‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 42 sur 88 · RAPHAËL · texte numérisé non relu

RAPHAËL

Vous ne détruisez pas le raisonnement de Grodninsky !

LE LIBRAIRE

Le portier de la rue du Mont-Blanc avait eu dans sa vie un mo- 8nt de grandeur : il avait présidé jadis une section , et failli venir un personnage. Sa vie, paisible en apparence, couvrait une îne horrible contre tout pouvoir qui détruisait son espérance de XHivrer son ancienne position politique.

Ce sentiment ignoré agitait violemment son existence, car lecture des journaux mettait ce faquir de 1793 en commutation avec toutes les phases politiques. Ses agitations cachées vaient usé, tout autant que son genre de vie : sa loge était tite, il y vivait seul, sans femme, avec un serin pour toute comgnie.

Il n'avait pas un seul cheveu sur la tête, son front et son sage étaient si profondément ridés et caractérisés, qu'un peintre lurait pu trouver de plus beau modèle pour le Temps. Je n'ai mais vu rien de plus pittoresque ni de plus menaçant que ce ûl homme quand il balayait le ruisseau. Ses bas mal attachés issaient voir au-dessous de sa vieille culotte noire une partie i ses genoux; il avait une veste reprisée en cent endroits, et n bonnet de soie noire lui cachait si mal la tète, qu'elle se

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montrait toute pelée, ridée, avec son expression grimaçante où se peignaient des colères contraintes et un mécontentement diabolique.

Au cinquième étage de cette maison, demeurait un jeune artiste, sans sou ni maille, que la duchesse de Berry prot^, mais qu'elle n'enrichira pas. Cest un cousin germain du diable, qui a, d'ailleurs, une ressemblance frappante avec le masque que, voos autres Allemands (ii se tourne yen Tschoern.), VOUS prêtez à Méphistophélès...

TSCHOERN, interrompant.

Vous mettez le doigt sur le ressort qui a fait partir un beau matin les lauriers qui couronnent notre grand Gœthe ; son succès vient de ce que tout le monde invente Méphistophélës à sa manière. Ce personnage, en réalité bien au-dessous du moindre Scapin, Grispin ou Lafleur de votre théâtre français, a été agrandi, élargi par les idées que chacun avait sur le diable. Après tout, ce bonheur n'arrive jamais à des hommes ordinaires! — Continuez!

LE LIBRAIRE

Vous croyez peut-être que ces deux natures, celle de l'artiste et celle du portier, concordèrent; non, au lieu de s'accrocher, eUe^ se heurtèrent. Le portier fut, en premier lieu, le plus fort dan5 la lutte sourde qui s'émut entre elles. Au moment où Tartisle avait fait des dépenses dans son grenier, qu'il s'était même endetté pour s'y bien établir, le portier noircit l'artiste dans l'esprit du propriétaire et insista sur l'insolvabilité du pauvre dessinateur, qui devait deux termes. Comme le propriétaire était (ii jetu

un coup d'œil malicieux à ses auditeurs en montrant. l'Irlandais.) UUe faÇOD de

saint anglais...

THÉOPHILE

Des tartufes pires que les inquisiteurs d'Espagne, ils vous apportent du poison d'une mine douce en vous disant : « Mon ami, c'est pour ton bien!... » Au lieu de laisser mourir mon père tranquille et heureux, ils ont fait comme la femme du doge, dans le MariM Faliero donné ces joiu'S derniers à la Porte-Saint-Martin, et qui vient dire à ce pauvre Faliero qu'elle est infidèle, quand il allait mourir heureux de la venu de sa femme. Lord Byron avait eu une grande idée en la faisant fidèle à son mari...

LES MARTYRS IGNORÉS. 365

TSCHOERN.

Ce n'est pas vulgaire.

THÉOPHILE

Votre poète français a fait de Tesprit là-dessus. Eh bien, ils ont agi comme cette malheureuse ; ils ont ôté à mon père mourant la bonne opinion qu'il avait de moi. Ces infâmes saints sont des crapauds vêtus de noir, écrasant leurs femmes de leur amour, venimeux en paroles, rangés, abritant leurs intérêts derrière Dieu, froids comme une pierre de marécage et venant baver sur les divines fleurs de la vertu.

GRODNINSKY, frappant sur l'épaule de Théophile.

Nous faisons donc de temps en temps notre petit speech (prononcez spUche)!

LE LIBRAIRE

Le portier eut alors un plein succès en disant que le peintre causait des désagréments aux gens comme il faut dans les escaliers. Monsieur l'artiste amenait chez lui des créatures infâmes, i-es demoiselles de la famille logée au premier rencontraient le matin dans les escaliers des dévergondées sans corset. Ses amis étaSent des tapageurs qui fumaient et crachaient sur les carrés, 9^ réveillaient toute la maison en s'en allant à deux ou trois ï^^ures du matin.

L'artiste, exécuté avec rigueur, saisi dans ses meubles et congé- ^é, s'en alla travailler chez un de ses amis, un peintre distingué îui lui donna l'hospitalité. Cet atelier renferme deux célébrités en K^'^me, un grand peintre et un homme de lettres.

L^homme de lettres est votre Bouju, mais spirituel, il est inca- P^le de se jeter dans un séminaire ; cependant, il s'amuse trop, ^ Ue fera rien ; il donnera des essais remarquables, des contes, des petites scènes, et les femmes le perdront.

Le peintre est un froid plaisant, un homme dans le genre de ^rtmod de la Reynière, qi^i, ayant des mains de bois, étreignait d^ un café du Palais-Royal, par un rude hiver, le tuyau du quand il était rouge, afin de voir un étourdi s'y brûler les ^ains en l'imitant. Il a pour les bourgeois la même estime que ^Ous pouvez avoir pour les limaces.

£q arrivant chez son ami, l'artiste y respirait la vengeance et

CONTES ET NOUVELLES

contre son propriétaire et contre son portier. Le peintre et l'homme de lettres qui prenait des leçons de peinture épousèrent sa cause avec chaleur, il y eut une parodie du serment des trois Suisses, on jura solennellement de venger l'opprimé.

Ce qu'il advint au propriétaire, je vous le dirai en parenthèse. Ce propriétaire était un assez riche pharmacien établi dans le faubourg Saint-Honoré ; il avait parmi ses garçons un jeune homme très-joli, dont la tournure était quasi féminine. Les trois conspirateurs proûtèrent de cette circonstance poiir ourdir leur vengeance. Une fois qu'ils eurent des renseignements sur ses idées de saint, ils Tattaquèrent dans le cœur de sa religion...

THÉOPHILK.

Braves gensl...

LE LIBRAIRK.

Ils découvrirent en province la famille de ce garçon apothicaire, et firent parvenir au père et à la mère des lettres anonymes, où on laissait planer des soupçons sur l'intimité de leur fils avec son patron...

THÉOPHILE. Il se frotte les mains, il veut parler et tronre la farce si britanaiquement plaisante, qu'il ne peut dire qu'un seul mot.

Pendu! pendu!

LE LIBRAIRE

Eh non! pas ici. La femme du pharmacien fut également avertie des débordements de son mari. Ce bruit fut sourdement répandu dans le quartier. Les artistes allèrent chacun à leur tour dans la boutique acheter des médicaments en regardant avec curiosité le jeune homme et Tapolhicaire. Quelques attroupements se formèrent le soir devant la boutique. La mystification fut conduite avec tant d'art, que le pharmacien se vit obligé de vendre son établissement et de quitter le quartier.

Les artistes s'enquirent de son nouveau domicile, et y expliquèrent la cause de sa retraite. L'infortuné pharmacien fut forcé d'aller en province, poursuivi par la terrible mystification.* Dés qu'il tentait de se justifier, ceux qui l'écoutaient se mettaient à rire, excités par les singulières circonlocutions du pharmacien. A l'heure où je vous parle, sa femme ne sait trop à quoi s'en tenir.

LES MARTYRS IGNORÉS

Par la vengeance exercée sur le propriétaire, vous devez pressentir à quel supplice dut être voué le portier.

Un matin, se présenta de Tair le plus innocent du monde un garçon coiffeur qui voulut à toute force couper les cheveux à ce vieux chauve; le bonhomme prit l'affaire en plaisanterie et se moqua du perruquier.

Le soir, un jeune homme assez bien mis, après s'être enquis si le vieux cordonnier était bien le portier de la maison, le pria de lui faire un grand plaisir et qu'il le payerait bien : c'était un service à lui rendre; enfin il aiguillonna la curiosité du portier, il intéressa son avarice, et, quand le vieux chauve demanda de quoi il s'agissait, le jeune homme le supplia de lui donner une mèche de ses cheveux. Cette fois, le portier se mit en colère, le jeune homme attisa cette colère par le sang-froid avec lequel il disait qu'il serait plus court, pour terminer l'affaire, de donner un peu de ses cheveux, et qu'il y mettait de la mauvaise volonté. Quand la rage du portier fut au comble, le jeune homme s'en alla.

Le mot avait été donné aux ateliers voisins de celui où s'était ourdie la mystification contre le portier. Dès lors, trois ou quatre fois par jour, et sous les prétextes les plus habilement trouvés, il se présenta quelqu'un qui lui demandait de ses cheveux. Bientôt là plaisanterie devint double.

Le portier, furieux, exaspéré, se crut en droit d'administrer des corrections à ceux qui venaient lui parler de ses cheveux; et, quand les peintres voulaient faire avoir une mauvaise affaire à quelque ennuyeux, ils l'envoyaient au portier de la rue du Mont- Blanc.

Souvent le portier se trouvait aux prises avec des gens ombrageux qui, furieux d'être mystifiés, lui rendaient ses coups ou ses malédictions avec usure, et il en résultait des rixes. Le portier devint hargneux, défiant et sombre ; il ne venait pas une seule personne qu'il ne la regardât de travers, et il n'osait avouer ses craintes, ni aux locataires qui le questionnaient, ni à son propriétaire devenu plus farouche que lui.

Tous les jours, des passants s'écriaient à sa fenêtre :

— Oh ! les beaux cheveux! Voilà l'homme aux cheveux!

Dès qu'un inconnu prononçait le mot cheveux, le portier prenait

CONTES ET NOUVELLES

réveil. Lorsqu'il en arriva là, les mystifications furent inépuisables.

Les peintres persuadèrent à un Anglais fort riche, amateur de curiosités, que le portier avait des cheveux de Napoléon. Le quiproquo qui s'ensuivit lorsque l'Anglais vint parler de cheveux au pauvre chauve, fut horrible; car, jusqu'alors, le malheureux n'avait trouvé de persécuteurs que chez les artistes quUl méprisait; mais il voyait venir sur lui des gens riches, le monde entier se ruait sur son crâne.

Une vieille dame, à laquelle on fît accroire que ce vieux révolutionnaire possédait des cheveux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, vint en équipage le supplier de lui vendre à tout prix la cheveux qu'il avait. La scène fut bien comique, car le vieil homme se mit à pleurer en lui disant :

— Ah! madame...

Elle, voyant là quelque attendrissement royaliste, répondit :

— Cher monsieur, une seule mèche ! je ne veux pas vous priver de tout !

Un matin, en se levant pour balayer le devant de la milsoQ, il trouva, sur le pas de la porte et dans la rue, un monceau de cheveux coupés que les peintres avaient achetés chez les coiffeurs et répandus de sa loge au coin de la borne.

— Il paraît que vous vous êtes fait couper les cheveux, loi dirent plusieurs personnes.

— En avait-il des cheveux, celui-là ! s'écrièrent des passants. Quelques jeunes gens vinrent, un autre jour, lui demander

de l'eau pour empêcher les cheveux de tomber, comme s'il en tenait un dépôt; quand il voulut se fâcher, on lui montra un écriteau à la fenêtre de sa loge.

Jamais le génie du mal ne se montra plus fertile en conceptions pour varier une torture : tantôt venait un jeune commis de magasin apporter à ce malheureux des peignes pour ses cheveux, des peignes payés et qu'il voulait, à toute force lui laisser; tantôt une innocente grisette, innocente relativement au portier, lui remettait la bouteille d'huile de Macassar qu'il avait achetée la veille pour entretenir ses cheveux.

Un des rapins s'était amusé à contrefaire le portier et à lui susciter un Sosie à cheveux. Il reçut des avis pour venir retirer à

LES MARTYRS IGNORÉS

i poste des lettres chargées qui lui étaient envoyées de son pays, t il y trouvait des perruques. Les artistes lui adressèrent un niéedn qui croyait le trouver malade de la plique, ils avaient mysfié le médecin.

Chaque matin, en arrivant à Tatelier, les peintres cherchaient ae façon .neuve d'arriver près du malheureux pour lui parler des béveux qu'il n'avait pas.-

Enfin ils le contraignirent à chercher une loge dans un autre [Qartier, où naturellement ils firent prendre une autre face à la lersécution. On lui demanda comment il avait perdu ses cheveux, 1 courut des bruits singuliers sur sa vie antérieure; il parut conliant qu'il avait été renvoyé d'une excellente maison de la rue du Mont-Blanc à cause de sa calvitie.

La dernière plaisanterie à laquelle il 'succomba fut terrible. Les peintres promirent dix louis à une portière, voisine du chauve, ai elle parvenait, à lui persuader de se servir d'une pommade à faire pousser les cheveux, en lui. affirmant qu'au bout de quinze [OQrs il aurait une belle chevelure. La portière, guidée par les Nntres, commença par lui parler mariage. Au milieu de la seule iSection qu'il crût avoir inspirée dans sa vie, il trouva ses cheveux QAêlés au cœur de sa prétendue.

Aujourd'hui, cet homme est fou, il est à Bicétre, et passe sa rte à se peigner une chevelure imaginaire; il croit avoir des Neveux !

PHYSIDOR.

Cette histoire est celle de Jacques Clément, de Ravaillac, de Damiens, de l'assassin de Kiéber et de celui du prince d'Orange, de Sand, de Louvel.

THÉOPHILE

Qaand la pensée serait matérielle comme l'est la lumière, le •rfum et l'électricité, cela prouve-t-il contre Dieu?

GRODNINSKT.

'NoD, il y aurait tout au plus à conclure que nous sommes, comme »ates les espèces terrestres, les ouvriers d'une œuvre que nous e connaissons pas bien.

THÉOPHILE

Paisqu^il en est ainsi, je vais vous racontor un fait qui peut être xz. 24

CONTES ET NOUVELLES

ntile à M. Physidor et qui s'est passé à Dublin, au collège de Trinité, dans les dernières années du siècle précédent : mon p y était alors.

Vous avez tous été au collège, vous savez combien est viole la haine que les écoliers ont contre certains de leurs tyrans, vous ne serez pas surpris d'apprendre qu'il y avait à la. Trinité homme chargé des exécutions, qui fouettait les condamnés,] enfermait au cachot, les surveillait la nuit, et qui avait eu la a tise de se mettre si mal avec les écoliers, qu'il était devenu U bête noire.

Entre eux et lui, le combat s'envenima. Il les surprenait das les cours et dans les dortoirs; il les vexait de mille manières, e les écoliers ne pouvaient rien contre lui. C'était un homme groi et court, à face de bourreau, ne riant jamais, une espèce A Denys à Corinthe. Peut-être autrefois avait-il été Tun de ces esi' pereurs romains qui tourmentèrent les premiers chrétiens. On w pensait qu'à lui jouer de mauvais tours.

£nûn les grands inventèrent une scène capable de lui fain peur et de le corriger de la dureté avec laquelle il accomplissaii les sentences.

Les jésuites laissaient jouer la comédie pendant les vacaocfli on faisait les répétitions dans une salle adossée au théâtre oi étaient les décorations, les costumes et tout le matériel des repi* sentations. Cet endroit était un sanctuaire où la surveillaoct > s'exerçait point, car les acteurs étaient pris parmi lesâèîeslei plus raisonnables. Voici la comédie que Ton résolut de jouer pam le correcteur :

Un dimanche après Toflice, les conjurés s'assemblèrent daa cette salle,' y dressèrent des sièges sur une table et simulèrent le assises. Âu bout du tribunal était un billot tendu de noir, eaUHir de sciure de bois, puis un couperet emprunté à la cuisine, pos sur un tabouret, mais sous lequel on avait caché un sabre debo recouvert de papier argenté dont on se servait dans les tragédie Ceux qui avaient le plus à •se plaindre du correcteur étaient I silencieux et immobiles.

Quand la victime, amenée sous un prétexte plausible, se vil présence de ce tribunal, elle fut prise d'un horrible saisissemc

LES MARTYRS IGNORÉS

On lui fit ane allocution pour lui donner à entendre que c*était f^ve, qu*il devait se défendre, et surtout que tout appel au dehors était inutile : on lui montra les ouvertures bouchées avec des matelas, on lui montra le billot et le couperet, auprès duquel se tenait un écolier gigantesque chargé de jouer le rôle de bourreau; on lui montra des cordes pour l'attacher, des mouchoirs k poor lui bander les yeux; on lui promit qu'en cas de condamna- ■ tkm capitale, Télève qui lui trancherait la tête ferait en sorte de & s'acquitter habilement de ses fonctions.

L'homme resta muet, mais muet comme un muet de naissance. On prit son mutisme pour la contenance d'un homme fort, le procès fut donc instruit, et l'accusé fut invité à se défendre, mais il ne dit pas un mot', ne fît pas un signe. . Le tribunal le con-« damne à mort et lui demande s'il se repent : muet! On veut lui laire promettre d'être à l'avenir plus doux, plus humain, et qu'alors i [ on lui ferait grâce : muet! Il fut considéré des lors comme un criminel endurci. On l'attache : muet! on lui bande les yeux, on l'agenooille devant le billot, on lui pose la tête dessus, il se laisse faire.

L'élève qui jouait le bourreau prend le sabre de carton, lui en donne un coup très-léger sur le chignon ; les élèves secouent alors le pauvre diable, il reste immobile ; ils veulent le relever, il teitmort.

Gela fit une affaire épouvantable, mais elle fut étouffée : il y mi( vingt jeunes gens compromis, on ne pouvait pas les pendre tons; il s'y trouvait d'ailleurs des fils de lord. Le coroner fit une ttquète où il fut établi que l'homme était mort d'apoplexie.

GRODNINSKT.

Sabre-de-bois! votre allusion est directe. ^

TSCUOERN.

3Tû mon histoire aussi ! Les vôtres ne sont pas dignes de délier les cordons des souliers de la mienne. J'étais à Londres, il y a peu

?de temps. On m'avait fait accroire qu'il s'y trouvait une grande dne célèbre par son talent pour faire revenir les morts; mais c'était une plaisanterie smglaise relative à un goût dépravé.

Si mon cher Hoffmann, un Berlinois que vous ne connaissez pas eDOore* mais qui viendra prendre ici son picotin de gloire, comme lo«C le monde; si mon conteur avait connu cette aventure, nous

CONTES ET NOUVELLES

posséderions un chef-d'œuvre digne du Casst^Noiselte, de Maîln Floh, de L'Homme au sable et du Petit Zachl Le souvenir de ce génie me trouble. Aussi vous dirai-je mon histoire avec la préciàond'an astronome écrivant dans FAnnuaire du Bureau des longitudes.

Pendant mon séjour, je rencontrai à Londres un mathématicien, un chimiste, un encyclopédiste enfin, qui sait tout, même un peu de mathématiques, et qui me raconta ceci, (orodniiiskf j«tto à Tschoern un regard soupçonneux.) Il existo en ce moment à Loudresiui chimiste anglais, réputé fou, parce qu'il tente des expériences sur la pensée, considérée comme substance lumineuse, conséquemment colorée, de la nature des fluides in^pondérables, analogue à ^âe^ tricité, mais plus subtile... (s'adressant à physidor.) Êtes-vous coBtent , de ce savant-là? Il abondait joliment dans vos recherches.

Vous jugez s'il devait être pris à Londres pour un fou. Aussi si famille le faisait-elle traiter par un médecin, mais sans qu'il s'en aperçût. Le médecin venait dîner, et l'observait à table, ce qui est une excellente manière d'examiner les malades. Il ordonnait alors les choses relatives au traitement, qu'il variait d'après les phases de ^ lucidité de son patient. La mère, la femme, le beau-père du cbimiste, lui faisaient avaler les horribles remèdes de la phannicopée anglaise, à son insu. |

Vous ne savez peut-être pas qu'il y a dans la société anglaise i beaucoup de fous que l'on n'enferme point et nommés em»r triques; ce sont des gens à idées bizarres; et ce chimiste est classé parmi ces honorables ornements de la société. (L'irUodaisfiit

un signe affirmatif.) LaiSSOUS-lo pOUr UU momOUt.

Dans un quartier de Londres, un autre pauvre diable devint fou; mais, comme c'était peut-être un cordonnier politique, on te mit à l'hôpital des fous, afm de le guérir publiquement. Il faut être riche pour devenir excentrique. Cet homme ne sentait plus son àme dans son corps, il la voyait entre les mains d'un opérateur qui la lui avait soutirée et la retenait dans un bocal pour fairedes expériences, et il décrivait ces expériences. Selon lui, l'enchanteur lui enlevait telle ou telle faculté, le privait du pouvoir de .parler, et il demeurait muet; du pouvoir de composer, de colorer sa parole par des images, et il n'avait plus d'idées, et il se taisait; pois un pouvoir surnaturel le forçait à exprimer des sentiments com*

LES MARTYRS IGNORÉS

mandés, il se mettait en colère, il parlait amour ou religion, politique ou pommes de terre ; enfin il analysait les éléments de la ^nsée, en pommant ceux dont Finconnu le privait, ce qui parut.

aux médecins le comble de la folie. Ils étaient peut-être de la

secte des saints.

Cet homme dépeignait les idées comme un naturaliste aurait dépeint les mammifères, les insectes, les rayonnés, les articulés. Sa folie fit grand bruit, les médecins anglais en parlèrent entre eux. Il y en eut un qui prétendit que c^était un chien échappé de chez Magendie sans sa cervelle. 11 advint naturellement que le médecin qui soignait le chimiste rencontra le médecin de Thospice des fous.

Le médecin de Vexcentrique pensa que Tenchanteur qui opérait sur ce fou pouvait être son malade; il en parla à ses confrères, dont la curiosité fut vivement piquée. En flattant ce qu^ils appelaient Yexcentricitè du chimiste, ces médecins obtinrent de pénétrer dans son cabinet et dans le laboratoire où étaient ses appareils.

Quel fut leur étonnement de voir, parmi bien des bocaux, une fiole étiquetée du nom du pauvre diable enfermé dans Thospce. Ils voulurent faire une expérience à laquelle nous- eussions tous pensé, ils supplièrent le chimiste de rendre Tâme qu'il avait prise au corps à qui elle appartenait, et il y consentit en disant Çû'il pouvait la reprendre à volonté; que d'ailleurs il y tenait peu, parce qu'elle absorbait très-peu de matière éthérée.

Mais, à la grande stupéfaction des médecins, à Theure où le dumiste rendit la liberté à l'esprit du pauvre diable, celui-ci déclarait avoir recouvré l'exercice de son àme, et témoignait une vive /Me. Çd ce moment, quelques savants anglais travaillent sur cette première donnée, à laquelle nous devrons probablement une nouvelle nomenclature chimique. (Tousse regardent avec étonnement, comme p9wa M demander si Tschoem ne les mystifie point.)

PHANTASMA.

Libraire, une partie de dominos? (un moment de silence.)

GRODNINSKY.

-Garçon* un journal quelconque.

PHTSIDOR.

Messieurs, je ne crois pas que Tschoern veuille se moquer d'une grande croyance et d'une belle science! Je n'attendais pas moins

PHANTASIfA.

L'action bienfaisante et régulière donnerait alors le gé vertu.

PHYSIDOR.

Vous avez raison. Une idée est donc le produit du fluide qui constitue une circulation intime, semblable à la d sanguine^car le sang engendre le fluide nerveux, comme nerveux engendre la pensée. Mais il y a des abus dans l'un dans l'autre. Ces abus se nomment maladie pour le sang pour la pensée.

PHANTASMA.

Ici, vous vous prononcez trop, novateur 1

PHYSIDOR.

Mais n'y a-t-il pas des idées pernicieuses qui, introdu le système où s'élabore la pensée, la vicient et la pervc N'est-ce pas ce que vous venez de démontrer? On change de la pensée comme on pourrait changer la nature du donnant à un homme telle maladie indiquée. Cette e: qu'aucun médecin ne peut, ne doit, ni ne veut faire, les la font, comme les fanatismes font l'autre expérience sur I

Quand un médecin à haute perspective voudra synthi observations, il vous décrira comment tel jeune hommi à vivre cent ans, est mort à trente ans poitrinaire ; par < celui-ci est mort d'une hépatite qu'il n'aurait jamais eue Mais je vous dois, messieurs, de vous dire comment s'<

LES MARTYRS IGNORÉS. 37lJ

Èa 1821, je revenais à Tours pour la troisième fois depuis mon départ pour l'École de médecine, et, pendant chaque vacance, je ne manquais jamais de visiter un vieil ami de ma famille, un rfe ces personnages si complètement romanesques, qu'on ne peut croire à leur existence qu'en leur touchant la main.

Ge personnage était un vieux médecin âgé d'environ quatreviflgf t-dix ans, qui demeurait dans une de ces rues étroites situées autoi.ir du carroi Saint-Martin et qui mènent à la Loire. Sa maison avaie une petite porte pleine dans sa partie inférieure et grillée i par en haut.

Ouand j'allai lui faire ma visite, je pus donc l'apercevoir à travers les barreaux de sa grille, et crus me dispenser de sonner eo l'appelant par son nom, car il était sur la porte de la salle basse* Il ne me répondit pas; je sonnai très-fort, mais il ne remua point et resta planté sur ses pieds, devant la porte.

LmSk cour était si petite, qu'à peine existait-il entre nous un intervalle de quelques toises. En examinant ce grand vieillard vêtu de drap noir, habillement qui faisait ressortir ses cheveux blancs^ en le voyant immobile et les yeux ouverts, j'eus un vague' sentiment de peur. 11 n'était pas moins ruiné que ce vieux logis crevassé, garni de treilles dont les pampres lui caressaient le visage en oourant au-dessus du linteau de la porte*

clair-obscur de la salle, où régnait un jour doux et où j'aperceva^is les mepbles, le carreau blanc, la cheminée de bois que je ccMiiiaissais depuis mon enfance, formait le fond sur lequel il se déiSK^hait comme un portrait.

Au premier étage s'étendait une galerie de bois à vieux balusfres fendillés dans lesquels s'entortillaient les sarments de la vig^QiB; d'un bout à l'autre de cette galerie se trouvaient tendues des cordes à sécher le linge; l'escalier qui y conduisait était exténeiir, préservé de la pluie par un appentis, et situé le long d'un latéral qui faisait face au jardinet du docteur. Sous le rec- ^'^Çle décrit par cet escalier étaient un vieux cabriolet qui n'avait Servi depuis quinze ans, des bûches soigneusement rangées, ^^gots, des fûts, de vieilles futailles, puis des ardoises pour ï^Parer les toits. Le jardinet était fermé par une grille de bois qui P^ïUaettait d'apercevoir les carrés bordés de buis et d'arbres frui-

CONTES ET NOUVELLES

tiers taillés en quenouille, et les espaliers, cette jolie tapisserie de tous les murs en Touraine.

Pendant les intervalles de silence qui s'écoulaient entre le moment où j'appelais ce vieillard par son nom, et le moment où je recommençais sans obtenir de réponse, j'examinais ces détails empreints de je ne sais quelle bonhomie, rehaussée par la propreté qui respire en province, où, pour employer le temps, on donne aux choses autant de soins qu'aux êtres. Un séjour à Paris . fait comprendre le prix de la naïve et calme vie de province. Autrefois, ce spectacle ne me disait rien.

, Ma peur, un instant distraite par ce tableau, fut bientôt augmentée par Taspect du personnage principal qui me regardait sans me voir, et dont l'immobilité ne se démentait pas. Était-il mort, et s'était-il refroidi debout dans un équilibre parfait?

Je demeurais en de croissantes perplexités, quand une femme enveloppée d'une coiffe, la pelisse des Tourangelles, et qui revenait de la messe son livre^ d'heures à la main, déboucha par la rue du Mûrier; elle se hâta -de venir en me voyant à la porte.

Mademoiselle Ducormier, gouvernante du vieux médecin, me reconnut aussitôt; mais ni ses exclamations, ni le colloque qui s'ensuivit entre nous, rien ne tira le docteur de sa rêverie.

— Qu'est-il donc arrivé au bonhomme? lui dis- je en le lui montrant.

— Dame, il est ben vieux, que voulez-vous ! il est quasiment comme un enfant, et reste des heures entières à regarder ses pavés, son escalier ou le carreau de la salle ; c'est des idées qu'il a!-

J'étais entré, je saluai le vieil ami de mon père, il me prit la main, la mit dans la sienne en me regardant avec une attention partagée entre ma personne et les pensées sur lesquelles il méditait.

— Ah! ah! c'est vous, dit-il enfin en laissant échapper un de ces sourires de vieillard comparables à des aurores boréales dans les neiges.

Et il me frappa dans la main.

— Vous venez de Paris?

— Oui, lui répondis-je.

— Nous revenez-vous bien savant? avez-vous appris ce qu'il fautsavoir pour être un grand médecin? Il suffit d'une seule chose, mom.

LES MARTYRS IGNORÉS. 377

eofant, faire concorder Testomac et le cerveau : le savez-vous?

' Après ces demandes faites d'un ton où la raillerie se mêlait à \e ne sais quelle bonhomie de vieux médecin, il me fit entrer dans ia salle et nous nous assîmes devant la ctieminée.

— Vous ne m'avez donc ni aperçu ni entendu, lui demandai-je, quand j'ai frappé à votre porte et que je vous ai appelé?

Ah ! si fait.

Puis il me dit après une pause ':

La science marche-t-elle?

Mais tout marche! lui dis-je.

Non, me répondit-il.

Il décrivit rapidement un cercle en Pair avec son index et me dit :

— Les anciens avaient raison, voilà le monde.

le ne me souviens pas d'avoir vu quelque chose de plus apocalyptique que ne le fut à mes yeux ce geste en harmonie avec ce nonagénaire décrépit, desséché, de qui les yeux reprirent momen-* Unément un éclat effrayant.

1 — Vous êtes jeune, reprit-il en me jetant un regard plein ^ d'amitié brusque, j'ai beaucoup connu votre père, je vous ai soigné r pendant votre enfance, je vous aime comme si vous étiez mon ûls;

je puis donc vous dire des choses que je ne confierais point à j d'autres, car vous ne voudriez pas me chagriner. Savez-vous ce fue je voyais dans ma cour, sous mes pavés? Il s'est levé de là^ ce Dïaiin, des morts avec lesquels je causais, des personnes que j'ai ^^ées, que j'ai vues à leur agonie, pour lesquelles la science '^t impuissante, et sur lesquelles (ne dites jamais ceci) j'ai fait expériences importantes. Dois-je avoir leur mort sur ma con- *cieace? je les avais évoquées pour le leur demander. • — Vous croyez donc à l'apparition des morts?

— Oui, dit-il avec un accent de conviction, j'en ai des preuves "^contestables.

Lambert y croit aussi, pensai-je K — Mais comment ces Vp^itions peuvent-elles avoir lieu?

* — *EhI me répondit le vieux docteur, si rien ne s'anéantit phy-

^* Voir Histoire inUllectuelle de Louis Lambert, dans les Ktodes pbiloso- .

378 CONTES ET NOUVELLES

siquement, à plus forte raison les essences, les qualités, les forces restent-elles I Les idées n'ont-elles pas une vie plus durable que ne Test celle des corps? Les facultés se transmettent d'une vie à Tautre; aussi ceux qui peuvent évoquer les morts les revoient-ils dans leurs facultés et non dans leurs formes; mais les facultés rappellent Ja forme. Petit! pour arriver dans le monde des morts, il faut avoir à la main le rameau vert et s'être revêtu de la robe blanche. Ceci est la fiction, mon enfant, me dit-il, c'est l'image qui peint Tétat dans lequel un homme doit se mettre pour s'élever au-dessus des Formes et des Espèces. La robe .blanche exprime la sobriété, la continence, la pureté qui prolongent la vie et entretiennent les forces toujours actives, toujours vertes. Le rameau est le symbole des avantages qui résultent de ces qualités, admirables fructifications, semper virentes! Aujourd'hui, les hiéroglyphes ne sont plus gravés sur les marbres d'Égypte, mais dans les mythologies qui sont des verbes animés. Croyez aux sciences occultes! Le plus grand nombre des hommes les nient, rien de plus naturel; elles ne sont connues que par des hommes clair-semés dans Thumanité, comme dans une forêt les arbres qui restent verts quand les autres sont dépouillés; Bêcher, Stahl, Paracelse, Agrippa, Cardan sont de ces hommes incompris, incompris aussi bien que les alchimistes, accusis tous de chercher à faire de Torl Faire de l'or était leur point de départ; mais, croyez-en le témoignage d'un vieux savant, ils cherchaient mieux, ils voulaient trouver la molécule constitutive; ils cherchaient le mouvement à son principe. Dans les infiniment petits, ils voulaient surprendre les secrets de la vie universelle dont ils apercevaient le jeu. La réunion de ces scfences constitue le magisme, ne le confondez f)as avec la magie. Le uiagisme est la haute science qui cherche à découvrir le sens intime des choses, et qui recherche par quels fils déliés les effets naturels s'y rattachent...

GRODNINSKY.

Vous arriverez quelque jour, en France, aux concordances de Swedenborg.

PHYSIDOR.

— ... Tout ici-bas a sa vertu, c'est-à-dire sa force, les strychnos comme les roses de Provins, et les marbres aussi bien que les

LES MARTYRS IGNORÉS

bommes, comprenez-vous? Eh bien, ces forces correspondent entre elles, vont à des centres. Y êtes-vous? Le magisme est la science qui vous révèle la marche de ces forces; nous pouvons alors en oser, et Ton voit alors les âmes.

J'hélais comme hébété en écoutant ces phrases incomplètes qui ressemblaient à la nuit de la pensée, et faisaient supposer le jour; ott peu plus, et tout devenait lucide. A l'état de mes yeux, le vieillard s'aperçut de la tension de mes forces morales, et me dit en souriant :

Laissons cela, je n'en parlais qu'avec ce pauvre Saint- Martin qui s'est laissé mourir, et qui avait des connaissances en ce genre; nous avions formé le projet d'aller dans les Indesi mais il n'était pas assez entreprenant, quoique Tourangeau.

— Eh bien, lui dis-je pour le remettre sur la voie, que vous ont répondu vos morts ?

Il tressaillit, et fit le geste d'un homme qui reprend le fil de ses idées.

— Je voulais vous dire un secret, le voici : la pensée est plus puissante que ne Test le corps, elle le mange, Tabsorbe et le détruit; la pensée est le plus violent de tous les agents de destruction, elle est le véritable ange exterminateur de l'humanité, qu'elle tue et vivifie, car elle vivifie et tue. Mes expériences ont été faites à plusieurs reprises pour résoudre ce problème, et je suis cooyaincu que la durée de la vie est en raison de la force que l'iudividu peut opposer à la pensée; le point d'appui est le tempérament. Les hommes qui, malgré l'exercice de la pensée, sont arrivés à un grand âge, auraient vécu trois fois plus longtemps en P^usant pas de cette force homicide; la vie est un feu qu'il faut ^t^vrir de cendres. Penser, mon enfant, c'est ajouter de la flamme 9tt feu. La plupart des individus qui ont dépassé cent ans s'étaient liv-t*^ à des travaux manuels et pensaient peu. Savez-vous ce que j'^ritends par penser? Les passions, les vices, les occupations ^^trêmes, les douleurs, les plaisirs sont des torrents de pensées.

Unissez sur un point donné quelques idées violentes, un homme tué par elles comme s'il recevait un coup de poignard, jour, j'étais au chevet d'un de mes bons amis, M. Dest»^^nges. Vous avez connu M. Desgranges? Il était sujet à une angine

CONTES ET NOUVELLES

de cœur, personne ici n'en savait rien ; il faut être grand praticien / pour se connaître aux symptômes de cette affection. Le cœur esi un organe où passe notre sang; mais, en tant qu'organe, il est spécialement nourri par des veines qui lui donnent le sang doDt il a besoin pour lui-même ; il a ses affluents nourriciers, comme les jambes, le cerveau, la main ont les leurs; quand les deux vaisseaux qui le nourrissent s'oblitèrent, il peut manquer de sang pour lui-même, son action peut alors s'arrêter, et mon homme crève, sans douleur, subitement : voilà l'angine! Vous comprenez dans quelles conditions se trouvait M. Desgranges. En cet état, le mouvement de monter ou celui de descendre, hausser le ton de la voix, toute chose violente cause immédiatement la mort. Je lai avais recommandé de rester au coin de son feu , pour ne pas gagner de rhume; nous étions dans l'hiver de 1789« et un rhume qui l'aurait fait tousser l'aurait contraint à des mouvements violents; alors, votre serviteur I 11 aimait l'argent, le bonhomme, il tenait plus à ses écus qu'à ses enfants :

» — Je puis avoir des enfants, disait-il, et je ne saurais refaire ma fortune I

» Il était goguenard.

» Sa nièce, madame Lourson, vint lui dire devant moi, sans précaution, que le receveur général des finances faisait faillite. Desgranges lui avait donné ses fonds. Paf ! mon homme meurt, tué par un mot, par une pensée, comme s'il était atteint par la foudre; il n'a ni crié, ni blêmi, ni remué, à peine son œil s'est-il convulsé, jamais je n'ai vu la mort opérer si promptement. favais depuis vingt ans prédit que Desgranges mourrait ainsi, plein de vie et de santé. Ici, j'ai passé pour un grand médecin, pour un sorcier. Vous comprenez, cher enfant, que, pour moi, l'immatérialité de la pensée était depuis longtemps une niaiserie à me faire poufTer de rire, in petto, s'entend. Pour moi, la pensée était un fluide de la nature des impondérables, qui a en nous son système circulatoire, ses veines et ses artères; par son aflluence sur un seul point, il agit comme une bouteille de Leyde, et peut donner la mort; un homme peut le tarir dans sa source par un mouvement moral qui dépense tout, comme on peut tarir celle du sang en s ouvrant l'artère crurale. Ce feu de notre organisation est modi-

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Û3ble. Pensez beaucoup, vous vivrez peu ; ne pensez point, voas ferez de vieux os. Pour établir mes expériences, je courais à cinquante lieues à la ronde afin d'assister à la mort des centenaires que je connaissais. Pendant quinze ans, j'ai peut-être analysé sdizante centenaires; presque tous avaient le cerveau hydriaque; mot que je forge pour vous aider à comprendre mon idée : ils avaient tous une cervelle humide où la pensée était lente; tous étaient des gens habitués à des travaux mécaniques, à un régime sobre qui jetait peu d'huile sur le feu; car, dans les hautes régions sociales, la nutrition est violente, phosphorique ; elle amène dans lorganisation des principes excitants qui accélèrent son jeu, lui foot produire outre mesure des forces pour la pensée comme pour Taction. Mes centenaires, manouvriers ou laboureurs, mangeaient pea et des choses peu substantielles, ils entretenaient la vie et ne l'aiguillonnaient pas. Je cherchai les applications de ce grand principe.

» M. Mariette, que votre père a bien connu, était attaqué par une maladie dans le traitement de laquelle échoue la médecine : U avait un ramollissement au cerveau. Dans ce cas, la mort arrive sabîtement comme dans l'angine du cœur : une pensée trop viotente, une nouvelle, comme celle qui avait tué M. Desgranges, peut déterminer la mort. Je veillais M. Mariette, j'allais le voir tous les jours, et j'observais les symptômes de sa maladie, ces <^Dtractions du bras, ces pesanteurs dans Thumérus qui correspondent à la partie attaquée dans le cerveau. Ce bonhomme avait fils à l'armée, ce. fils était l'aide de camp d'un général soupçonné de trahir la République; il fut mandé à Paris avec ce pauvre C^istine; tous deux furent accusés, condamnés et exécutés. J'avais "■^Commandé que l'on cachât la nouvelle au père Mariette. Mais, ^ inatin que j'étais! allé le voir, un de ses voisins vint pour le ^niabler, et. prit: de ces circonlocutions pathétiques qui agrandissait la fosse des morts; je lui fis signe de S3 taire; mais, quand il ft^ parti,' le bonhomme voulut savoir ce dont il s'agissait," je le lui ^» i]:.mourut foudroyé.

' ^ Ces deux hommes, M. Desgranges et M. Mariette, étaient dans conditions pour ainsi, dire physiques qui les rendaient vul- ^^ables; mais les çonditions.morales ne sont-elles pas plus favo-

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rables encore à Tinvasion de la mort conduite par la pensée? "Cette preuve ne se fit pas attendre.

» Je soignais un vieux monsieur qui, après avoir fait les guerres du règne de Louis XV, n'y avait récolté que des chagrins. Quoiqu'il eût beaucoup souffert dans ses campagnes, ses services avaient été méconnus; il avait servi sous M. de Richelieu, et il avait été en Amérique avec M. de Rochambeau. Pour toutes ses blessures et ses fatigues, M. de Homère avait obtenu la croix de Saint-Louis, encore par grâce, et sur la recommandation de la reine Marie-Antoinette.

0 Le pauvre gentilhomme vivait de peu dans une petite jnaison de la place Saint-Venant; mais il était si insupportable, que la société Pavait abandonné peu à peu. Sur la fîn de ses jours, ses gens le quittèrent. Une vieille servante à moitié sourde resta près de lui parce qu'elle n'entendait que les trois quarts de ce qu'il disait, encore était-ce assez pour qu'un certain jour elle pariât de s'en aller aussi ! Le pauvre homme était hypocondriaque au dernier degré. Chez aucun sujet je n'ai vu d'hypocondrie aussi développée : il changeait vingt fois d'humeur dans une demijournée, et tout son esprit était employé à agrandir et à varier ses plaintes.

» Moi qui l'étudiais, je n'ose pas affirmer qu'elles fussent chtmériques, tant il précisait ses douleurs, tant il m'en expliquait savamment les causas. J'étais, comme vous le pensez, le seul être qu'épargnât sa verve caustique, souvent élégiaque, car il jouait tous les rôles, il épuisait tous les moyens pour exprimer le travail intérieur qui le martyrisait : tantôt il cherchait à attendrir par le récit de ses souffrances, tantôt il essayait d'effrayer, employant tour à . tour la malice de l'enfant, l'art du comédien, la puissance de l'homme, la rage du révolutionnaire, la résignation de la femme, d('*ployant sous toutes les formes un génie qu'il était loin d'avoir à Tordinaire.

)) J'ai fiai par croire que cette maladie avait sa cause dans le système nerveux, et pouvait, par des lésions inconnues, donner alternativement toutes les douleurs desquelles ce brave homme se plaignait. Les raisons et les observations sur lesquelles mon opinion s'appuie feraient la matière d'un livre, je ne saurais donc

LES MARTYRS IGNORÉS. 383

VOUS les dire. Non est his locus, ajouta-t-il en souriant et prenant une prise de tabac.

» Ce que j'observais avec un profond élonnement, mon enfant, reprit-il, était le fait dont je n'avais eu que deux attestations maîeures, mais qui, chez M. de Bomère, se représentait journellement, à savoir, la qualité vénéneuse de la pensée. Son cerveau, son âme, son cœur, son sentiment, son intelligence (selon moi, ces mots expriment les faces diverses d'une même chose), disons toutes ses forces autres que ses forces corporelles (mais les i forces morales n'absorbent-elles pas les forces physiques, en résu- I mant tout dans la tension de je ne sais quel organe, est-ce le I cerveau, est-ce le grand sympathique? aujourd'hui, je suis bien K rouillé sur mon propre système); eh bien, lorsque la somme de ses forces était amassée sur nn point, par une pensée, je tenais dans ma main sa vie, je pouvais lui donner la mort par un mot.

J'étais comme un magicien, j'avais la baguette de Moïse. Cw^t-Q être en danger de mourir? si je lui avais dit : « Appelez • ▼otre confesseur I » il serait mort à Tinstant même. Sa vie était ^ une flamme visible, sur laquelle je pouvais souiller, ou que je \' pouvais activer à mon gré. Un non ou un oui, dans certains cas, ^ eussent été comme des coups de pistolet tirés au co&ur. Sa vo- [ loQté, ce magnifique attribut de l'homme, n'était plus à lui, mais à ï Daoî, je pouvais en user comme d'une chose à moi. Enfin, j'étais lui, ^ sans qu'il pût être moi. Comprenez-vous bien ce singulier état? ^ 1» Maintenant, laissez-moi vous suspendre i'épée au-dessus de ce I Damoclés. M. de Bomore avait un tel attachement pour le roi et f la reine, qu'il ne vivait que par ces deux êtres; lui annoncer quoi que ce soit de nuisible ou de malheureux pour la famille royale, i cfétait le blesser à mort. Son fanatisme allait presque à la dé^ I ïDence; il ne priait point pour lui, il ne croyait point à Dieu, en ton voltairien qu'il était; mais il priait pour eux, en cas, disait-il, 9^ 'il y eût quelque chose là-haut qui concernât le roi.

V En 1793, il croyait que le roi et la reine florissaient à Ver- "^lles. Certain que la moindre nouvelle de la mort du roi ou de • ï-eine le tuait raide, je n'avais rien négligé pour qu'il vécût la plus profonde ignorance des affaires du jour. Je lui avais '^^^ changer de logement. Au lieu de demeurer sur la rue, il s'était

CONTES ET NOUVELLES

établi dans un appartement qui donnait sur un jardin, dans 1 maison qui lui appartenait, place Saint-Venant; il avait renvc^^ ses locataires le jour où je lui avais prouvé que le moindre bru nuisait à sa santé. Je lui avais défendu toute espèce de promen^cj au dehors ; sa servante était prévenue, elle soustrayait tout ce €f\ pouvait dissiper son erreur.

» Un jour, sans moi, il allait mourir; il voulait savoir pourquo et comment elle avait payé une somme assez forte relative à Vem prunt forcé, et il avait dit des choses si dures à la pauvre ûlle, qu^elle voulait lui montrer l'avis de la commune de Tours, sur lequel il y avait République française, an ii, Liberté, Égalité, et adressé au citoyen Bomère, J'entrai fort heureusement darls ce moment, je lui'dis que la colère le tuerait, et que je vérifierais le compte pour lui.

» Désormais je fis ses affaires. Malgré nos précautions, il troura une pièce de deux sous à terre, une pièce de deux sous sur laquelle il y avait République française et le bonnet de la Liberté sur oD faisceau. Et il se croyait sous le règne de Louis XV.

» J'arrivai précisément au moment où il avart fait des réflexions infmies sur cette pièce dont le millésime était 1793. J*essayaide l'abuser par une dissertation d'antiquaire , en prétendant (p^ c'était une pièce romaine. Mais il me l'arracha des mains endisanC^ d'un air ironique :

» — Avec des mots français ?

» 11 avait, comme tous les malades de cette espèce, le génie de^ l'interrogation et un certain esprit de déduction qu'il était difficile? de tromper. Toutes les fois qu'il s'agissait de lui, de sa maladie, j'en faisais ce que je voulais ; mais, si nous avions parlé de la guerre d'Allemagne, et que j'eusse essayé de le contredire sur un point, il m'aurait parfaitement battu.

» Mes mensonges n'eurent pas le pouvoir de l'abuser; car je ne pouvais répondre à une question qu'il reproduisait sans cesse: a Que sont devenus le roi et la reine, le dauphin et les princes?! Il fallut le préparer à apprendre, non pas les événements dans toute leur horreur, mais la mort du roi.

«Cependant, le trône ne pouvait pas être vacant. Pressé de questions, je fus obligé de dire la vérité en la lui voilaot-^Ghacane

LES MARTYRS IGNORÉS

de mes paroles était un coup de massue ; je le rouais et je voyais la mort s'emparer de lui. Malgré tous mes efforts, quand je lui dis que la reine avait été exécutée, il s'écria : » — La reine aussi!

» Je n'ai jamais entendu de cri pareil. Le vieux royaliste s'apjNiya la tète sur son fauteuil et mourut.

» Voilà les trois faits qui m'ont le plus frappé, quoique, de 1797 à 1810, en treize ans, les preuves se soient bien accumulées...

— Mais, lui dis-je, pour que votre système fût vrai, il faudrait que vous eussiez eu la preuve du contraire, c'est-à-dire que vous eussiez observé quelques longévités dues à l'inertie de la pensée.

— Bravol s'écria le vieux médecin, vous y ôtesl... mais toute Hàoa dans les organes de la pensée d'où peut résulter son inertie entraîne la mort! 11 y à bien des questions de détail dans la question générale, hé hé! Je n'ai pas été dans le nord de l'Europe vérifier par moi-môme les conditions de l'existence des prodigieux centenaires dont on nous parle, mais il y a eu plusieurs exemples de longévité surnaturelle. Ne croyez pas cependant que j'aie manqué de cette contre-preuve : il existe encore dans notre pays un bomme... Mais ceci est un des plus horribles secrets de famille que j'aie appris durant le cours de ma vie... Oui, il exista et je conaais un homme né en 1696, sous Louis XIV...

Je regardai le bonhomme en exprimant le doute et l'étonnei^ent; sa divagation me parut toucher à la folie.

— Vous ouvrez des yeux grands comme des gueules de four, "^prit-il. N'allez-vous pas du côté d'Azay?

' Oui, lui dis-je. '

— Eh bien, il vit encore, vous pouvez le voir ; il est dans un ^^teau au milieu des forêts avoisinant Ghinon, à la Vauparlière. ^'l^z, allez-y, tâchez de le voir, et vous direz comme moi : Ecce ^^^o! Cet homme a maintenant cent vingt-sept ans; mais il n'a i^^ais pensé I

'^>rès ces paroles, le bonhomme ne me dit plus rien sur ce ^i^t : l'esprit l'avait abandonné. Peut-être môme cette conversa- "^ti fut-elle la dernière lueur que clevait jeter la lampe, car il ^'^urut Tannée suivante ; et, comme me le dit mademoiselle Du- ^rmier, il ne parlait pas deux fois par an d'une manière suivie.

Après ce monologue, il m'entretint de la façon de tailler les pêchers, demanda son dîner, me questionna sur des choses sans importance, comme eût fait un enfant; il voulut voir si ma montre était d'accord avec la sienne; enfin il retomba d'autant plus bas qu'il s'était élevé plus haut.

J'avoue que cette singulière conversation me mit dans un état violent. Je le quittai, retenant le nom du château, frappé surtout des paroles que cet esprit, autrefois si grave, si profond, avait jetées, comme un arbre ses dernières fleurs, aux lèvres 'de cet homme en ruine; paroles qui contenaient la conclusion du spectacle que m'avait donné Louis Lambert, ce centenaire de vingtcinq ans, déjà vieux de pensées, usé par des siècles de réflexions, perdu par la jouissance morale de tous les plaisirs humains perçus sans que le corps en fût complice, autrement que pour être ruiné par l'abus de la pensée. En m'en allant le long de la Loire, je tirai les conséquences de ces faits, je pensai que, si la pensée avait de tels pouvoirs, elle devait offrir aussi un immense point d'appui contre les douleurs corporelles, et je m'expliquai ainsi les miracles du diacre Pàris, les martyrs religieux, et Damiens attirant trois fois à lui les chevaux que l'on fouettait pour l'écarteler.

— La pensée serait-elle donc une force vive? me disais-je.

Puis, en jetant un coup d'œil par la fenêtre sur la société tout entière, j'aperçus bien d'autres martyrs. Mes réflexions me montraient un immense défaut dans les lois humaines, une lacune effroyable, celle des crimes purement moraux, contre lesquels ils n'existe aucune répression, qui ne laissent point de traces, insaisissables comme la pensée.

J'aperçus d'innombrables victimes sans vengeance, je découvris ces horribles supplices infligés dans l'intérieur des familles, dans le plus profond secret, aux âmes douces par les âmes dures, supplices auxquels succombent tant d'innocentes créatures.

Je pensai que l'assassin de grande route mené si pompeusement à l'échafaud n'était pas, aux yeux du philosophe, si coupable dans son égarement que bien des hommes qui donnent la question avec des mots poignants,* qui, après avoir éprouvé, dans certaines âmes, les endroits que la noblesse, la religion, la grandeur rendent vulnérables, y enfoncent à tout moment leurs flèches...

LES MARTYRS IGNORÉS

THÉOPHILE

Écoutez, saints!

PHTSIDOR.

Je vis où frappaient le chagrin et les douleurs de Tàme, je pensai que Dieu...

LE LIBRAIRE

Ah! cela se gâte.

PHYSIDOR.»

Tout à coup mes yeux se dessillèrent, j'aperçus un éternel sujet d'observation sociale dans ces luttes secrètes dont les effets sont si mal appréciés par le monde.

Cette méditation produisit en moi d'étranges phénomènes. Pendant un instant, je crus être dans une grande plaine, à la nuit. Aux lueurs indécises des étoiles et de la lune, je voyais les ombres des malheureux à qui la vie avait été rendue odieuse par les tor-. tures morales, se levant de leurs tombes et criant just^icè...

TSGHOERN.

Et trouvant visage de bois, comme dans le fameux songe de Jean-Paul.

LE LIBRAIRE

Ah! ah! ah!

THÉOPHILE

Tl est bien tard; adieu, messieurs.

PHANTASMA.

LMrlandais a raison, il faut nous en aller, (ii se lève.)

RAPHAËL, à Tschoem.

Savez-vous que la morale de tout ceci est que nous sommes aussi bien immortels en vertu des théories spiritualistes que par la force des analyses matérialistes ?

TSGHOERN.

Nous, nous! c'est-à-dire nos substances élémentaires! Puis cela ne résout pas la question des curieux qui, de siècle en siècle, demandent où peuvent aller nos substances constitutives? Que ce soit une àme ou des gaz, il faut bien que cela serve à quelque diosel

GRODNINSKT, sur la porte du café.

Il y avait une fois un vieux bélier qui se dressa sur les deux

CONTES ET NOUVELLES

pieds de derrière pour mieux se faire entendre, en disant, au n'' lieu d'un des plus anciens troupeaux de moutons connus, cesbell^^ paroles, devenues la tradition sacrée de ces pauvres bétes :

— Mes frères, voyez quelle est la grandeur de nos destinéess- N'avons-nous pas le plus bel avenir parmi les quadrupèdes, cj enfin nous allons faire partie de l'homme, et nous devenons ains d'immortelles intelligences. Sûrs de ne pas mourir, paissons doD avec courage, faisons-nous promptement gras, afin d'entrer plu vite dans la sphère de la lumière humaine où tout est joie et boi^ heur, où nous serons récompensés selon nos mérites.

Ce bélier passe encore pour un mouton divin chez les breb:ï. dont la laine est sur vos épaules.

Si ce mouton n'est qu'une bête, il faut que l'homme renoua au plus joli dada de son écurie philosophique.

Les étudiants dans la me de l'Odéon.

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