots :
— « Je parlerai, et qu'il m* arrive ce qu'il pourra.
» Pourquoi déchirerais-je ma chair avec mes dents, et presserais-je mon âme entre mes mains ?
» Voilà, quand il me tuerait, je ne laisserais pas d'espérer en lui, et je défendrais ma conduite en sa présence.
)} Et il me délivrera; mais Thypocrite ne paraîtra point devant lui.
» Éloigne ta main de moi, et que tes frayeurs ne m'épouvantent plus. Appelle-moi, et je répondrai : ou bien je parlerai, et tu répondras. »
En ce moment, un coup violent frappé à la porte me fit tressaillir. Mon père me parut vivement agité, ma mère ouvrit; je vis entrer un homme vêtu de noir qui posa sur la table un papier cacheté et scellé d'un large sceau : mon père prit le papier en frémissant, et, le mettant dans son S3in sans l'ouvrir, il dit au porteur :
— C'est bien..., je savais... Cela sufiSt.
L'étranger se retira en silence; mon père était pàle, et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front; ma mère semblait craindre d'ouvrir la bouche, et je les examinais tour à tour avec une angoisseuse curiosité ; mais le père Grisel n*avait pas coutume de s'arrêter sitôt quand il trouvait occasion de s'appliquer quelque passage du livre de Job, qui formait son texte favori è cause de la ressemblance qu*il trouvait entre les souffrances du saint homme et les siennes.
SOUTBNIRS D'UN PARIA.
II coDtinaa donc en cesi termes :
— « L'homme né de la femme est d'une vie courte, et plein d ennui. »
— Hélas! dit ma mère, en me regardant tristement.
— a II sort comme une flenr, et il est coupé. Il s'enfuit comme vne ombre, et ne s'arrête point.
• Si rarbre est coupé, il repousse encore, et il a des rejetons.
9 Mais l'homme meurt, et perd toute sa force ; il expire, et puis où est>il? » •
— Assez! assez! dit mon père en mettant la main devant ses yeux :
L'abbé ne l'entendit pas.
— « Gomme les eaux s'écoulent, et comme la rivière se tarit;
» Ainsi l'homme est couché à terre et ne se réveilla pas. Ils ne se ré?eilieront point, et ne seront point réveillés jusqu'à ce qu'il n'y ait p<Hnt de deux.
B Aussi, que je voudrais ôtre caché dans le sépulcrel... »
— Au nom du ciel, monsieur, dit mon père en se levant, et sa figure avait une expression si sombre, que j'en fus comme eflfrayé, au nom du ciel ! dit-il, changez de discours, je vous en prie.
L'abbé le regarda avec un peu d'étonnement.
— Gomme vous voudrez, monsieur, répondit4i â*un ton doux; et cependant, je ne connais pas de sujet plus digne d'occuper Fattention de l'homme : ces belles paroles font toute ma consolation. Je sais bien que, pendant la vie, la chair peut souffrir, €C que l'àme peut s'affliger; mais, quand vient le ministre de la mn...
A ces mots, mon père sortit en se cachant le visage; ma mère se leva et le suivit. Je restai seul avec l'abbé, qui parut, tout interdit de leur disparition. Il appuya son front sur ses mains, et réfléchit profondément pendant plusieurs minutes; puis tout à «oup il s'écria :
— Insensé! ma langue a volé comme la flèche, et mon esprit s^est traîné avec des pieds de plomb. Mais j'irai, je lui dirai...
Ed ce moment, mon père rentra : il semblait avoir composé son maintien et son visage pour cacher Pémotion qu^il éprouvait*
61 GONTtt|^«T NOUVELLES.
— Charles, me dit-il« il est temps d'aller te reposer. Va, mon fils, et dors ea paix«
Dors bien, dot%mfaix, étaient les mots a?ec lesquels il avait coutume de me eoogi&dier tous les soirs; et, chaque fois qu'il les prononçait, il y mettait malgré lui une expression singulière, bien propre à détruire Teffet de son affectueuse recommandation ; dans sa bouche, ces paroles signifiaient : n Sois plus heureux que moi qui ne dors plus I » Mais, cette fois, sa voix avait un accent encore plus sinistre. Je saluai mon précepteur, et je me retirai.
En montant à ma chambre, je vis à travers la porte entr'ouverte ma mère à genoux au pied de son lit, devant un christ qui était placé dans une sorte d'oratoire. Je ûs un mouvement pour aller Tembrasser, mais ellei se retoiuna au bruit de mes pas, et me fit un geste de la main pour m*engager à ne pas l'interrompre. Sa figure était baignée de larmes.
Je m'éloignai, fortement préoccupé de tout ce que j'avais vu. ravais fait ma prière, et je venais de me mettre au lit, lorsque l*abbé rentra dans sa chambre, dont la mienne n'était séparée que par une i&iDce cloison. Il n'était pas seul, mon père était avec lui.
— Je ne serai pas tranquille, disait l'abbé, tant que je n'aurai pas eu de vous rassorance que vous ne m'en voulez pas, et que vous savez, si mes paroles vous ont affligé, que c'était sans intention de ma part. Je ne souffrirai pas que vous gardiez contre moi une pensée amère.
— Calmez-vous, monsieur, répondit mon père, et que cette idée ne vous trouble pas. Plût à Dieu qu'il n'y eût pas de fardeau plus pesant sur ma poitrine, et qu'au même prix je pusse acheter le sommeil pour cette nuit et pour celles qui vont la suivre.
— Il est écrit : o Ne t'inquiète point la nuit de ce que les peuples disparaissent de leur place; » Dieu ne laisse point vivre le méchant, et il fait justice aux affligés. Qui est-ce qui lui prescrira le chemin qu'il doit tenir, et qui lui dira : a Tu as fait une injustice? »
— Ahl mon cher père Grisel, ces consolations peuvent être bonnes, mais elles n'agissent pas sur moi^
— Il est écrit : a Seigneur, éloignez de moi ce calice; cependant, que votre volonté se fasse et non la mienne. »
SOUVENIRS D'UN PARIA
— Je sais que la résignation aux ordres de la Providence est le meilleur moyen de supporter les afflictions de la vie ; mais commanderaî-je la résignation à mon cœur qui se soulève, à mes yeux qui se troublent, à mes nerfs qui frémissent?
— Quand Dieu a dit aux enfants d'Israël : u Vous entourerez la ville frappée d'interdit, et vous passerez au ûl de Tépée les hommes, les femmes, les enfants et les animaux; » quand Saul fut rejeté pour avoir épargné le roi des Amalécites, pensez-vous qu'il donnât pour raisoû que son cœur avait été remué ?
— Hélas ! Dieu avait alors des prophètes qui parlaient en son nom. Leur parole était une parole divine. Qui aurait osé murmurer? Mais la loi nouvelle est plus douce, elle a horreur du sang. Vous êtes prêtre, les prières et les exhortations à la charité, à Tamour, à la clémence vont mieux à votre caractère. Cependant, je vous remercie de votre bonne volonté.
Mon père sortit en disant ces mots, et je l'entendis descendre lentement : il était clair maintenant à mes yeux qu'il devait le lendemain accomplir de nouveau l'œuvre fatale de son terrible .ministère. Cette pensée me saisit comme si elle eût été pour moi étrange et inattendue; mon imagination me représentait Texécufion et ses plus affreux détails. Je voyais le patient..., le patient I Et, pendant cette nuit affreuse pour moi, quelles ne devaient pas être ses angoisses! Il vivait à cette heure, il sentait, il souffrait et demain !... Mon père ne prit aucun repos : il allait et venait dans le jardin, dans la cour, dans les corridors. Je ne pus non plus fermer Tœil.
EnGn le jour parut, je me jetai à bas du lit, et j'entrai chez mon précepteur. Je le trouvai à genoux sur son prie-Dieu, où il avait P^ssé la nuit en prières. Je dédirais et je craignais à la fois de rencontrer mon père; il était sorti. 11 ne rentra pas de la journée. Ma mère panit quelques instants à l'heure des repas, elle plaça la ^rriture sur la table, et se retira aussitôt sans prononcer une P^le; un voile de deuil me semblait étendu sur toute la maison. L^abbé seul n'était changé en rien, ni dans sa voix ni dans ses obères. Il me fit mettre au travail comme de coutume; et, Wque je ne pusse pas lui dire un mot qui eût le sens commun, U ne m'en écoutait pas avec moins d'attention; il me reprenait XX. 5
CONTES ET NOUVELLES
avec la môme exactitude et aussi avec la même patience. Rien n'aurait pu faire soupçonner qu'il fût instruit de ce qui se passait ce jour-là.
Sur le soir, mon père revint : il passa rapidement devant moi ; cependant, j'eus le temps de voir sa pâleur et l'égarement de ses yeux. Il entra dans sa chambre, où était déjà ma mère, et ne reparut plus. A l'heure accoutumée, Tabbé me fit coucher, et, le lendemain, tout dans notre demeure avait repris, au moins en apparence, son train habituel; mais mon esprit était inquiet et souffrant. Pour dissiper les sombres pensées, je me donnai à l'étude avec une nouvelle ardeur; je faisais des progrès, mais mon sang était enflammé; mes joues pâles, mes yeux cernés attestaient le dérangement de ma santé.
Mon père vit que j'avais besoin de distraction, et surtout d'exercice. Heureusement, le père Grisel était en état de sortir. L'emploi et la distribution de nos journées furent changés, et une partie en fut consacrée à des promenades. Au moment de sortir pour la première fois, je jetai un regard sur la figure de mon estimable précepteur, qui se disposait à m'accompagncr. Jamais il ne m'avait , paru si affreux ! 11 ne semblait pas s'en douter. Notre dessein était de gagner la porte la plus voisine pour respirer l'air pur des champs, mais mon guide s'égara; et, après avoir marché assez longtemps, nous aperçûmes devant nous les tréteaux des bateleurs de la foire Saint-Laurent. Un spectacle de ce genre était tout nouveau pour moi; je priai mon maître de me le laisser voir, et il y consentit sans dilficulté. Mais à peine fûmes-nous dans la foule, que je me repentis de ma demande. Chaque personne qui levait les yeux sur le père Grisel les détournait aussitôt avec un geste d'horreur.
— Oh ! le monstre ! s'écriait-on.
— Est-il permis, disait un autre, qu'on n'enferme pas des êtres pareils, quand ce ne serait que par rapport aux femmes -enceintes?
Le père Grisel n'entendait rien; mais, moi, j'entendais tout, et je me sentais comme humilié de l'avoir à mes côtés. Tout à coup il prononça ces mots, qui semblaient répondre à sa pensée :
— 11 faut que je m'en assure.
Puis, se tournant vers moi, il me dit :
SOUVENIRS D'UN PARIA
— Charles, nous voici près de l'église Saint-Laurent, je vais proflter de l'occasion pour consulter un livre qui doit se trouver à la sacristie. Attendez-moi à cette place, surtout ne vous écartez pas.
Je ne fus pas fâché de me trouver seul. Bientôt je me dirigeai vers une espèce d'échoppe sur le devant de laquelle, au bruit du fifre et du tambour, on commençait à fôrmer le cercle. Je courus pour arriver l'un des premiers : c'étaient des marionnettes qu'on faisait mouvoir. Les quolibets, les lazzis des dialogues, qui avaient encore toute la veryc et la causticité italiennes, excitaient à la ronde les gros éclats de rire du parterre.
Le drame qui se représentait était d'une grande simplicité : le béros de la pièce, par une gradation fort bien observée, arrivait à commettre une demi-douzaine d'assassinats. Tous ses exploits étaient assaisonnés de plaisanteries burlesques qui faisaient les délices des spectateurs. Mais, pendant que l'assassin, assis sur les nwrts, chantait victoire, un nouvel acteur, vêtu d'une jaquette nmge, apporta une potence, qu'il vint planter sur le devant de la scène. A cette vue, le plaisir que j'avais éprouvé s'évanouit bien vile; et, quoique la gaieté redoublât, je cherchai à me retirer; mais les rangs s'étaient serrés derrière moi, et les (ebufTades de ceux que je priais de me hisser passer me forcèrent à garder ma place.
— Restez donc tranquille, me disait-on; ne voyez-vous pas qu'on va le pendre? C'est le moment le plus intéressant.
— On va le pendre î on va le pendre ! Voyons I voyons ! s'écriaient enfants.
Et tous de regarder avec une nouvelle avidité. J'aurais voulu ^ à cent pieds sous terre. Le sacripant continuait ses lazzis jiisque sous la potence; il ne savait ce que c'était; il voulait que l'lK)mme en jaquette lui montrât comment devait s'y prendre le Patient; et l'homme en jaquette ayant passé sa tête dans le nœud coulant. Polichinelle, car enûn il faut que je le nomme, se jeta lui, détacha la potence et le fit tourner en l'air, aux grandes Carnations de joie de la multitude. Pendant cette hilarité, je me ^ns frapper sur l'épaule. Je me retourne et je reconnais deux de camarades de pension.
CONTES ET NOUVELLES
— Ah! ahl te voilà, Charles; viens-tu donc ici apprendre ton métier?
J'essaye de m'esquiver sans répondre; mais ces paroles avaient été entendues; deux mots d'explication m'avaient fait connaître, et chacun se reculait pour me livrer passage. Ceux qui venaient de rire aux éclats à la vue d'un gibet et d'applaudir à des jeux de mots sur la potence et la corde, semblaient redouter le contact d'un enfant de quatorze ans. On s'écartait devant moi ; mais on me suivait, et mon cortège grossissait avec une effrayante rapidité. On m'examinait comme un louveteau sorti imprudemment de sa tanière. Je ne savais où aller pour me dérober à cette insultante curiosité; enfin je me rappelai l'abbé Grisel. Dans mon trouble, son souvenir était tout à fait sorti de ma mémoire. Je me dirigeai du côté où il m'avait laissé.
Le pauvre homme m'attendait depuis longtemps. Il était dans une inquiétude mortelle à mon sujet. Il fut tout effrayé de me voir arriver en courant, et poursuivi en quelque sorte. Je me jetai dans ses bras.
— Fuyons I fuyons! lui dis-je; suivez-moi au plus vite.
— Qu'est-ce? qu'y a-t-il, mm fils?
— Ils me connaissent! m'écriai-je avec l'accent du désespoir. L'abbé, ne sachant où donner de la tête, m'entraîna avec lui
dans l'église, et la foule respecta cet asile. Ce ne fut pas sans nous adresser pour adieu des huées et des injures. Le pauvre abbé était surtout l'objet des sarcasmes; les affronts qu'il essuyait me firent oublier les miens.
— Le malheureux, disais-je tout bas, en horreur à tout le monde, et pourtant si bon !
— Mon pauvre Charles, me dit-il en me serrant la main, ils sont bien injustes à votre égard! Mais il est écrit : « J'ai été en opprobre à mes voisins et en horreur à ceux de ma connaissance ; ceux qui me voyaient dehors s'enfuyaient de moi. » C'est le grand roi David qui parle ainsi.
Nous traversâmes l'église. En passant devant le chœur, Fabbé s'agenouilla, et fit une courte prière. Je l'imitai avec ferveur. Lorsque me relevai, je me sentis comme soulagé d'un poids immense; la colère, l'indignation, la rage qui un moment plus tôt
SOUVENIRS D'UN PARIA
dévoraient mon cœur avaient fait place à une résignation parfaite.
Nous sortîmes de l'église sans être remarqués, et nous étions dans la rue Beauregard avant d'avoir prononcé un mot qui eût trait à notre mésaventure.
De retour à la maison, je cachai soigneusement à mes parents la manière dont j'avais été reconnu, et ce qui s'en était suivi; mais je ne pus m'empêcher de dire en confidence à ma mère Timpression que la figure du père Grisel produisait sur tous ceux qui nous rencontraient. Ma mère et mon père se' communiquèrent leurs réflexions à ce sujet, et le résultat de leur entretien fut que l'on appellerait un médecin pour savoir s'il n'y aurait pas moyen de délivrer l'abbé de ses plaies, qui le rendaient si hideux. Un habile docteur fut consulté; il prescrivit des remèdes; le bon abbé, qui ne souffrait presque plus, se soumit au traitement, et bientôt il se vit réduit à garder le lit. Cependant, il ne cessait pas de s'occuper de mon instruction ; il s'était même imposé depuis peu un surcroît de peine : il voulait me mettre en état de faire ma première communion. Le sentiment de sa fin prochaine, dont il m'entretenait, lui faisait désirer ardemment d'accomplir au plus vite cette tâche, qui était pour lui un devoir sacré. Il ne demandait au ciel d'autre grâce que de lui laisser assez de forces pour s'en acquitter. Sa prière fut entendue : au bout de deux mois, il dit à nion père que je pouvais me présenter à l'église sans crainte d'être refusé.
Mon père, qui remplissait avec zèle et exactitude tous ses devoirs <fe religion, parut fort satisfait de cette nouvelle. Dès le lende- ^n, il me mena à la paroiqae. J'avoue que j'étais presque honteux de sortir avec lui. Cependant, le curé l'accueillit comme une personne pour laquelle on a beaucoup de considération.
■^Ah! vous voilà, monsieur Sanson, lui dit-il. Il y a longtemps î^e vous ne m'avez fait le plaisir de venir me voir. J'ai encore à vous remercier des secours que vous m'avez envoyés cet hiver powr les pauvres de la paroisse. La saison a été bien rigoureuse,
et, sans quelques âmes charitables comme la vôtre, il y aurait eu bien des malheurs à déplorer.
— Je suis heureux, monsieur le curé, d'avoir pu contribuer pour ma part à les prévenir; mais vous ne me devez pas de remercîments pour une chose si simple.
— Si fait! si fait! les pauvres sont les enfants de l'Église, et il est juste que l'Église soit reconnaissante envers ceux qui nourrissent ses enfants. En soulageant le troupeau, c'est un véritable service que vous rendez au pasteur,
— Eh bien, monsieur le curé, je viens à mon tour vous demander une grâce.
Le curé parut un moment inquiet et surpris.
— De quoi s'agit-il, monsieur Sanson? Parlez.
— Vous voyez ce jeune garçon ; c'est mon fils.
— Il a l'air fort raisonnable pour son âge.
— Je voudrais que vous eussiez la bonté de lui faire faire sa première communion.
— Mais c'est mon devoir, monsieur Sanson, et je suis ravi de voir que vous éleviez vos enfants comme il convient à un bon catholique. Ah çà! sait-il déjà quelque chose? lui avez-vous fait apprendre son catéchisme?
— J'ose croire que vous le trouverez assez instruit : un respectable abbé a bien voulu lui donner ses soins.
— Vraiment! Mais c'est fort bien fait. Et comment nommez-vous ce digne prêtre?
— L'abbé Grisel.
— Attendez donc! je connais ce nom-là, Grisel. Eh oui! c'est un homme qui a été frappé d'interdiction pour avoir avancé plusieurs propositions malsonnantes et toutes voisines de l'hérésie. Et c'est à un pareil homme que vous avez confié votre fils, monsieur Sanson ! Savcz-vous que c'est .un tort grave ? Ètes-vous sûr qu'il n'ait pas déjà infecté le cœur de son élève d'une doctrine pernicieuse ?
— Avec votre permission, monsieur, je pense que, si l'abbé a eu le malheur d'encourir la censure de l'Église, il a trop d'honnêteté pour chercher à entraîner les autres dans ses erreurs.
SOUVENIRS D'UN PARIA
— Eh ! monsieur, ces schismatiques sont si ardents à faire des prosélytes ! Je m*étonne que vous, homme prudent et bon catholique, ayez exposé votre fils à un semblable danger. Vous ne connaissiez donc pas le cas de Tabbé Grisel ?
— Je vous avoue que j'en étais instruit.
— Et vous l'avez souffert ?
— Je n'avais pas le choix.
— Tentendsl Mais il faut que j'examine un peu moi-même si la nourriture donnée à ce jeune esprit est pure et saine. — Approchez, mon enfant. Votre maître vous a parlé souvent, sans doute, du docteur Jansénius ; que vous en a-t-il dit?
— C'est la première fois que j'entends ce nom, répondis-je timidement.
— Ah! ah! Eh bien, tâchez de Toublier. Mais voyons si, en vous laissant ignorer la source, on ne vous a pas faire boire le poison.
Le curé m'adressa plusieurs questions sur la grâce, et j'eus le bonheur de ne faire que des réponses canoniques, jusqu'au moment où je fus obligé d'avouer que ces questions étaient au-dessus de ma portée.
— Allons! allons! dit-il en souriant, le péché par ignorance est celui qui se remet le plus facilement. Ainsi je ne vois pas d'inconvénient à accorder à votre fils ce que vous demandez. Mais un Dïot, s'il vous plaît : où est, que fait cet abbé Grisel ?
11 est chez moi, monsieur le curé, atteint d'une maladie qui ^e laisse plus d'espoir.
^ Chez vous? et malade? Voilà un exemple des châtiments du ^'6'. Dieu a frappé celui que l'Église avait rejeté de son sein. Mais ^^^^ ne pouvez garder cet homme, un hérétique; y songez-vous !
Eh ! monsieur, demain peut-être il ne sera plus, et je vous apporte de l'argent pour faire dire des prières à son intention.
^ Donnez ! nous prierons pour qu'il se convertisse. Les bonnes ®"Vre8, monsieur Sanson, effacent toutes les souillures. Cepen- ^*^t, il faut que vous vous engagiez à renvoyer votre hôte s'il per- ^^^it dans ses condamnables propositions.
Mon père promit, et nous sortîmes. Chemin faisant, je ne pus ^^mpécher de lui reprocher d'avoir acquiescé aux exigences 4vi curé^
72 CONTES ET NOUVELLES
Ce fut un samedi matin, comme on sonnait VAngelus, que ma mère me condqisit à la paroisse; il n'y avait encore personne. Nous nous plaçâmes dans une petite chapelle ; un prêtre y disait une messe basse. Ce fut lui qui me fit participer à la nourriture consacrée de la grande commijnauté des chrétiens. Ma mère lui offrit ensuite les dons d'usage, le cierge doré, le tissu de linge fin, quelques pièces d'argent, et nous nous retirâmes aussitôt.
Le lendemain, jour de Pâques, je retournai seul pour faire mes dévotions : l'église présentait un tout autre aspect. Les enfants de la paroisse étaient réunis pour la première communion ; je les vis parés de leurs plus beaux vêtements et entourés de toutes les pompes de la religion ; ils participaient à une solennité imposante, et, moi, on m'avait séparé du troupeau ; on avait eu l'air de dérober à la table sainte les miettes du pain de vie pour me les donner à la hâte et comme en cachette. Ce sacrement institué pour former un lien de fraternité entre tous les fidèles, on avait paru me l'accorder par grâce; et, si j'avais été trouvé assez pur pour m'approcher de Dieu, je ne l'étais pas assez sans doute pour prendre part au banquet, pour m'asseoir au festin.
Ainsi donc, pour moi, nulle communauté, pas même à l'église; nulle égalité, pas même devant Dieu; nul espoir de fraternité, pas même comme chrétien chez les chrétiens. L'isolement, tel était mon lot, ou bien le mépris, la haine, l'outrage m'attendaient si j'osais franchir le cordon fatal dont on m'avait entouré, si j'essayais de trouver des hommes pour leur dire que, moi aussi, j'avais un cœur d'homme, un cœur fait pour la joie et pour la peine, prêt à partager Tune et l'autre. Ces réflexions m'attristèrent jusqu'aux larmes; toutes mes idées religieuses furent un moment bouleversées. Quoi! frappé de réprobation jusqu'au pied de l'autel! Et que sera-ce donc hors du sanctuaire ? Quoi ! nulle espérance d'amitié, d'attachement, de réciprocité, de sympathie! Quel crime ai-je donc déjà commis qui me dévoue ainsi à l'horreur de mes semblables? Mon crime? Je suis né..., et, par cela seul que je vis, je suis un objet d'opprobre, et rien ne pourra me délivrer de ce fatal héritage. Non, j'irai, je tairai mon nom, je serai utile, je ferai le bien ; ils seront obligés de rechercher celui qu'ils repoussent, d'environner d'estime celui qu'ils abreuvent d'affronts. Et
SOUVENIRS D'UN PARIA. 73
alors, oh! alors, j'élèverai la voix à mon tour. J'attaquerai le préjugé, je lutterai contre lui, sans repos, jusqu'à ce qu'il soit vaincu.
Telles étaient les idées que je roulais dans mon cerveau , avec Vardeur de l'inexpérience et de la jeunesse, qui ne connaît ni les
hommes ni les choses ; qui d'un élan franchit tous les obstacles;
qui bondit, se réjouit de sa force, et d'un regard de dédain dévore
les distances.
Par une transition que je ne saurais m'expliquer, je passai de cette exaltation à un sentiment qui ressemblait fort à de la haine pour toute l'espèce humaine. De retour sous le toit paternel, j'y trouvai un spectacle bien propre à calmer mon agitation. L'abbé Grisel était à l'article de la mort. Mes parents se tenaient à ses côtés, dans l'attitude d'un recueillement respectueux. Quand il me vit entrer dans sa chambre, il cessa le discours qu'il était en train de leur adresser, et me dit, en quittant pour la première fois son langage figuré :
— Je t'attendais, mon fils; je craignais de partir avant de t'avoir dit adieu. Arrivé au moment le plus heureux de ma vie, au terme si longtemps désiré, j'éprouve une bien vive satisfaction à vous voir réunis autour de moi. Que notre séparation ne vous cause point de peine. Rappelé lé premier de l'exil, je vais vers notre père commun, et vous ne tarderez pas à m'y rejoindre; car, làhsut, les années ne sont pas même des minutes : la plus longue vie n'est qu'un instant fugitif et insaisissable.
Ici, mon maître, fatigué, s'arrêta comme pour reprendre des forces. Pendant ce silence, je le contemplais avec étonnement, il était différent de ce que je l'avais vu. Ses plaies, entière- Dîent cicatrisées, permettaient de distinguer la forme de ses traits devaient avoir été fort beaux ; son teint livide s'était éclairci, ^ yeux brillaient d'un feu inaccoutumé, les traces de ses souffrances étaient effacées, une joie inconnue animait cette figure si Htemps torturée par la douleur.
^Pi*ès avoir jeté sur moi un regard plein de tendresse et de mé- ^^colie, il reprit dans son style habituel :
Et cependant, il sera long pour toi, le temps de l'épreuve; il labourera ton front avec une charrue de plomb; il secouera sur ta son aile neigeuse.
CONTES ET NOUVELLES
« Chaque matin et chaque soir, tu écouteras en vain si l'ange du Seigneur ne vient pas t'appeler de sa voix de miséricorde.
)) Mais la vendange n'est pas mure; la moisson n'est pas à son point. La serpe reste suspendue à la cabane du vigneron. Le moissonneur n'a pas pris sa faucille.
» Tu aspireras après la paix du tombeau. Tu diras à la fosse : « Tu es mon père, » et aux vers : « Vous êtes mes frères, » mais en vain.
» Car celui qui aime la vie la perdra; mais celui qui hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle. »
Le père Grisel nous tendit la main, que nous serrâmes tour à tour, et que nous couvrîmes de baisers. Alors, il fit un effort et dit encore :
— Malheureux ceux qui restent; mais qu'ils se consolent, car le jour de la délivrance est proche... Heureux ceux qui souffrent pendant la vie, car la mort viendra en habits de fête, avec une couronne de fiancée, et leur donnera le baiser de paix... Bénissez rÉternel qui tire Tâme de sa prison... Seigneur Dieu, me voici!
En prononçant ces mots, le père Grisel, qui s'était un peu soulevé, laissa retomber sa tête; un léger souffle s'exhala de ses lèvres; il n'était plus!... Ses yeux brillaient encore; sa bouche était restée ouverte, aucun muscle de son visage ne s'était contracté; une sorte de sourire, une expression de bonheur était empreinte sur ses traits; mais Pâme s'était envolée; la vie avait fui. Nous n'avions plus devant nous qu'une matière froide et insensible.
Le père Grisel ne fut point mis en terre sainte ; on le porta à Clamart, où la fosse destinée à le recevoir fut creusée dans l'emplacement réservé pour la sépulture des suppliciés, des suicides, et de tous ceux que, dans le langage d'alors, les bonnes gens appelaient les parpaillots ou les païens. Je suivis mon précepteur jusqu!à sa demeure dernière. Mon père était avec moi, et nous jetâmes chacun une pelletée de terre sur le cercueil. En nous retirant, j'entendis à plusieurs reprises mon père répéter ces mots :
— Il est bien heureux!
J'avais besoin de le croire pour me sentir soulagé; mais, une fois hors du cimetière, mes larmes coulèrent en abondance, et ma douleur devint du désespoir. Mon* éducation était à peine com-
SOUVENIRS D'UN PARIA
mencée, et la mort de Thomme que nous venions de perdre était pour moi le plus grand de tous les malheurs. Il emportait dans la tombe le complément du savoir dont je ne possédais que les premiers éléments. Six mois entiers je fus inconsolable. Mon père et ma mère partageaient mon chagrin ; ils étaient à la fois affligés et contents de la sensibilité que je montrais. Je les vis souvent pleurer et me regarder d'un air qui exprimait plus que des regrets donnés à notre ami. Ma mère soupirait, mon père gémissait et parcourait la chambre à grands pas.
— Ah! s* écriait-il par intervalle, pourquoi avons-nous appelé le médecin ! C'est un reproche que je me ferai éternellement.
Un soir, mon père lisait le Mercure galant; tout à coup il s'interrompit.
— Quel malheur! ô mon Charles!
Et il n'eut pas la force de continuer. Le livre échappa de ses mains; je le pris, et lus à haute voix :
— « Arras. Il vient de se passer ici un étrange événement. Hier, pour son début, le fils de l'exécuteur de notre ville devait pendre line jeune fille; dans la matinée, il avait dressé la potence; mais, au moment de faire justice, il n'arrive pas; on l'attend, on perd patience, on va le chercher; il était mort. On fait à ce sujet toute espèce de conjectures. »
— Sans doute, observa ma mère, il y avait sous jeu quelque amourette.
— Oh Dieu ! me dit mon père, on ne sait pas ce qui t'est réservé ; mais ne t'avise jamais de devenir amoureux.
— Ce cher innocent, qu'allez-vous lui dire?
— Il est bon de le prémunir, répliqua mon père. Tu n'ignores pas ce qui est arrivé à Henri Sanson.
— C'est vrai.
— Eh bien, aujourd'hui, je veux qu'il lise son histoire.
Mon père ouvrit aussitôt une grande armoire, et il en tira un rouleau de papier.
— Tiens, me dit-il, il l'a écrite lui-môme.
D js qu'il m'eut remis le manuscrit, je rentrai dans ma chambre, où je dévorai le récit suivant, dont j'ai abrégé quelques particularités, en conservant l'original comme un monument de famille :
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