‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 41 sur 88 · LE PREMIER · texte numérisé non relu

LE PREMIER

Il lui donne trois mille francs par mois, mon cher, et nous l'auroos peut-être pour rien.

Ils sa taisent et s'asseyent à une table Toisine de celle des Philosophas. GRODNINSKY.

A-t-on jamais vu temps pareil, toujours humide! Quand viendra la gelée?

THÉOPHILE, il tire sa montre.

Onze heures, j'ai une demi-heure à moi. (Les étudiaats se regardent )

PHANTASMA.

Double-sixl à moi la pose.

PHYSIDOR, à l'Irlandais.

Votre petite Liireuil a bien joué ce soir. — Garçon, ma limonade. — A votre place, dans sa loge, tout habillée en robe de bal comme elle était, je...

THÉOPHILE, rougissant.

Oh! monsieur le docteur, ce n'est pas gentîemanly.

LE LIBRAIRE

Bonjour, messieurs. — Qu'avez-vous, mon petit Raphaël? vous avez Pair abattu. Ne nous abattons jamais! Moi, j'ai eu des malheurs; savez-vous comment je m'en suis tiré?... par beaucoup de courage. Vous travaillez peut-être trop, il ne faut pas tant travailler, vous n'arriveriez à rien. Ceux qui parviennent ne s'amusent pas à méditer. Mauvais système.

GRODNINSKY, il regarde le jeu de Phaotasma.

Vous avez deux six, un de posé par Tschoern, le reste est dessous, vous ne pouvez pas gagner.

PHYSIDOR.

Avec le calcul, il n'y a plus que trois jeux possibles, le trictrac, la roulette et le creps.

GRODNINSKY.

C'est vrai. Là, Thomme combat le hasard. A tous les autres jeux, un nombre, de parties étant donné, la science est sûre de triompher.

TSCHOERN.

Ne trouvez-vous pas quelque chose de gigantesque à se mesurer avec le hasard ?

GRODNINSKY.

Le hasard est une puissance bien incomprise : il représente Tensemble des mouvements d'une force qui nous est inconnue, et qui meut le monde. Les joueurs sont des Titans.

LE LIRRAII\E.

S'il n'y a pas de hasard, il y a donc un Dieu.

TSCHOERN, riant.

Il y en a deux. Pour quoi comptez-vous le diable?

LES MARTYRS IGNORÉS

' PHANTASMA.

ai rencontré hier une douillette puce.

LE LIBRAIRE

Mâle ou femelle?

PHANTASMA.

Elle m*a rappelé un fait à ma connaissance personnelle (a phyor.) et qui s'appliquerait au système que vous nous développiez ant-hier.

Avez-vous entendu parler de l'abbé Bouju, qui est vicaire ioéral de... de... de...? Ma foi, je ne me souviens jamais des dioses conservés parmi ceux d'autrefois. Eh bien, c'est de lui qu'il igit.

il y a quelque quarante ans, n^on Bouju était, vulgairement riant, un bon vivant, ce que les imbéciles nomment un égoïste, nme si nous n'étions pas tous égoïstes de naissance ou par >ërience. L'oubli de soi-même est une dépravation. Soit qu'il r^dât comme profondément risibles les idées religieuses, soit ^ tout lui fût indifférent, excepté ses propres jouissances, il ne &ait que ce qui lui plaisait.

1 était marié, mais il n'avait pas d'enfants et laissait sa femme lie chez elle, libre de ses pensées, de ses actions : Va te prome- % ma chère amie, fais ce que tu veux et vivons en paix! Madame habitait une aile de la maison, et monsieur l'autre, iju avait beaucoup d'amis : il allait sans cesse à la campagne, ait, chassait, faisait des parties, et restait quelquefois six à sept îs hors de chez lui. L'hiver, il dînaix toujours en ville,, rentrait ^€ux ou trois heures du matin, et avait une si profonde aversion chez soi, que, quand il donnait à dîner à ses amis, il les recet4^hez un traiteur, dans une salle qu'il avait louée. ^ qui paraîtrait singulier à des niais (Les étadianu font un sonbre. û), c'est que sa femme était jeune, jolie, d'une excessive sensi- Lté, pieuse comme toutes les vieilles femmes de Dijon ensemble; in, elle était tout sentiment.

3ouju, lui, était tout plein de cette grosse joie provinciale assez jnale pour barboter dans un étang, sans penser à changer d'eau de boue. Cette femme Taima d'abord; délaissée, elle se jeta QS les bras de la religion, attendant que Dieu lui ramenât son

CONTES ET NOUVELLES

mari, qui pensait à Dieu comme vous pensez à l'an quarante; il s'en occupait quelquefois dans ses jurons.

Bouju (un drôle de nom, n'est-ce pas?) était si bon enfant, si rieur, si boute-en-train, que personne ne blâmait sa conduite avec sa femme. Généralement, on expliquait cette bizarrerie par quelque vice de conformation, car la pauvre créature ne se plaignait pas; elle trouvait quelque chose d'immonde à courir après son mari. Elle était riche, elle s^amusait à faire du bien en secret.

Bouju faisait aussi du bien en secret : il aimait le tablier ei courtisait toutes le» servantes. Je n'ai jamais vu de si bon ménage; en sept ans<, il n'y eut pas une querelle; à la vérité, ils oe se rencontraient que quand le hasard les faisait sortir ensemble, parfois encore dans un bal où chacun d'eux arrivait de son côté.

Madame Bouju avait trente ans quand elle reçut chez elle un cousin de M. Bouju, M. de Lescheville, caissier de M. Bodard de Saint-James, trésorier de la marine. Le désastre de son patron forçait ce monsieur à quitter Paris, à cause de 4a rigueur de la jurisprudence commerciale à Tendroit des lettres de change.

Bouju le logea chez lui, fort heureux de procurer une compagnie à sa femme. Lescheville était une manière de petit-maître, il devint amoureux de madame Bouju pour passe-temps; mais la résistance de la femme pieuse irrita si bien sa fanlaiâe, qu'elle prit le caractère d'une passion. Combien croyez-vous que dura la lutte? Quatre ans! Avant la Révolution, remarquez bien.

Madame Bouju fut la plus malheureuse femme du monde précisément parce qu'elle en était la plus heureuse. Elle avait trop de vertu pour goûter des plaisirs sans remords, elle se croyait à jamais damnée. Jamais femme ne sacrifia tant de choses à un hommer et conséquemment jamais femme n'eut de plus vives jouissances.

Le silence profond dans lequel sa passion s'enveloppait, la certitude de n'en point laisser de traces, et la longue indifférence de son mari la consolaient un peu.

Bouju s'occupait trop peu de sa femme pour la soupçonner; d'ailleurs, quelqu'un serait venu lui dire ce qui se passait dans Vaille gauche de sa maison, il en aurait été très-content. Ses idées

LES MARTYRS IGNORÉS

sur le mariage, sur les devoirs de la femme, étaient connues de tous ses amis, excepté de madame Bouju.

Vous direz : « C'est un imbécile, un monstre ou un homme très-fort. » Bah! rien de tout cela. Vous allez voir.

Par un beau matin, son valet de chambre vint le réveiller à une heure insolite, à cinq heures, en lui disant que madame demandait avec instance à être introduite chez lui. Bouju, très-étonné, consentit à recevoir sa femme, et la reconnut à peine, tant elle était changée : elle avait pâli, ses yeux étaient plombés, tout en elle annonçait les ravages d'un remords profond, et des nuits passées à pleurer.

La pauvre femme se jette à genoux au pied du lit de son mari; là, d'une voix étouffée par les sanglots, elle lui dit qu'elle vient lui demander de quelle manière il ordonne qu'elle meure. Bouju fait un saut de carpe dans son lit, et lui dit que son plus cher désir est de lavoir heureuse : quant à mourir, son bon plaisir est qu'elle ^ meure de vieillesse.

Cette femme se met à fondre en larmes, tant la bonté de son mari la surprend; elle lui avoue alors qu'elle sera bientôt mère.

Pendant que la pauvre créature s'épuisait en sanglots, en aveux humiliants, Bouju s'était enfoncé sous sa couverture, pour ne pas laisser voir l'hilarité qui régnait sur sa physionomie. Il se souvint alors de l'aventure attribuée au duc de Guise (et ce n'est pas faussement, j'ai vérifié le fait). Chades IX avait révélé l'intrigue de la duchesse avec Coconnas, en priant le duc de profiter d'une surprise pour tuer ce seigneur italien; le Balafré fit boire à la duchesse un bouillon en lui persuadant qu'il était empoisonné, s*âmusant de ses ten-eurs pour toute vengeance.

Bouju se relève, prend un air grave et sombre.

— Appelez votre confesseur, madame, dit-il, faites vos dévotions pendant la journée, et soyez préparée pour ce soir à mourir chrétiennement. Surtout, ajouta-t-il, écrivez votre testament en de tels termes, que je ne sois nullement inquiété.

La pauvre femme lui baisa la main, en y laissant des larmes. Bouju avait dans les nerfs un fluide trop métallique, il ne fut pas ému, sortit de chez lui, déjeuna chez l'un de ses amis, joua toute la journée, donna à dîner à sea compagnons; puis il revint chez lui

360 CONTES ET NOUVELLES

muni d'une bouteille de vin de Tokay, prise chez le président de Brosses, Tami de Buiïon et de Diderot, qui avait reçu un panier de ce vin d'un certain comte Potocki...

GRODNINSKT.

Le mari de la belle Grecque, celui qui a bâti Sophiovka.

PHANTASMA, continuant.

C'était de ce vieux vin que vous nommez vin de succession, qui vaut trois ou quatre louis la bouteille, et dont un seul verre grisi un homme. Il fallait à Bouju un vin qui développât dans restomac une chaleur violente. Il entre chez sa femme, la trouve résignée et prête à donner sa vie en expiation de ses crimes. Bile supplii Bouju de ne point inquiéter Lescheville. Bouju joua son rôle avec le sérieux que mettent les plaisants de société à leurs mystiications; sa femme but la bouteille de vin de Tokay, et se coodia; il la laissa en lui disant familièrement bonsoir, la baisa au front, puis il dit à son valet de chambre d'apporter chez madame ses pantoufles et toute sa toilette de nuit, ni plus ni moins qa'on grand seigneur...

TSCHOERN, interrompant.

Le prince de Ligne rencontre un matin l'amant de sa femme, et lui dit en partant d'un éclat de rire : <( Mon ami, je t'ai joué le tour de passer la nuit avec elle, »

PHANTASMA, reprenant.

Ce signe de réconciliation conjugale après douze ans d'indifférence lit une grande sensation dans la maison. Comme il était alors huit heures du soir, et que Bouju ne comptait venir se couclier qu'à minuit, il alla faire une partie de billard chez le président.

A dix heures, ses gens arrivent effarés, le cherchent et lui disent que madame se meurt dans des convulsions horribles, madame est empoisonnée. Bouju se met à rire et dit :

— Bon, bon! le poison est de ma façon. Et il continue de jouer.

A onze heures, son valet de chambre revient pour lui annoncer la mort de sa femme. Bouju rit encore et dit :

— Elle peut être ivre morte, mais non morte ivre.

LES MARTYRS IGNORÉS. 361

Cependant, allez, lui dit le président; on ne sait ni qui vit, i meurt!

Bah! je vais vous conter la farce, lui dit Bouju. le rice, et de jouer.

iju revint à minuit en s'applaudissant d'un stratagème qui mettait de passer la nuit à dormir auprès de sa femme, i'elle était ivre; mais il la voit si bien morte, que la peur le ; il envoie chercher M. Gavet, auquel il raconte l'aventure. , qui l'écoutait en tenant la main de madame, ne trouve ni ni respiration; il prend un mirpir, l'approche des lèvres, d*haleine. ^ mande le chirurgien en chef de l'hôpital, on consulte, je ; tous les symptômes de la mort se produisent à nos yeux : ir des membres, pâleur, froid, enfin putréfaction; mais, le il y a des exemples que ces symptômes se soient montrés, le chez le Lazare, sans que la mort ait lieu, nous fûmes unanent d'avis d'attendre.

uid il fut impossible de douter de la mort, Bouju réclama rture. L'autopsie se fit avec un soin minutieux, mais l'obserla plus rigoureuse ne put révéler aucune cause de mort, il tait de lésion nulle part : le vin de Tokay avait été parfait digéré, le cerveau était d'une intégrité remarquable; le le nerveux disséqué, vu à la loupe, ne présentait pas la ire trace d'inflammation; les intestins étaient dans un état t; personne de nous ne pouvait dire pourquoi la vie était te, ni d'où venait la mort.

peur produit quelquefois des perturbations dont les effets isibles : les cheveux ont blanchi, il y a congestion au cerveau, vous savez... Mais il n'y avait rien ni aux centres nerveux, le part.

ju se jeta dans un séminaire, se fit prêtre, donna la e de sa femme à Lescheville, et garda la sienne pour [f secourir les malheureux. 11 croit à Timmaculée Concepil a dernièrement refusé d'être évêque, car il vit confit ses remords; il se regarde comme un assassin dont le n'a pas été prévu par les lois; il a quatre-vingt-deux omme je vous le disais, je l'ai rencontré hier au Palais-

pênes aevani un aigie. di vous avez la preienuon a eire un vous mourrez de faim.

Il y avait, rue du Mont-Blanc, un portier qui tirait ] cordon depuis trente-six ans. Agé de cinquante-huit ans il avait vu toute la Révolution; le quartier le suspectai trempé dans les actes les plus violents du terrorisme, il a point d'ailleurs sa prédilection pour Marat et Robespierre.

Cordonnier de son état, il paraissait devoir finir com sent les portiers rangés, par une place à Sainte-Périne, I événement imprévu est venu troubler sa vie de portier, d< nier, de révolutionnaire...

THÉOPHILE

Vous autres physiologistes, avez-vous réfléchi à Tabâ ment auquel arrivent les êtres condamnés à vivre dans i de six pieds carrés, qui ne reçoit son jour que par u donnant sous un portail humide, qui se trouve au n: ruisseau de la maison et du ruisseau de la rue, et presque coupée, à six ou sept pieds de hauteur, par le planch soupente?

Vos philanthropes s'occupent en ce moment à procurai minels plus de jouissances que n'en ont les honnêtes personne ne réclame contre l'inhumanité des propriétai siens, qui condamnent une créature humaine à vivre < prison infecte, et dans une occupation qui produit sur les l'effet de Tankylose sur les articulations.

Aussi, pour combattre les maladies qui les menacent, heureux portiers ont-ils recours à mille industries pou leur vie. Les uns cultivent des fleurs, les autres s'attach oiseaux, à des chiens. Vos philanthropes ont une pitié ]

LES MARTYRS IGNORÉS

TSGHOERN.

Mais rintelligence doit prendre soin d'elle-même.

GRODNINSKY.

^espèce humaine vaut-elle ce qu'elle coûte? Il y a trente-trois [lions de lieues d'ici au soleil, et sa lumière nous vient en cinq lûtes. Malgré la rapidité de cette petite poste, certaines plaes sont si haut placées dans l'éther, que leur lumière ne nous pas encore arrivée, et il y a des milliards de ces étoiles; est-ce qu'un portier, là dedans? qu'est-ce que toute l'humanité me?

THÉOPHILE

Lisez Ballanche! Mais laissez le portier; supposez Raphaël dans tte situation, et soumettez-le à la tyrannie d'une idée violente, i*arrivera-t-il? il sera fou dans huit jours.

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