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CONTES ET NOUVELLES
êtes homme de qualité, et je ne puis vous appartenir à aucun titre
— Je ne suis pas homme de qualité, répondis-je. Elle laissa échapper un mouvement involontaire.
— Et c'est bien plutôt moi, dis-je en continuant, qui puis avoi besoin de votre pitié que vous de la mienne...
Je n'osai pas achever, je lui offris mon bras; elle le prit, et nou fîmes une délicieuse promenade. Ce jour-là, j'appris qu'elle s'ap pelait Marguerite, et je lui dis que je me nommais Henri. Nou convînmes de nous revoir dans deux jours. Les rendez-vous s succédèrent, et Marguerite fut bientôt convaincue que je l'aimai sincèrement.
Mais, au milieu de notre bonheur, il y avait une idée sombre un vide obscur et noir qui attirait sans cesse nos regards. J n'osais pas encore lui avouer qui j'étais. Elle semblait deviner qu je lui cachais un secret, et nous sentions l'un et l'autre une gén indéfinissable; car nos âmes s'entendaient déjà trop pour ne ps se chagriner de manquer de contact en un point. Quand je m crus assez certain de l'affection de Marguerite, je pris en quelqu sorte l'engagement de lui découvrir le mystère de ma vie.
Vers la fin du mois de septembre, un soir que nous revenions d voir travailler les ouvriers à Trianon, je fis asseoir Marguerite si un talus de gazon à peu de distance de la porte du parc. Noi restâmes un moment silencieux, occupés à regarder les eaux claire du grand canal, le ciel bleu, les herbes vertes et jaunes. J n'osais commencer une terrible confidence, et Marguerite oq paraissait inquiète aussi. Elle avait été toute triste pendant cet! longue promenade. Ses grands yeux noirs, fixés en apparence si la campagne, m'examinaient à la dérobée. Je l'imitais, et, par nt convention tacite, nous nous contemplions alternativement; ma il y eut un moment où l'un de nous s'oublia, ce fut elle. Le regai profond que nous nous jetâmes décida dé notre sort. Nos sou frances étaient intolérables.
— M'aimes-tu bien?... me demanda-t-elle hardiment.
— Oh oui!,..
— M'aimerais-tu toujours si j'étais la fille d'un grand criminel
— Oui...
Elle s'enhardit.
SOUVENIRS D'UN PARIA. 83
— D'un homme qui serait aux galères?...
— Oui...
— D'un renégat?...
— Oui...
— D'un traître qui aurait vendu la France?... J'hésitai.
— D'un exécuteur?...
Elle devint pâle comme la mort en prononçant ces deux mots.
— Mais ta naissance, Marguerite, t'ôte-t-elle une seule de tes ^ortus, de tes qualités?... lui dis-je.
Elle respira fortement, comme si un poids immense était enlevé de dessus son sein. Elle rougit beaucoup, baissa les yeux; je vis deia larmes rouler le long de ses joues, briller, tomber à terre, où elles se suspendirent comme deux gouttes de rosée à une herbe luisante. Puis elle releva la tête, la laissa aller sur mon épaule, et resta muette, heureuse.
— Je suis la fille de l'exécuteur de Versailles!... me dit-elle à Voreaie.
Puis, après avoir vu sur ma figure une expression d'amour, elle se jeta à genoux en s' écriant d'une voix céleste :
— Mon Dieu, il ne me repousse pas !...
^ Te repousser, Marguerite!... répondis-je, et comment le pounrais-je ? Je suis moi-même.,.
^ Qui?... demanda-i-elle d'un son de voix effrayant. -~ Le fils de celui de Paris.
Elle jeta un cri et se tordit les mains. Sa figure bouleversée «îprima un horrible combat. Enfin elle me regarda.
— Pourquoi aurais-je moins de générosité que toi, Henri?... to^lle.
Alors, pour la première fois, je la conduisis jusque chez elle. ^Qdant la route, nous nous entretînmes de tout ce que nous avions à faire pour obtenir l'aveu de nos parents et pour nous fpouser. Je remarquai encore quelques nuages dans Pâme de ^srguerite. Elle semblait conserver une arrière-pensée doulou- ^"se, et je me promis bien de vérifier mes appréhensions.
Ce ne fut pas sans trembler que je parlai à mon père de mes ^Dïours et de l'intention oq j'étais de me marier, s'il y consentait.
84 ^ CONTES ET NOUVELLES
— Vous êtes bien jeune, me dit-il, pour entrer en ménage mais, si vous aimez cette fille, comme il nous faut des compensa tions dans notre état, je ne vois pas d'obstacle. Le maître de Ver sailles a été mon camarade, et il n'est pas sans avoir du bien Nous arrangerons les affaires ensemble. Cela me contraindra i vous résigner mon office plus tôt que je ne le croyais; mais, poui vous procurer un bôn établissement, mon enfant, il n'y a rien qu( je ne fasse.
En effet, le dimanche suivant, mon père et ma mère se mireni en route pour Versailles avec moi. Nous étions dans un carrosse, et nous arrivâmes dans la rue de Satory, à la petite maison isolée dont je ne connaissais encore que les dehors.
— Ah! ah! c'est Monsieur de Paris!... s'écria un gros homme et voyant mon père. Soyez le bienvenu, notre ancien!... ajouta-t-il en l'aidant à descendre du carrosse.
— Jean ! Coloquinte ! cria-t-il à deux hommes qui parurent être ses valets, ouvrez la porte, mettez le carrosse sous le hangar e* les chevaux à l'écurie. — Vous arrivez bien, monsieur le premier dit-il en donnant une poignée de main à mon père; demain, nou: pendons deux hommes de la bande des soldats!... Tu me fera. l'honneur d'officier.
— Cela va sans dire..., répliqua mon père. Nous resterons jusi qu'à mardi chez toi; car nous avons à causer d'affaires sérieuses.-
Marguerite était sur la première marche du perron et n'avait paj perdu un mot de cette conversation. Je la vis pâlir et rougir. Ce nj fut pas sans une émotion profonde que je remarquai l'influencr qu'elle exerçait sur son père. Elle en était en quelque sorte res pectée. En effet, quand il se retourna et qu'il l'aperçut, il mit u doigt sur ses lèvres en regardant mon père, comme pour l'averti de ne pas parler des choses du métier devant elle.
Je m'empressai de conduire ma mère auprès de Marguerite, m nous laissâmes les deux anciens amis se promener dans la cour es causant, sans doute, de nos intérêts. Ma mère trouva MargueriB charmante et lui témoigna beaucoup d'amitié.
Le soir même, nos deux familles furent d'accord, et, après I souper, l'on chanta des chansons du vieux temps. Nos accord furent en quelque sorte tacitement fêt^s. Le père et la mère d.
SOUVENIRS D'UN PARIA
Marguerite paraissaient tout fiers de la perspective de m'avoir pour gr^ndre.
Leur fille seule, parmi nous, conserva un air de dignité modeste cjui, pour moi, initié dans les secrets de sa belle physionomie, était i-im voile de tristesse... Elle pensait peut-être au lendemain. J'avais deviné juste. Le lundi matin, elle ne se montra pas. Son père nous apprit que, les jours d'exécution, elle ne sortait jamais de la cr hambre.
Le soir, quand j'allai lui faire mes adieux, elle m'attira près ci.* «Ile, et d'une voix émue :
— Henri, me dit-elle, j'ai su que mon père était très-joyeux de s-avoir que tu succédais au tien dans sa charge ; mais, si tu le rempi aces... (Sa voix trembla.), je ne serai jamais ta femmei..
Je voulus lui répondre, elle m'imposa silence par un de ces gestes i impérieux qui vont si bien aux femmes qu'on aime, et je partis e n proie au plus profond étonnement.
Quand j'instruisis mon père de cette difficulté, il haussa les . épaules et s'écria :
— Idées de jeunes filles...; elles voudraient empêcher la terre tourner...
Pendant le mois qui s'écoula depuis ce jour, Marguerite se montra plus aimante que je ne l'avais connue jusqu'alors; mais elle ne me reparla plus de l'arrêt qu'elle avait porté sur notre union. Je la croyais convertie, quand, un soir, la questionnant à ce sujet, je trouvai dans sa résolution quelque chose de si arrêté, que je ne pus douter de l'énergie de sa volonté.
Cependant, mon père s'était intrigué pour me transmettre son '^flBce. Nous approchions de cette journée fatale que j'ai entrepris peindre, et, comme j'aimais trop Marguerite pour ne pas tenter dernier effort, je lui fis dire que, si elle tenait à ma vie, elle devait venir dans le parc de Versailles à l'heure ordinaire de nos ï^endez-vous.
L'endroit le plus favorable à nos entretiens était au bout de la pièce d'eau de Neptune. Les arbres des bosquets voisins et ceux charmilles ayant été les premiers plantés, étaient alors assez grands pour cacher les amants qui s'y rendaient. La route qui con- *^it à Triadon n'étant pas achevée, ce lieu demeurait presque
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toujours solitaire, surtout pendant le dîner du roi. Avec quell impatience j'accourus à Versailles quand je reçus la réponse d Marguerite ! Je descendais le long tapis vert qui mène au grani bassin, et j'atteignais Tavant-dernier des vases de marbre qu décorent les allées latérales, lorsque je me sentis frapper su l'épaule par un homme qui me suivait sans que je m'en aperçusse Je me retournai vivement et je restai immobile en reconnaissan M. le grand prieur, Philippe de Vendôme.
— Mon garçon, me dit-il, je te baille cinquante pistoles si ti veux faire le guet pour moi. Aussitôt que tu verras venir quelqu'un tu tousseras..., ajouta-t-il, comme si, d'après nia tournure et mes vêtements, il eût jugé que cette somme devait me déterminer s accepter son offre.
— Je vous remercie des cinquante pistoles, monseigneur, répondis-je respectueusement; mais, comme, à l'approche de la près mière personne qui arrivera, j'aurai moi-même besoin de fuie vous serez naturellement averti...
— Ah I ah I répliqua-t-il.
Nous arrivâmes tous deux au bout du tapis vert.
Nous regardâmes ensemble le vaste fer à cheval sablé qui tec mine àe ce côté les jardins de Versailles, et nous aperçûmes les deux personnes que nous y venions chercher. Je ne fis. pas L moindre attention à la dame qui attendait le grand prieur, car j n'eus d'yeux que pour ma chère Marguerite. Elle était bien sim plement mise; mais elle avait un art de porter ses ajustcmenfl qui la faisait toujours prendre pour une demoiselle. Elle ne nu parut jamais si fière et si imposante qu'en ce moment. Elle étar pâle comme si une peur lui eût subitement ravi ses couleurs.
— 0 mon cher Henri!... dit-elle d'une voix altérée, c'est don demain que mon sort se décide...
— Comment?... demandai-je en feignant d'être étonné.
— Ne me cache rien, reprit-elle en agitant sa tête blonde, mom père a parlé... Il m'a dit que, demain, tu...
— Non, non, Marguerite, répondis-je en la conduisant sur m banc voisin do la charmille, sur lequel nous nous assîmes ; ries n'est encore décidé.
— Ton père s'attcnd-il à ta résistance?...
SOUVENIRS D'UN PARIA
En me faisant cette question, Marguerite me regardait fixement, et je ne pus m'empêcher de rougir.
— Oh! dit-elle avec un son de voix profond, cher ami, tu ne sais pas mentir!...
Les larmes lui vinrent aux yeux.
— Ainsi, reprit-elle, tu ne lui as pas parlé, tu n'as pas osé? Ainsi l'ascendant qu'il exerce sur ton esprit est plus fort que ton amour?...
EUle me pressa violemment la main.
— Eh bien, moi, dit-elle, j'aurais quitté père et mère pour te suivre au bout du monde!... J'eusse été ta servante, je t'obéirais en tout... Hélas! je ne te demande qu'une seule chose, et je ne puis Fobtenir..., Si je voulais l'impossible... mais je désire que ta Tnain reste blanche... voilà tout. Si j'y mets tant d'insistance, Henri, crois bien que je me suis examinée... Je mourrais de douieur si je t'appartenais et que la main que j'aurais baisée...
Elle n'acheva pas.
— Vingt fois en me couchant le soir, reprit-elle, si ma pensée me faisait te voir, rentrant...
Ellle s'arrêta encore et pâlit.
— Tu comprends..., dit-elle après une pause; eh bien, je sentirais ce que je viens de sentir..., un froid de mort... Fuyons!... a]outa-t-elle avec une sauvage énergie. Allons-nous-en loin de la France. Tu es fort, je suis courageuse, nous travaillerons... Au moins, notre pain ne sera trempé que de nos pleurs...
J^avais écouté Marguerite dans une immobilité comparable à celle de la statue auprès de laquelle nous étions. Jamais elle n'avait montré tant de chaleur. Je ne reconnaissais pas en elle cette modestie habituelle qui donnait tant de charmes à ses traits doux et délicats.
~ Marguerite, lui dis-je, tu ne m'avais pas encore montré tant de répugnance; j'espérais emporter des paroles de consolation. A q*ii rêves-tu donc de te marier?... Quels sentiments as-tu donc pour père?... Aurais-tu moins d'indulgence pour ton mari?...
— Qwelle différence entre les obligations que m'imposent ces ^^ux sentiments!... s'écria-t-elle. Mais à quoi bon te cacher ma Pensée?
CONTES ET NOUVELLES
Elle couvrit sa figure de ses deux mains et parut vouloir me dérober ainsi l'expression d'un sentiment terrible.
— Henri !...
Elle s'arrêta encore.
— Mon père m'épouvante. J'ai manqué périr le jour où j'ai compris son état, et il y a eu bien des moments où j'ai souhaité de n'Être pas née... Me marier à un autre que toi ! reprit-elle. G Henri! toi! rien que toil... Mais fais en sorte que ma vie soit possible, que je puisse te serrer dans mes bras sans effroi...
Nous nous tenions par la main, nous nous regardâmes, et ce moment fut un des plus délicieux de. ma vie, le seul peut-être où j'aie senti mon cœur battre à Taise et sans fardeau qui l'écrasât. Nos yeux errèrent sur la vaste nappe d'eau que le soleil faisait briller comme un miroir. L'onde était calme. Marguerite me montra le grand canal et me dit :
— Mourir là ou être ta femme !...
— Oh I tu seras ma femme I... m'écriai-je en oubliant tout. Elle iï\e tendit la main, et j'osai l'embrasser sur la joue. Elle ne
se fâcha pas, mais elle me dit :
— Ce sera le premier de tous... ou le dernier.
— Comme cette idée te tourmente I... m*écriai-je involontairement.
Nous restâmes silencieux.
En ce moment, j'entendis le grand prieur qui disait à la dame :
— Voyez comme ces deux jeunes gens-là s'aiment! Ils n'ont pas entre eux la tyrannie des idées de convention qui gouverne les cœurs. Ils ne vivent pas à la cour et il n'y a pas de préjugé qui les séparent; aussi, comme ils sont heureux 1... Allons, laissez-vous fléchir...
Alors, j'eus la curiosité de regarder cette dame. Je frissonnai presque en reconnaissant madame la duchesse de Cardonne, veuve du maréchal de Lamotte-Houdancourt.
— Eh I monseigneur, est-ce que ces gens-là connaissent l'honneur et les sentiments? répondit-elle en riant. Si le roi consent à ériger en duché-pairie votre terre de Moret, reprit-elle, car vous sentez que je ne voudrais pas perdre mon tabouret, et si le pape vous accorde...
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En ce moment, Marguerite jeta un faible cri. Je ha regardai; elle était devenue aussi rouge qu'une cerise.
Son père, arrivé là comme par sortilège, venait à nous. Je me retirai précipitamment, et je m'en allai par un étroit sentier pratiqué entre deux charmilles. Quand je crus être en sûreté, je m'arrêtai, et j'entendis, grâce à la force de la voix, les paroles suivantes :
— Voilà du propre, Marguerite ! oser venir au parc pour y voir Henri. Qu'avez-vous donc de si secret à vous dire, que vous craigniez moins le public que ma maison?... Aux termes où nous en sommes, vous savez bien que vous ne devez recevoir les visites de ce jeune homme que chez moi! Est-ce décent à vous de vous montrer avec lui? Êtes-vous une grande dame pour vous conduire ainsi sans pudeur? Que cela ne vous arrive plus. Quand vous serez femme, vous agirez comme vous l'entendrez ; mais, tant que vous serez fille, apprenez à obéir à votre père!... Allons, marchons... Vous savez bien à quoi vous m'exposez en me contraignant à venir vous chercher ici!...
A peine avait-il prononcé ces mots, qui rendirent Marguerite paie, car c'était peut-être la première fois que son père avait occasion de la gronder, qu'un gardien des bosquets, vêtu de la livrée du roi et portant à la main une canne dont la poignée était d'argent, arriva jusqu'au père de Marguerite et lui dit d'une voix iïr^iiale :
— Que faites-vous ici?...
Il acheva même sa phrase par un gros juron.
— Vous savez bien, ajouta-t-il, qu'il vous est interdit d'entrer ^'^ns les jardins du roi... Je vais prévenir le gouverneur du châ- ^^^n, qui parlera de vous au grand prévôt...
I^e bonhomme pâlit et regarda sa fille. Puis, tirant sa bourse, il présenta en cachette au gardien, qui la prit, et alors ce cerbère ^ radoucit ; car il dit d'une voix moins irritée :
— Que je vous reprenne encore une fois ici, et il vous en ^^ira!... Allons, qu'on détale!... Marche, toi et ta fille!...
-Mq regardai Marguerite jusqu'à ce que je la perdisse de vue. l c donnait le bras à son père , et deux fois elle tourna la tête P^\ir me voir. Dans le lointain, sa taille indistincte, sa démarche.
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sa coiffure, tonte sa personne me produisirent une émotion ind< finissable. Il y avait de la tristesse d^ans ses mouvements. Bienti je ne la vis plus que comme un point en haut de Tallée par laquell elle s'en allait, et puis... elle disparut tout à fait. Je regardai trace de ses pieds, je revins m'asseoir sur le banc, je contempl Teau claire du grand canal..., et je n'osais penser au lendemain.
De combien d'impressions et de souvenirs cette heure n a-t-el pas été la source pendant le reste de ma vie!...
L'espèce de résolution que Marguerite venait de me montre sa mélancolie calme et vraie, agirent à tel point sur moi penda; le chemin, que l'idée de résister à mon père ne m'effraya plus.
En galopant sur la route, mes réflexions prirent de la forpe l unes par les autres, comme si le mouvement du cheval et me agitation corporelle eussent contribué à me donner de Ténergi Je pensais que mon père pouvait bien exercer sa profession jusqu ce que mon frère Jacques fût en âge de lui succéder : il s'agîssî de ma vie et de mon bonheur, et, comme la bonté de mon père éU aussi grande que sa violence, je m'attendais bien à exciter ui terrible tempête; mais, après le premier moment de sa colère, pressentais en quelque sorte la réussite des arrangements < famille que je faisais à moi tout seul.
Je me souviens d'avoir parlé depuis Sèvres jusqu'à..., comme j'étais devant mon père. Il avait eu besoin de se faire un poi d'honneur de sa profession pour ne pas se mésestimer lui-mêm et j'avais bien deviné, aussitôt que j'eus réfléchi à notre positio que le point d'honneur était en lui l'endroit sensible, et alors commençais, pour éviter de le choquer et de commettre en quelqi sorte un parricide moral, par lui dire que, depuis mon enfanc j'étais accoutumé à l'idée de lui succéder, que je n'aurais janm eu l'audace de résister à ses volontés, mais que Marguerite, ( qui dépendaient ma vie et mon bonheur, préférait la mort à not union si je continuais, etc.
J'étais si éloquent tout seul, que je ne désespérai de rien.
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Mais il était nuit quand j'arrivai à Paris; alors, je me couchai sans voir mon père. Je rêvai beaucoup de Marguerite : nous étions mariés et heureux, car j'avais réussi à la convaincre de la nécessité à laquelle je devais me soumettre. Cè songe me parut de bon augure.
Le matin, mon père entra dans ma chambre ; il se frottait les mains en signe de contentement, et il me dit avec une sorte de gaieté :
— Eh bien, Henri, debout, mon garçon; levez- vous, paresseux ; allez chez votre barbier et revenez promptement, car nous dînerons de bonne heure, afin que votre travail ne trouble pas votre digestion. C'est aujourd'hui que vous commencez. J'espère que vous me ferez honneur et que vous serez digne de votre maître.
A ces mots^ je me levai, et je trouvai en moi un courage que je ne me connaissais pas et des idées tout autres que celles dont j'avais médité l'expression la veille, et je peignis la répugnance de Marguerite. Le souvenir de son geste, en me montrant le canal, m'arracha des larmes, et je dis à mon père qu'il s'agîssait de la vie de ses deux enfants...
Il me regarda fixement, et ce regard me fit trembler : il était immobile et muet. Ses yeux avaient peint tant d'émotion, que je ne pouvais pas deviner sa réponse.
— Henri, me répondit-il, s'il dépendait de moi de changer votre destinée..., je n'hésiterais pas...
Ces paroles, prononcées d'une voix douce, calmèrent aussitôt la fougue de mon cœur. Cette bonté inattendue me surprit.
— Marguerite ne vous aime pas...
Je fis un signe d'incrédulité.
— Non, elle ne vous aime pas. Qu'est-ce que c'est qu'un amour semblable?... Une répugnance le détruit. Elle veut donc être princesse? Enfantillage I Cependant, je consentirais à tout... pour votre bonheur. Mais, mon fils, comment vous y prendrez-vous avec le Parlement?
— Le Parlement, mon père?... dis-je tout hébété.
— Oui, reprit-il en tirant uq parchemin de sa poche, car voilà votre commission, scellée et signée. M. Du Tillet, greffier du Par-
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leraent. Ta envoyée hier au soir, pendant que vous étiez à Versailles...
J^éprouvai une angoisse indéûnissable. Je sentis une convulsion intérieure assez semblable à celle de la peur, et je restai muet, immobile, les yeux attachés sur le parchemin.
— Comment voulez-vous faire? me demanda-t-il. Vous êtes revêtu du pouvoir pour toute votre vie. C'est comme la royauté et la prêtrise, on ne peut plus s'en dépouiller. C'est vous, aujourd'hui, qui êtes Monsieur de Parù% et, moi, je ne suis plus rien.
Je m'assis en silence, car alors il me sembla que mes os s'amollissaient et que mon sang s'évaporait. Devant cette nécessité, je me résignai et j'embrassai mon père.
— Bien, mon fils, me dit-il en me serrant la main. Ah çà! m9n enfant, ne mettez plus de poudre. Tant que, pour vous livrer à vos plaisirs, vous vous êtes déguisé, je n'ai rien dit. Aujourd'hui, Henri, vous enfreindriez la loi. J'ai pu souffrir que vous oubliassiez que j'étais votre père; mais, maintenant, n'oubliez pas qui vous êtes...
Il me regarda fixement, comme pour ajouter à la force de ses paroles, et il me laissa, après m' avoir remis le terrible parchemin.
Je sortis et je me dirigeai vers une boutique de perruquier où j'avais l'habitude d'aller me faire accommoder. Elle était dans un autre quartier que le nôtre, et il est facile de comprendre la raison qui, jusqu'alors, m'avait déterminé à agir ainsi.
Cette boutique était située rue Saint-Denis, un peu après le coin de la rue des Lombards, du côté du Châtelet. Le perruquier, nommé Vimontel, à laquelle elle appartenait, jouissait d'une grande renommée, mais il était soupçonné de faire plus d'un commerce.
La vieille maison de bois qu'il tenait à cens de l'archevêché se prêtait merveilleusement bien aux mystères de ses trafics avec les gens de qualité. Le petit bouge bâti sur la rue Saint-Denis ne se composait que de la boutique, d'un étage au-dessus et d'un grenier triangulaire, qui s'avançait de manière à garantir de la pluie le seuil de la porte. Vimontel, sa femme et ses apprentis demeuraient là.
Mais derrière ce logis assez profond était une petite cour sur laquelle l'arrière-boutique avait une issue.
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Au fond de cette cour obscure, où le soleil ne pénétrait jamais, il existait un petit corps de logis également en bois. On montait dans les chambres par des galeries et par des escaliers extérieurs aussi noirs que la tête d*un nègre. Les poutres saillantes, les rampes et les portes étaient t)rnées de figures hideuses qui faisaient peur aux enfants.
Or, cette petite cour et ce bâtiment antique avaient une porte qui ouvrait sur la rue des Lombards.
Souvent, quand j'étais encore coquebin*, je voyais les seigneurs, qui arrivaient se faire accommoder chez Vimontel, s'en aller par l'arrière-boutique et ne plus revenir. Puis, par la petite porte de la rue des Lombards, je voyais entrer force chaises à porteurs soigneusement fermées. Je me doutai bientôt d'où provenait la grande vogue et renommée de ce Vimontel. Je fus peu soigneux de profiter des occasions que j'aurais pu trouver de plaire à quelque haute dame en la surprenant. D'abord je fus longtemps heureux avec 1^ Gogo; et, depuis notre séparation singulière, j'aimais Marguerite.
Mais je négligeai d'autant plus de m'initier dans les mystères de la petite porte de la rue des Lombards, qu'il était question de choses affreuses. On racontait des horreurs de M. le marquis de Seignelay, fils de M. de Colbert, et il s'en était fallu de bien peu que Vimontel ne passât par les mains de mon père. La protection secrète de quelques personnages le sauvait des dangers où l'entraînait sa complicité forcée dans les crimes des gens de cour.
Le hasard voulut qu'en passant par la rue des Lombards je fisse attention à la porte mystérieuse de Vimontel. Je m'aperçu^ qu'elle était entre-bâillée. Alors, plus par curiosité de jeune homme que par divertissement, je m'aventurai à travers un passage et je parvins dans l'arrière-boutique, où je ne trouvai personne. Vimontel et sa femme étaient tous deux occupés ; car il y avait chez eux une grande affluence de monde. J'allais entrer quand j'entendis une conversation qui roulait évidemment sur moi, et, assez curieux de savoir ce qu'on en disait, je restai immobile.
Comme je regardais à travers le vitrage, il se fit derrière moi
1. Coquehin est une vieille expression qui servait jadis à désigner un jeune homme qui ne connaissait ni les femmes ni le monde. ( Note de l^éditeur des Mémoires. )
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un bruit assez semblable à celui que produit une femme en marchant. La porte secrète de la rue des Lombards s'était fermée via lemment, et le frôlement d'une robe se fit entendre dans le silence Alors, je tournai la tête assez vivement, mais pas encore assez poui pouvoir examiner la leste inconnue. La soie d'une robe verte criai et flottait dans l'escalier qui conduisait aux chambres d'en haut A travers les gros barreaux ronds de cette vis antique, j'aperçui des pieds mignons que j'avais trop bien admirés la veille pour m pas être persuadé que l'inconnue devait être Marguerite. L'étofTi de la robe était celle de son ajustement des fêtes.
Mon sang bouillonna tout à coup, et je m'assis dans un coii obscur, décidé à éclaircir ce mystère. Je crus entendre la personne entrer dans la soupente qui formait comme un entre-sol audessus de r arrière-boutique. Bientôt Tinconnue se moucha, soupira pleura, marcha, alla ouvrir la croisée du côté de la cour et revin s'asseoir.
— Il y aura une exécution ce soir à quatre heures..., disait m marchand qui achevait de s'habiller. Les fenêtres seront chères i la Grève, car le brigand qui doit être rompu a commis assez d( crimes pour que sa mort excite la curiosité.
— On a été bien longtemps avant de le prendre ! s'écria Vimontel. Ça n'est pas pour rire que ses compagnons les marchands e la maréchaussée le nommaient Bat-la-route. Était-il agile, le sacripant!
— A propos, demanda un gentilhomme, a-t-on pu le faire parler?... A-t-il dénoncé ses camarades?...
— Bah! les juges y ont perdu leur latin! dit Vimontel.
— Tout n'est pas encore fini! répliqua un petit homme noir. Ce personnage attira l'attention par la manière dont il prononçî
ces paroles. Il tranchait de l'important et paraissait jouir dans U quartier d'une certaine considération que lui avait acquise je ne sais quel emploi. Je l'avais vu quelquefois venir au Châtelet.
— Si vous saviez, ajouta-t-il, comme ces gens-là changent d'idées quand ils voient l'échafaud et les frères de la Merci: Et puis je gage qu'il subira encore ce matin la question extraordinaire!...
— Ah çà! disait dans un coin la mère Vimontel, voilà cinq à su
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jours que je ne vois plus venir mon gentil petit brun, ce jeune tiommedebonnemine.il se sera battu en duel, ou il se sera envolé îvec quelque belle dame au fond d'une province!... 11 m'avait l'air d'un fier dénicheur de linottes... — Jean, ôte donc son peignoir de la case n<» 123. Nous donnerons ce numéro-là à M. Verprin.
M. Verprin était le négociant, moitié juif, moitié arabe et un [)eu usurier, qui avait parlé le premier de la cherté des croisées.
— Bien obligé, mère Vimontel, dit-il à la femme du perruquier, le m'en vais; car j'ai acheté un assez grand nombre de fenêtres, ît il faut penser à ses petites affaires. Le cours est déjà à six livres la place. Si quelqu'un ici en voulait, je pourrais... Croyezirous, dit-il tout bas au petit homme noir, qu'il y aura beaucoup le monde?
— Ah! s'il y aura du monde!... Les toits crèveront peut-être, car l'exécution sera faite par le fils du bourreau!... répondit le damné bavard; un beau jeune homme pour qui la Gogo s'est, diton, jetée dans un puits. ,
— La Gogo!... reprit le gentilhomme comme s'il recevait un coup.
— Bah I ce sont des menteries; je sais que le fils de l'exécuteur ne prend pas l'état de son père!... s'écria la Vimontel avec une dialeur qui excita ma curiosité.
— Voilà du plaisant, reprit le petit homme; j'ai rencontré hier 'huissier qui lui portait l'ordonnance de nomination.
Ces mots retentirent dans la boutique et dominèrent le brouhaha >roduit par les conversations des gens groupés qui attendaient eur tour. Alors, Tinconnue marcha précipitamment dans la sou- )ente et arriva près de la fenêtre qui donnait sur la boutique. Saidssant cette occasion d'éclaicir mes soupçons, j'entrai brusquement lans la salle et je levai le nez ; mais, au bruit que je fis, l'inconnue je rejeta probablement en arrière avec précipitation, car je ne pus apercevoir tout au plus que le haut de sa coiffure, et... c'était la fontange habituelle de Marguerite.
— Ah! vous voilà, coureur! me dit la Vimontel. Ah! venez çà, mon amoureux. — Eh! qu'a-t-il donc? s'est-il battu?... Il est plus blanc que de l'eau de savon... Est-il sombre ce matin!
CONTES ET NOUVELLES
— \fais par où donc êtes-vous entré ? me demanda-t-elle à voix basse.
Je clignai des yeux de manière à éveiller sa curiosité; puis, lui saisissant le bras, je Tentraînai dans Tarrière-boutique.
— Dites donc, la mère, vous avez des linottes coiffées là-haut?
— Non, non, mon ûls, répondit-elle d'un air mystérieux. Il n'y a que ma nièce, qui vient d'arriver ce matin.
— Elle est donc de Versailles, votre nièce?
La Vimontel pâlit à cette question; mais, grâce à l'obscurité de la boutique, elle put me cacher son trouble et me répondit :
— Est-ce que je sais d'où elle vient? Demander à une jeune lille d'où elle arrive, autant vouloir apprendre où va l'hirondelle.
— Je vais monter la voir, lui dis-je.
— Halte-là!... répliqua la vieille en se mettant entre moi ei l'escalier. Mon cher seigneur, ma nièce est une fille sage et vertueuse... impossible I Demandez-moi plutôt une marquise, une femme de la cour! mais ma nièce !... elle vous tuerait.
A ces mots, j'entendis pousser les verrous de la porte de la soupente, et je compris que, quand même ce serait Marguerite, elU avait résolu de ne pas me voir.
— Allons, ma chère tante, dis-je en feignant de rire, accommodez-moi promptement, et faites-moi passer avant les autres, cai je suis pressé. Vous alléguerez que je suis votre neveu.
Je rentrai et j'allai m'asseoir sur une chaise que je tournai ver le vitrage de l' arrière-boutique au lieu de me mettre au jour. '
— Quelle drôle d'idée ! s'écria la femme du perruquier.
Les rideaux de siamoise qui garnissaient les carreaux de la sou pente se fermèrent.
— C'est Marguerite! m'écriai-je. •
Je sentis la main de la maîtresse du logis trembler, et je 1 regardai de manière à la faire trembler; car je soupçonnais que que mystère infâme.
— Ne nous perdez pas ! me dit-elle à l'oreille. Si l'on savait qti ma sœur est la femme de Monsieur de Versailles, nous serior ruinés...
Ces mots me rassurèrent.
— Mais comment Marguerite se trouve-t-elle ici?...
SOUVENIRS D'UN PARIA
— Je ne sab, me répondit la Vimontel.
Malgré l'air assuré avec lequel elle prononça ces paroles, elle se mit à me regarder avec trop d'intérêt et de curiosité pour que je ne crusse pas que Marguerite lui avait fait quelque confidence.
— Elle est venue ce matin en cachette, reprit-elle à voix basse ; car son père est un monsieur rigide qui ne la laisserait pas aller, mais il doit être toute la journée hors de chez lui. Néanmoins, elle va retourner ce soir à Versailles. Elle n'a jamais voulu nous dire l'objet de son voyage. D'où la connaissez-vous?
— Vous êtes bien hardie, mèr.e Vimontel ! Elle se tut.
— Voulez-vous mettre votre belle perruque blonde ou seulement poudrée?
Je tressaillis involontairement de ce que j'allais dire. II me semblait que Marguerite épiait ma réponse. Elle en connaissait aussi* bien que moi toute l'importance, et je crus surprendre dans 1^ yeux de la Vimontel une expression de sournoiserie qui me fit W)ire qu'elle s*en doutait aussi.
Ni perruque ni poudre, répondis-je à voix basse ; peignez-moi 1^ cheveux, aplatissez-les, et, s'il y a quelque vestige de poudre, brossez-moi la tête.
^Oh! oh!... s'écria-t-elle gaiement, et en me jetant un de regards de vieille femme qui, malgré une fausse apparence de mérité, trahissent de la fourberie; c'est quelque déguisement I Vous voulez peut-être aller voir rompre Bat-la-route.
rétais accommodé, je me levai. En cet instant, la Vimontel et ttoi, nous crûmes entendre un cri dans la soupente. Je sautai <lans Tanière-boutique, je montai à la soupente, et j'ébranlai fortement la porte de la chambre; mais elle était soigneusement fermée.
— Marguerite ! Marguerite !
Pas de réponse.
— Ah! je vous supplie, monsieur, pas d'esclandre chez moi!... dit la Vimontel effrayée de mon cri.
Eh bien, que je sache au moins si elle m'aime toujours I Retirez-vous et j'entrerai.