CONTE ÉCRIT DANS LE GOUT DE PERRAULT
L« royaume de Mataquin est un royaume.très-pauvre, dont les bitants sont presque tous obligés de labourer, faner, faire de >s ouvrages et toute sorte de métiers. Chaque père 'de famille ;>ossède un petit champ et une chaumière ; les femmes filent ou cotent en marchant ou en veillant aux soins de leur ménage, y a bien quelques vieux hommes et de pauvres filles qui ne ^dent que leurs corps , puis des nobles qui ont des terres Ses; mais le nombre de ceux-ci est si peu considérable, que le de Mataquin n'a jamais pu faire occuper toutes les charges de cour par des gentilshommes, et a souvent recours aux roturiers, ' s'y prêtent de bonne grâce. Quelques auteurs infèrent de là ^ c'est un pays tout comme un autre; maïs ils se trompent, vu * les fées hantent ce royaume et l'affectionnent beaucoup, peut- ^ parce qu'il est pauvre. Les chaumières, qui se ressemblent sont bâties en boue et en gros cailloux, et ont une grande •'ïiinée' par où les fées viennent réjouir et consoler les inalheudans leurs travaux. La pauvreté du royaume vient de ce que *t un pays tbut de montagnes, où les terres sont en pente et î^Hes de grosses pierres. Il n'y a de routes que pour les chèvres pour les hommes; les ânes, qui sont accoutumés de passer pary passent difficilement. Ce royaume est gêné, faute de com- ^ïiications. Le commerce y est donc bien peu de chose, et les ^entions des autres États y parviennent très-lentement. Les ^carons et les biscuits ne s'y font que pour la cour, où les pra-
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lines ne furent connues que lors du mariage de Tinfante Ber biche, si fameuse par ses petites mains et ses petits pieds, et q épousa un prince de l'illustre maison des Riquet à la Houppe. Au; beaucoup de géographes ont-ils nommé ce royaume le royaui des Chaumières; mais il est certain que tout autour des figures lit, sur les écus, depuis un temps immémorial : Un tel III ou XX roi de Malaquin, et sur le cordon de la pièce : Dieu protège Matoquin! Le roi et les plus grands seigneurs de sa cour sont ] seuls qiîi aient des chevaux d'attelage et des voitures. Ses sujei possédant tous la même fortune, sont tous égaux, et parla nullement jaloux les uns des autres. Il y a peu de mendiajit Lorsqu'une pauvre famille mataquinoise tombe dans une tro grande misère, la cour de Mataquîn a pour principe de la secouiii Le produit du jeu de Ja cour est destiné à ces actes de bieofai sance, ce qui fait qu'on s'amuse toujours par charité chez le roi Les sujets étant, pour la plupart, occupés la majeure partie di temps à piocher leurs héritages, ne sont point enclins à se révolter comme le font quelques citoyens dans d'autres pays; aussi, faut4 de politique, n'y a-t-il point de journaux. Les Mataquinois payeu au roi leurs contributions en nature, avec des fromages, des bes tiaux, des enfants et autres produits du pays, ce qui rend le revenus du royaume très-incertains, et oblige les rois à user d'uih très-grande économie pour joindre les deux bouts de Tannée, te bons rois tenaient à avoir un Louvre dans leur capitale, pourres sembler aux autres rois, qui ont tous au moins un palais; mais, san trop pressurer leurs sujets, à s'en bâtir un en pierre du pays,qu est une pierre tendre, facile à tailler et blanche comme du fro mage de Brie. Ce palais, nommé le Bonbonnif, est orné de beau meubles, de plusieurs grands miroirs d'une seule pièce, de plî fonds peints par des peintres de la bonne école, et d'un tasd belles choses dont il est inutile de donner le détâil. 11 existe u livret qui se vend chez la femme où Ton dépose les cannes, l< parapluies, les ombrelles, enfin tous les instruments tranchant et qui contient la liste numérotée des curiosités du palais. I livret coûte trois sous mataquins, qui valent deux fois plus quel sous des autres pays, vu qu'au Mataquin on peut avoir deuxfc plus de pain d'épice avec un sou qu'on n'en a dans la villes
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Reims, en Champagne, où le pain d'épice fut inventé pour guérir une fille de France qui allait difficilement à la garde-robe. Mais le produit du livret est destiné aux orphelins du royaume, auxquels on achète un uniforme complet de militaire, parce qu'ils entrent tous, les garçons s'entend, dans la garde noble du roi, qui se trouve naturellement au milieu des enfants dont il est obligé d'être le père, puisqu'ils n'en ont plus. Aussi ne rencontre-t-on jamais d'enfants trouvés dans ce pays. Et le roi est entouré d'une garde très-dévouée, qui se ferait tuer tous jusqu'au dernier, en cas d'émeute, puisqu'ils sont censés les enfants de Sa Majesté.
Il y avait environ trente ans que le palais des rois de Mataquin était terminé; la rampe de l'escalier principal venait d'être posée, et l'on avait débarrassé les avenues du bâtiment de toutes les planches noires qui l'entouraient, et sur leisquelles il y avait : Les Mataquins ne passent pas ici, par ordre de Sa Majesté. Les grilles dorées étaient placées autour des jardins. Enfin, tout semblait sourire au. roi de Mataquin ; mais à peine avait- il achevé son palais, doré les corniches de la chambre de la reine et payé les derniers bas-reliefs de la cour intérieure, où se voient des Amours combattant avec des roses, qu il se sentit le besoin d'avoir, comme les autres souverains, des diamants de la couronne. Or, son trésor étant à sec, il lui était difficile d'acheter des pierreries en nombre suffisant, car il aurait endetté le royaume pour bien longtemps; peut-être, même en le vendant, n'aurait-il pas eu grand'chose, et • il voulait un régent aussi gros que le Régent de France, qui est, comme on sait, un des plus beaux diamants blancs du monde.
Ce pauvre roi, qui n'était rien moins que Bonbonnin XXIV, dit le Franc-Maçon, parce qu'il acheva le Louvre, dont la construction était commencée depuis quatre cents ans, ce pauvre Bonbonnin ne dormait pas, tant était grand son déplaisir; mais il le cachait à ses sujets, à sa cour, à tout le monde, hormis à la reine sa femme et à sa sœur la princesse Vertugadin, auxquelles il se confiait dans les moments de crise. Il avait éprouvé de quel secours lui était sa femme, femme de bon conseil et d'exécution, qui ne s'endormait jamais, veillait *^ux affaires de l'État, ni plus ni moins qu'un premier ministre. Lors de la grande coqueluche qui fit tant de ravages dans la capitale du Mataquin, Son Altesse royale madame Vertu-
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gadin donna pour soixante mille sous mataquins de sucre d'orge, au lieu de délibérer sur les mesures à prendre contre l'invaâoB de la coqueluche; et, par ce moyen, l'on ne perdit que cent doquante mille personnes, tandis qu'il en serait mort peut-être cent soixante mille sans l'heureuse présence d'esprit de Madame. Il est vrai de dire que les grands du royaume portèrent le sucre d'orge avec un rare dévouement sur tous les points du royaume où le fléau sévissait avec le plus de colère. Mais cette maladie n'arrêta point le cours des prospérités du pays, parce que, par une spéciale faveur du ciel, l'année suivante toutes les mères du royaume devinrent grosses, et plusieurs eurent deux enfants. Aussi, cette année, les langes furent hors de prix; mais Madame, qui avait l'expérience de ces sortes de choses, ayant prévu le cas, tira des toiles de Flandre, et le roi consentit à ne leur faire payer aucun droit à l'entrée du royaume, dont le principal produit est le chanvre filé, vu que toutes les femmes y ûlent et que, partoat où la terre est bonne, les habitants sèment du chanvre. Alors, les enfants eurent des langes, de manière à pouvoir en changer selon leurs besoins.
Lorsque Bonbonnin XXIV s'ouvrit à sa sœur sur son déâr d'avoir des diamants, la reine, qui n'avait que ceux de sa grantfmère, une princesse de Saxe-Cobourg, et qui étaient très-mal montés, la bonne reine, quoique âgée de quarante-quatre ans, . pensa mourir d'ais3; et, voyant cela. Madame proposa d'acheter secrètement des strass. Ce sont de beaux cailloux blancs qui croissent sur les bords du Rhin et que les ouvriers de Paris savent si bien tailler et polir, qu'ils les font ressembler à de véritables diamants. Il fallait s'approcher beaucoup de la psrsonne qui en por^ tait pour reconnaître la différence qui existe entre les strass et les pierres vraies. Il n'était donc pas présumable qu'on put soupçonner le roi et la reine d'avoir de faux diamants; car l'étiquette de la cour était si sévère sur les distances, que personne, à moins d'être un souverain étranger, n'arriverait assez près de Leurs Majestés pour s'apercevoir de la fraude. Quant aux joailliers habiles, il y en avait peu dans le royaume; et, d'ailleurs, la princesse Vertugadin proposa de les bannir pour un temps, sous quelque prétexte de sûreté publique; mais le roi ne goûta point cette mesure, qui, à
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dire, sentait un peu l'arbitraire. Et Bonbonnin fut connu, de son int, pour être tout vérité, éloge que les historiens les plus sévères confirmé. Il tenait sa parole; mais il avait soin de parler peu. et avis fut adopté; mais il ne satisfaisait point l'envie du roi, qu'au rebours des autres rois, il ne voulût point être trompé,
qu'il présumât devoir être gêné par sa royale consçience en aant à ses sujets des diamants de la couronne pour de vrais aants, tout en les sachant faux de toute fausseté. Il en parla à
confesseur et à son grand aumônier; car c'était un prince -pieux, élevé dans de bons sentiments; il leur demanda si ait pécher que de laisser croire à son prochain, quoique ce fût
peuple, que des strass étaient des diamants. Là-dessus, le censeur, auquel la reine de Mataquin avait promis un évéché vacant is la province de Rose-et-Compote, et qui était du parti de la Qe, dit à Sa Majesté Bonbonnin XXIV que, du moment que son ention secrète était de remplacer, à mesure que les finances du raume le permettraient, les diamants faux par des diamants ôs, il ne pouvait y avoir aucun péché, la chose étant entreprise ur le bonheur de ses peuples et pour ne point les fouler par des p6ts; que Dieu lui en tiendrait compte et Ten récompenserait, çoe les autres souverains faisaient croire à leurs peuples, par ^ raisons politiques, des mensonges bien plus gros que celui-là; U d'ailleurs, étant maître de son royaume, il pouvait bien ren-
tme ordonnance qui donnât aux strass une valeur supérieure
diamants vrais, en les prohibant et en les soumettant à un 6t énorme, ce qui donnerait un prix inestimable aux diamants a couronne. En les passant par contrebande, il s'enrichirait CDéme.
e roi, goûtant toutes ces raisons, ne fut plus embarrassé que le seule chose : c'était de savoir par qui faire acheter les strass, que le secret de l'État fût bien gardé. Son Altesse royale lame Vertugadin tira, encore cette fois, la famille royale de ^as difficile, en proposant de se dire attaquée du foie, ce qui iàit paraître vrai, vu que la princesse était haute en couleur, et le faire ordonner les eaux d'Enghien par le premier médecin roi, un fort habile homme, qui avait soutenu des thèses célès touchant les pendaisons publiques et particulières, et qui
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saurait bien prouver la maladie de Son Altesse dans mémoire couronné par TAcadémie. Alors, elle poom beaucoup d'économie, aller à Paris incognito, sous le m duchesse de Rouge-Fort, et y acheter secrètement les de la couronne. La reine, le roi, Tinfante èt Son Altes Madame réunirent tous leurs fonds, et Tabbé de Vergi^ ceux des couvents, des évêchés et des petits séminaires nant quelques sûretés, afin de pouvoir se procurer une de diamants véritables, pour calmer les scrupules du roi conscience ne se tranquillisait point.
Enfin, Son Altesse royale madame Vertugadin partit long voyage, suivie d'une seule dame d'honneur et i Goguelin, lieutenant général à son service, et de plus se tranchant. A la cour de Mataquin, toutes les charges oi aux choses de bouche, vu que, l'État étant despotique, h tions ont été calquées sur celles de l'empire ottoman, auteurs qui prétendent que le baron Goguelin fut dans de la princesse, et ils furent conduits à émettre cetti injurieuse pour une personne si discrète, par des raisoi dans la fragilité des femmes; mais ils oubliaient que 1 royale du Mataquin est une de celles où l'on est le pl sur les alliances, et que la fierté des princesses du sang lieu au proverbe : « Sage comme une Bonbonnin ! » Au: homme de sens n'a cru que le baron Goguelin ait jam l'objet de ce voyage, ou y ait été pour la moindre chose, de la princesse, la grande aumônerie ordonna des prié ques pour sa guérison ; et, comme, depuis la distribution et de sucre d'orge, elle était devenue populaire, le précipita dans les églises et pria pour le bonheur de S< et la réussite de son voyage, en la nommant la mère à
Cependant, le roi n'était pas sans concevoir de grand tudes pour sa sœur qu'il aimait beaucoup, vu qu'elle de mille lieues à faire avant d'arriver en France; puis princesse accomplie, et nommée la princesse Manchonn elle était blanche, jolie et mignonne, arrivait à sa dû année. Son mariage était un événement très-probable q survenir d'un instant à l'autre, et le roi craignait auti
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point avoir ses diamants à cette époque que de les avoir, parce que, ne les ayant point, la reine était susceptible, eu égard à sa constitution nerveuse, d'en mourir de douleur; et, si les strass étaient arrivés, Bonbonnin, qui ne manquait pas de prudence, avait peur que son gendre, le beau-père et la belle-mère, tous gens pour lesquels l'étiquette des distances n'existerait pas, ^aperçussent de sa tromperie à l'endroit des diamants de la couronne, et, de soupçons en soupçons, ne prissent de mauvaises idées sur la noble et loyale maison de Bonbonnin. Aussi^ souvent en s'endormant, le soir. Sa Majesté, après l'ordre, songeait que les rois ne doivent pas plus que toutes autres personnes se mettre dans une fausse position, et il regrettait amèrement d'avoir eu tant d'ambition; mais, comme il couchait très^bourgeoisement avec la reine, celle-ci, habituée à lire les pensées de son auguste époux sur sa royale physionomie, savait dissiper ces nuages; seulement, elle ne pouvait pas empêcher le roi de rêver à ses strass, quand une fois il était endormi. Souvent pendant la journée, lorsque Sa Majesté revenait de la chasse ou lorsqu'elle sortait du conseil, elle restait debout, se tenait la tête dans les mains, et, voyant cela, ^a reine disait en elle-même, ou à son confesseur, le seul qui sût ce secret d'État :
— Je suis sûre qu'il pense à ses strass!...
£t la reine ne se trompait pas. Sa Majesté était si fort absorbée par les difficultés de cette entreprise et les suites qu'elle pouvait woir, qu'un jour de grand couvert, elle dit à l'oreille de la reine : « rai tué vingt-deux strass!... » croyant dire : « Vingt-deux 'apins... » *
Comme la reine se mit à sourire de la méprise de ce bon roi, te public des galeries et les grands de la cour disaient tous :
— Le roi est de bonne humeur; il a dit quelque chose de fort agréable à la reine.
Et cependant Sa Majesté était, au contraire, fort soucieuse, car sa couronne de strass lui pesait déjà sur la tête.
Tel était l'état des choses à la cour du royaume de Mataquin, fnand il arriva, dans un Village situé à deux lieues de la capitale, ^ événement qui devait apporter de grands changements dans 'es habitudes de la famille royale. Ce village, nommé la Gouttière-
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des-Chats, ressemblait à un toit, tant il était en pente sur une montagne extrêmement élevée, et les chaumières, pressées les unes sur les autres, faisaient de loin Teiïet de tuiles.
Tout en haut de la montagne, encore au-dessus du village, il y avait une maison isolée, qui semblait accrochée sur le pic comme une cage à un mur. Cette pauvre maison, à moitié ruinée, toute crevassée, était habitée par une bien vieille femme, en cheveux blancs, ridée comme sa chaumière, noire comme elle et comme elle malpropre et puante. Elle n'avait plus que deux grandes dents, jaunes, pointues et recourbées comme des crojs, qui eussent fait peur au diable; ses joues ressemblaient à des feuilles de parchemin ratatinées, semées de taches plus rousses que le fond du teint, et, toujours soucieuse, son vieux nez était noir et crochu comme un bec de perroquet méchant, et son menton faisait mine de vouloir le mordre ; son front semblait un morceau de rocher; ses sourcils blancs étaient hérissés comme les poils d'un porc-épic, et dessous il y avait deux yeux clairs et flamboyants comme des yeux de chat sauvage. Elle faisait peur à tous les passants qui, en allant par curiosité en. haut de la montagne, d'où Ton voyait trois provinces du royaume de Mataquin, n'osaient y entrer à l'aspert de cette vieille sorcière, qui ne dormait jamais, et filait avec une prestesse diabolique; elle filait, filait, que Ton croyait son fuseau, son fil, sa quenouille et ses doigts desséchés immobiles, tant vite ils allaientr Les plus hardis, ceux qui avaient le courage de s'arrêter et de regarder par une fente du mur, entendaient, dans le silence : Drr brr, ce qui était le bruit de ses doigts, de sa qu^ nouille, de son fil et de son fuseau. Les habitants de la Gouttièredes-Ghats avaient nommé cette vieille femme la Filandiere, parce qu'elle filait toujours, et que son fll, tant fût gros le chanvre, éiait le plus fin du pays. Quelques ménagères disaient qu'elle avait la salive si acre, que le chanvre en était amenuisé comme par enchantement. Le fait est qu'une fée n'eût pas mieux travaillé. Son fil de chanvre était acheté pour du fil de lin, et servait à faire de la dentelle, et il était payé si cher, qu'une livre valait mille francs mataquinois, et elle en filait une livre par semaine. Malgré cela, elle était toujours en haillons, ne réparait point sa chaumière et laissait aller son fils misérablement vêtu. Elle avait, en effet, un
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fils qui, depuis sa naissance, lui servait de souffre-douleur, quoiqu'il eût dû être son Benjamin. C'était le seul enfant qu'elle eût eu de son mariage avec feu son mari, lequel avait été de son vivant un des plus habiles cultivateurs de chanvre, et qui était mort de chagrin, tant elle Tavait tourmenté, le rabrouant toujours, ayant des fantaisies à rendre un homme fou, voulant que le sabot aux allumettes fût à gauche, laissant brûler la soupe, lui tirant les oreilles quand il dormait, lui cachant ses souliers lorsqu'il les cherchait, les lui donnant s'il n'en avait que faire, prétendant avoir raison, le conseillant pour la semaison du chanvre, jetant aux oiseaux la moitié du chénevis; bref, elle lui rendit la vie si dure qu'il lui en laissa sa part, et, par aventure, un enfant; chose assez miraculeuse, car la vieille Filandière avait cinquante-huit ans lors de la mort de son homme, et se trouva grosse depuis trois mois, sauf erreur. L'Académie de médecine envoya des commissaires pour vérifier le fait, et il parut plusieurs mémoires où l'accouchement fut expliqué par des raisons puisées dans les lois sur les comètes , ce qui satisût momentanément les savants et augmenta la renommée du premier médecin du roi, qui se chargeait de rendre raison de tous les cas extraordinaires.
L'enfant mis au monde par la Filandière était un garçon, beau comme un jour de printemps. Elle en accoucha pendant la nuit, en présence de trois commissaires, à l'instar des princesses, et, lorsque les médecins se furent en allés, la chaumière resta illuminée jusqu'au jour, et l'on y entendit des bruits de féte, des éclats de rire, des chants comme si toutes les fées du pays y eussent dansé. Mais, le lendemain, ceux qui eurent la curiosité de rôder autour de la chaumière, la trouvèrent paisible et muette ; il n^y avait aucune trace du dégât que font les princes, les enchanteurs avec leurs voitures, et la vieille Filandière donnait à teter au nouveau-né, qui fut baptisé sous le nom de Faustin, comme pour dire Heureux. La Filandière se chargea de démentir le bonheur que ce nom présageait, et nul enfant ne fut plus malheureux dans le monde entier. Dès les premiers jours, sa mère lui donna des chiquenaudes sur le nez pour lui apprendre à ne point crier. Le pauvre petit eut une telle peur, qu'il ne criait plus, même pour demander de la bouillie quand il avait faim, et la vieille femme,
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qui ne passait pas pour savoir élever les enfants, ne lui donnai de la bouillie que suivant ses idées. Aussi, une bonne femme allaol un jour à la montagne et voyant ce joli menu poupon, tout cbètif, pâlot, qui semblait dépérir, n'avait point de roses sur les joues, et devait être battu comme un blanc d'œuf, proposa, par pitié, k la Filandière édentée, de lui nourrir pour rien son enfant; mais la vieille fit un grognement si terrible, que la nourricière en cul son lait tourné pendant deux jours, tant grande fut sa peur. B elle alla pronostiquer dans le village à toutes les vieilles (pe Faustin ne tarderait pas à mourir. Néanmoins, les passants virert toujours le petit barbotant dessous Tauvent de la chaumière, jouant avec des cailloux jetés là, dans la neige, et tous lepl»gnaient, en voyant son joli corps grelottant à travers les trous de ses haillons pendant que sa vieille mère filait devant un bon feu. Ce fut bien pire plus tard : la Filandière le forçait à aller tout seul, pendant la nuit, dans les précipices de la montagne, sans s'inquiéter s'il s'y casserait le cou, et le laissant se défendre comme il pourrait de ses petites mains contre des aigles dont la montagne abonde, et contre les autres bêtes. Un cri général s'éleva dans la Gouttière-des-Chats sur cette vieille mégère, mais elle faisait tant de peur, que personne n'osait lui demander compte de tout ^a^ gent qu'elle gagnait et dont elle ne se servait pas pour son enfant Après tout, chaque mère élève le sien à sa fantaisie, doit s'en faire obéir, et le bon Dieu est son seul juge.
Comme la Filandière avait le secret de faire du fil de dentelle avec le plus vilain chanvre, quelques personnes lui envoyèrent leurs filles pour leur enseigner à filer comme elle; mais aucune ne pouvait durer plus d'une semaine à cet apprentissage. La\ieilte leur montrait si rudement leur métier, elle leur donnait des coups si durs sur les doigts avec les siens, qui étaient durs comme les os d'un pendu, que toutes y renoncèrent, craignant d'avoir les doigts cassés ou tordus, ce qui eût été dommage parce qu'ils ne devaient pas leur servir à filer seulement.
11 se passa une quinzaine d'années pendant lesquelles la Filandière traita rudement son pauvre enfant; mais, comme malgré cette triste vie il se portait à merveille, devenait grand et fort, les voisins finirent par s'habituer à le voir gouverné de la sorte. Les
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:t€S qui dépendaient de la chaumière, et qui étaient restées en cbe, furent cultivées par lui, et il y faisait venir le plus beau anvre du monde pour plaire à sa mère, qu'il aimait beaucoup, Jgré ses duretés. Mais, quand il eut seize ans, et qu'il eut ac- 13 des forces, la Filandière l'accabla de travaux qui eussent fait rir tout autre homme que lui, habitué, par son éducation, à mper dans les précipices et à tout supporter. Aussi tout le »ode le plaignait, car il était bien fait, beau de visage, beau de ^velure, beau de partout. Quand il passait, la tête baissée et it mélancolique, les filles disaient :
— Quel malheur de tuer un si beau garçon!... En effet, sa mère lui donnait des tâches qui devaient finir par Uier. Avec l'âge, elle était devenue plus fantasque etplussorre que. jamais. D'abord, elle envoyait Faustin à la ville pour adre son fil et lui en rapporter l'argent, et, si le pauvre garçon fût laissé attraper d'un dumi-liard mataquin, il aurait été battu nue plâtre, à coups de quenouille. Aussi, jamais il n'y avait erreur dans les comptes.
One des singularités du royaume de Mataquin est la rareté des iMkoises, non qu'il n'y vienne pas de framboisiers, car, bien au ^traire, il n'y a pas de pays où il y en ait davantage ; mais, si les LUiboises ne sont pas cueillies dans un certain moment, il suffit coup de soleil et adieu les framboises, elles sont grillées sans ië. En revanche, les framboises prises à point, surtout celles À croissent sur le haut des montagnes, ont un goût merveilleux • auquel il n'y a rien de comparable dans le monde; c'est si déliteux, qu'il semble que les anges les aient cultivées et arrosées ^-mémesf pour leurs menus plaisirs. Or , la vieille Filandière tudait, pour son déjeuner, un plat de framboises, tous les matins, cnidant toute la saison, et, sous peine d*être battu comme un fer la forge, il devait apporter un petit panier de framboises à sa sille mère, qui les gobait en les piquant une à une avec une aade aiguille à tricoter, sans jamais en donner une à son fils, i mangeait à côté d'elle, sans murmurer, un morceau de pain ùr.
1 y a derrière les montagnes du Mataquin un pays fort riche, »c lequel il avait été impossible d'établir des communications
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parce que les rochers étaient inaccessibles de ce côté, et qu'il aurait fallu dépenser cent fois la valeur de Mataquin pour y pratiquer un chemin; or, ce royaume voisin, qui est le Ghouiistan, produit un bois très-rare dont le prix est énorme, vu qu'en le brûlant il exhale une odeur de violette, et que sa chaleur donne la santé. La vieille Filandière ne voulait se chauffer qu'avec ce bois, auprès duquel le sambouc de Guinée n'est rien. Elle tirait de ce pays une infinité de choses qui étaient inconnues dans le royaume de Mataquin; ainsi, quand ses provisions tiraient à leur fin, il fallait que son fils risquât sa vie en traversant les montagnes, les glaciers, les précipices couverts de neige, pour aller chercher à sa mère tout ce dont elle avait besoin dans le Ghouiistan, et le pauvre enfant, obéissant, reçommençait toujours cet affreux voyage, qu'il avait fait à l'âge de douze ans pour la première fois. Tout l'aient que gagnait sa mère passait à satisfaire ses fantaisies. Tantôt elle voulait des chemises de Jangac, faites avec du vrai jannequin! c'est la toile la plus douce du monde, et la vieille avait la peau si délicate, qu'elle ne pouvait porter que cette étoffe ; et alors H lui était indifférent d'avoir par-dessus des haillons, va que dans cette chemise elle se trouvait comme dans une robe de doret Tantôt il fallait que son fils lui apportât des œufs de roc, qui soDt un manger le plus exquis, que les fées se réservent, et qu'il faut aller saisir dans des nids, au péril de ses jours, dans le creux des glaciers du Ghouiistan; c'étaient aussi des nids d'alcyons, qui viennent de la Chine, où ils se payent au poids de l'or ; enfin, elle était gourmande des friandises les plus coûteuses, et qui obligeaient Faustin à des voyages sans fin dans toutes les villes da Ghouiistan. La paillasse de son lit était composée de feuilles de gesnelles, arbrisseau de la Cochinchine; ses draps se faisaient avec une peau du Nord, toute brune, odoriférante, douce comme celle des gants de Naples, et dans laquelle elle se cooservait belle de corps, sinon de visage. Elle ne buvait que de l'eau d'or, ainsi nommée parce qu'elle est jaune; poison mortel quand elle estbae avec les lèvres, mais boisson délicieuse quand elle passe à travers un chalumeau fait en bois de Sampa, qui est un palmier d« Cayenne, dont la vertu n'est connue que des savants et des fée^ I^'eau d'or ne se trouve que dans les États du Grand Hogol, (fi
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lit défendre l'approche de cette source unique au monde par des ^Idats armés de flèches. Quelquefois, le soir, pour son souper, il renait fantaisie à la Filandière de manger une salade de roquettes 9S montagnes, et, quelque fatigué qu'il pût être, Faustin allait A chercher des roquettes; puis, un autre jour, il lui fallait des lisses de grenouilles, et son fils descendait jusqu'au fond de i vallée de Galbansson, où se trouvent les meilleures grenouilles, in jour, elle voulut manger un momont, pour faire les Rois, et ivoir une galette de manioc, et Faustin passa quinze jours en Sioulistan avant de se procurer un momont, qui est un faisan de Indostan, supérieur en goût à toutes les bétes connues dans le monde. Quand elle prenait du café, il lui fallait du moka. Puis, BD été, elle ne voulait pas une mouche dans sa chaumière ; elle biiTaitàla glace; enfin, si tout avait chez elle l'apparence de la plus horrible pauvreté, elle menait dans sa baraque la vie la plus voluptueuse; et la reine de Saba, qui eut pendant quelque temps l'anneau de Salomon, avec lequel on satisfaisait tous ses désirs, n'aurait pas été plus heureuse que la Filandière. Elle avait toujours à ses ordres un fils qui la chérissait, et prêt à se rompre ks os à son service, qui couphait sur un méchant grabat de paille, 01 qui, pour voir dans les yeux de sa vieille mère une expression douce, aurait pris un fer rouge, si elle le lui eût commandé. Tout te inonde le plaignait, et il était heureux, parce que rien n'est inssi bon dans le cœur que de bien aimer sa mère. Or, comme, depuis son enfance, il avait été habitué à lui obéir, il ne connais- SBt pas de plus doux état que d'aller, de venir et de travailler pour elle, et il jouissait de tout ce qu'il lui donnait da bon.
Hûs aussi le bon Dieu avait voulu qu'il fût récompensé de ses tnvsux. En effet, aussitôt qu'il avait couché sa vieille mère dans iOO lit de peau d'antilope, et que, après l'avoir baisée sur les JOQx, il venait se jeter, bien fatigué, dans le coffre plein de paille Vn lui servait de lit, sa vieille mère se levait dès qu'elle l'entoudait dormir, et venait, sans qu'il s'en doutât, l'embrasser sur b front en pleurant. Alors, les larmes qui tombaient dans la chiure de Faustin avaient le don de lui donner de beaux i^Oges; chose que personne, pas même Faustin, ne savait. Alors, à coup, 'le jeune homme se croyait éveillé; il sortait de la
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chaumière vêtu comme un prince souverain ; il trouvait à la porte une jument à téte de femme, ferrée, avec de petites ailes, et dont la croupe était gris pommelé, le corps agile; il montait dessus^ et allait dans le Ghoulistan , par une belle route, plantée d'arbres, bien nivelée à travers les montagnes, et il était partout bien reçu ; les grands seigneurs du Ghoulistan le reconnaissaient et le traitaient avec beaucoup d'égards. Il dansait à la cour, où Ton admirait beaucoup ses connaissances étendues et variées; il faisait preuve d'esprit et de goût, parlait très-bien de ses voyages, et menait une vie extrêmement joyeuse, apprenait les œuvres des poètes du Ghoulistan, assistait à des parties de chasse, disait des mots fort agréables, était fêté par toutes les dames, et se frouvait le jeune homme le plus heureux du monde, jusqu'à ce que la voix aigre de sa vieille mère le fît sortir de son grabat, en lui disant i — Allons, grand paresseux, veux-tu te lever pour aller sarcler le chanvre I
Et il se levait soudain et prenait ses haillons, oubliant qu'il était fils de roi< et redevenait un simple chanvrier.
Il arriva ainsi jusqu'à Tâge de vingt-deux ans; mais cette siïigulière existence, constamment continuée, avait eu pour effet lui faire prendre pour sa vie véritable celle qui commençait le soif au commandement du baiser de pleurs que lui donnait sa mère<v et la vie pénible de la journée pour quelque sommeil affreux pa^ lequel il expiait les délices de son bonheur.
Cependant, il finit par s'apercevoir qu'il se trompait, et voici comment :
Un jour, se trouvant dans la capitale du royaume de Mataquin* où il était descendu pour vendre le fil de la vieille Filandière, s^ mère, alors âgée de quatre-vingts ans, et qui avait, par miracle^ filé dans sa semaine deux livres de fil à denttîlle, afin de pouvoir manger, pour Noël, un momont à la purée de nid d'U-ondelle- Faustin s'avisa, au lieu de revenir aussitôt, d'aller voir le Louvre* achevé par Bonbonnin XXIV, et dont on parlait comme d'une de^ sept merveilles du Mataquin. Mais il se trouva à l'entrée de la grille un factionnaire de la garde royale, qui lui dit que Ton û'eatrait pas en guenilles dans le palais du roi. Le pauvre FaustiOt ' regardant ses habits, reconnut en effet qu'ils n'étaient pas des flos
LA FILANDIÈRE
iropres, et alors il s'assit tout pensif sur une des bornes du gardeaeuble de la couronne, bâtiment qui faisait face à l'une des façades lu Louvre. Le hasard voulut que Tinfante dona Mancha, dont les ppartements étaient précisément situés dans cette partie du .ouvre, vînt à passer pour aller prendre une leçon de danse, et [Q'en passant elle regardât dans la rue, où elle vit Faustin sur sa lome. De son côté, Faustin l'aperçut, et il en devint amoureux 00. Aussitôt, il demanda à un monsieur qui était occupé à lire les iffiches s'il connaissait la femme dont le joli visage se voyait à ravers les vitres du palais, et ce monsieur, étant précisément un lair de Mataquin, lui apprit que ce n'était pas autre chose que 'infante elle-même, dona Mancha, pour laquelle tous les princes itrangers envoyaient ambassade sur ambassade, afin de l'obtenir tn mariage, à cause de sa grande beauté, de son instruction, de a gentillesse et de ses manières, dont il était bruit à toutes les ours. Faustin remercia poliment le pair mataquin, lequel était le bancelier des ordres du royaume.
— Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, nais la princesse est bien mon fait!...
— Je le crois, lui dit le comte de Grandcoquin, mais vous ne ouvez pas y songer tant que vous ne serez pas décoré...
— Il a raison, dit Faustin.
Quand dona Mancha repassa après avoir pris sa leçon de daùse, Ue retrouva Faustin assis sur sa borne, et, comme c'était une peronne charitable, elle lui envoya cent sous mataquins et un pain e sept livres. Faustin la remercia par un regard, et ils ne se outaient ni l'un ni l'autre qu'ils se marieraient un mois après,
la barbe de tous les héritiers présomptifs des couronnes d'Anlelerre, de France, d'Italie, d'Allemagne, de Russie, de Bavière, e Saxe-Gotha, de Saxe-Cobourg, de Saxe-Saxe, et autres, qui tous lisaient faire des propositions, plus avantageuses les unes que les Qtres, à Sa Majesté très-montagnarde et très-audacieuse. Bonoonin XXIV, dit le Franc-Maçon.
Cette, rencontre de Faustin et de dona Mancha eut lieu trois mois près le départ de Son Âltesse royale madame Vertugadin pour- la rance, où elle allait choisir des diamants pour la couronne; et en 9 moment les angoisses du roi étaient extrêmes.
CONTES ET NOUVELLES
En revenant chez sa vieille mère, la Filandière, Faustin goûtait une félicité inconnue et sans cesse renaissante à se ressouvenir de dona Mancha-Bella, et ce plaisir si vif, si vrai, lui démontra que sa vie n'était pas un sommeil ; tout cela lui faisait oublier rhorrible colère que son retard avait dû amonceler contre lui au logis. Aussitôt que sa vieille mère le vit sur le pas de la porte, elle gronda de manière à faire reculer un rhinocéros, et ses deux dents eurent un air menaçant qui glaça Faustin de frayeur; et il baissa les yeux, car il ne pouvait pas voir sa mère quand elle les ouvrait si grands.
Elle saisit sa redoutable quenouille, qui était en cœur de cormier, elle la leva, et dit à Faustin :
— Mets-toi là à genoux, que je te batte!...
— ^Me tuerez-vous?... demanda Faustin en se jetant à S3S genoui, moi qui ne vous ai jamais désobéi, moi qui suis votre enfant, moi qui suis allé sans murmurer partout où vous m'avez ordonné (f aller, je ne vous ai jamais parlé de mes souffrances...
— Je sais tout cela, dit-elle d'une voix terrible, pourquoi me le rappeler? crois-tu que j'oublie ce que tu as fait?...
Et la quenouille était toujours levée.
— Ce que vous ne savez pas, ma mère, reprit Faustin, étonné de sa hardiesse, c'est que je suis amoureux de l'infante de Mataquin...
— Oh! mon cher fils, dit la vieille Filandière, en posant sa quenouille sur son fauteuil et relevant Faustin, cela est bien différent; il faut que tu l'épouses...
— Et comment? lui dit le jeune homme surpris.
La Filandière s'assit au coin du feu, ne pensant plus ni à son argent ni à son fuseau, et elle se mit à considérer les rayons des tisons qui brûlaient.
— Faustin I...
— Quoi, ma mère?...
— Combien me rapportes-tu?...
— Deux mille livres en écus mataquins...
— Où sont-ils?
— Les voici...
— Va quérir les maçons du roi et son architecte...
LA FILANDIÈRE
PaustiD alla chercher l'architecte du roi; qui vint ^ssez étonné se voir mander par une vieille filandiére dont le fils était déguelé ; mais, comme il était curieux, et que les architectes ne veuit pas autre chose que de bâtir, il suivit Faustin après avoir dit es gens d'envoyer une centaine de maçons au-dessus des Goutres-du-Chat, chez la vieille Filandiére, où il allait de sa perine.
La vieille le pria de lui bâtir à la place -de sa chaumière, où e se trouvait un peu trop à l'étroit, un palais dans le genre de rchitecture sarrazine de TAlhambra, avec des balcons, des eries extérieures, des colonnes, et tout en marbre, pour plus
solidité, parce qu'elle ne voulait pas donner dans le clinant des constructions modernes. Elle parlait d'un air si dégagé, B l'architecte crut devoir lui faire observer que ce qu'elle lui mandait coûterait plusieurs centaines de millions... — Qu'importe? dit-elle; seulement, je vous préviens que je
pourrai vous payer qu'en diamants. Mon fils en a trouvé le :ret; faites votre devis et vos dessins; voici, pour vous encoujer, une marque de notre reconnaissance, si vous voulez aller e en besogne. *
K ces mots, elle leva avec sa quenouille la pieire qui était devant foyer de sa cheminée et y prit un assez beau diamant qu'elle donna.
L'architecte n'eut rien de plus pressé que de rentrer en ville et lier s'habiller pour se rendre à la cour, où il y avait une grande »eption. L'architecte, ayant été nommé baron par le roi le jour le Louvre avait été fini, jouissait des grandes et petites entréés a cour; en sorte qu'il- vint au gala, et, quand Sa Majesté le prit ^-dessous le bras et l'emmena dans l'embrasure d'une croisée ir parler bâtiment, l'architecte lui raconta comme quoi il y avait léux lieues de là, au village de la Gouttière-du-Chat, un jeune nme qui savait faire des diamants, et, pour preuve, il lui raconta commande de la Filandiére et lui montra le diamant qu'il en dt reçu. Sa Majesté manda aussitôt le joaillier de la couronne et Qferma avec lui dès qu'il fut venu. Cette conférence fit croire il allait commander des pierreries pour le mariage de dona Dcha-Bella, et il y eut des paroles fort aigres-douces échangées
CONTES ET NOUVELLES
entre tous les membres du corps diplomatique. Le joaillier assurai au roi que le diamant de la Filandière était un diamant incomparable pour l'eau, et qu'il était semblable en toute chose aux dia.mants extraits des mines d'Asie. Bonbonnin commanda aussitCsl son équipage de montagne et partît, au grand étonnement de reine et des courtisans, qui, contre leur habitude, ne savais "«ni rien. Le roi ne voulut être accompagné que de son architecte.
— Bonne femme, où est votre fils? dit Sa Majesté en eDlrafc.j«t dans la chaumière.
— Messire, dit-elle, qui êtes-vous?...
— Je suis le roi de Mataquin.
La vieille s'inclina et répondit :
— Mon fils, sire, est parti pour aller chercher des ingrédie^i^ts de diamant dans les montagnes du Ghoulistan, et il ne sera pas retour avant une huitaine de jours...
Le roi devint pensif.
— Il est donc vrai qu'il sait faire des diamants?...
— Aussi vrai, sire, que vous êtes roi de Mataquin et père der^^ sujets.
Le bonhomme de roi s'était f^it avare en devenant vieux, qui est un bien grand défaut pour un prince, et inexcusable ch^^* tout le monde. Or, la vieille Filandière, qui avait envoyé Faust^^*^ en Ghoulistan pour se procurer un diamant avec les deux mil francs qu'elle venait de gagner avec son fils, vit bien, par le sali^^ — gracieux que lui fit Sa Majesté en la quittant, qu'elle pourrait prendre par l'avarice. La longueur de sa vue lui avait déjà perm ^ de deviner le secret de l'État relativement aux strass et les inqui^^^ tudes de Bonbonnin; car ses yeux étaient-fées, et de là venait let — clarté extraordinaire.
Bonbonnin XXIV resta dans une impatience terrible tant qu^^ Faustin ne fut pas revenu de son voyage. Il fit prendre desinfo^^' mations sur sa famille, et, sans l'étiquette sur les distances, il aur»-*^ logé la vieille horrible Filandière dans son Louvre. Il voulait l *^ proposer une place à la cour, mais en quelle qualité l'y attacher/ La mère d'un homme en train de faire des diamants, et qui pof'
vait peut-êlre en fabriquer de gros comme un œuf d'autruche, /
ne devait pas occuper d'emploi subalterne; puis, s'il la nommait
LA FILANDIÈRE. 407
dame d'honneur de la reine, toute la noblesse jetterait les hauts cris... Il lui fit secrètement proposer d'être gouvernante des enfants de Mataquin ; mais il courait des bruits si extraordinaires sur l'éducation de Faustin, que c'eût été compromettre l'avenir de la famille royale; et, s'il flotta longtemps entre Tavarice et les destinées des Bonbonnins, il faut lui rendre cette justice que l'avarice eut le dessous.
Il avait établi trois gendarmes des chasses entre la Gouttièredes-Chats et le Louvre, afin d'être instruit plus vite de l'arrivée de Faustin. Ces préparatifs, l'air soucieux et affairé de Sa Majesté, firent croire à la cour et à la ville qu'il devait y avoir un nouveau prétendant à la main de dona Mancha-Bella. Les caquets s'établirent sur cette donnée, et, de bouche en bouche, ils arrivèrent jusqu'à l'infante, à laquelle sa première bassineuse dit à l'oreille qu'il n'était bruit que de la prochaine arrivée d'un jeune prince qui, au lieu de la demander par ambassadeur, venait incognito lui-même lui faire la cour; ce que dona Mancha-Bella trouva infiniment plus poli, plus amoureux et plus galant que la manière ordinaire des rois.
Enfin Faustin arriva chez sa vieille mère avec un diamant d'assez belle grosseur, . pour les deux mille livres de Mataquin. La Filandière, qui guettait son fils, le cacha dans sa mée au pain afin que le roi ne sût l'arrivée de Faustin que quand elle le voudrait.
Alors, elle lui parla ainsi :
— Mon enfant, le roi croit que tu as l'art de faire des diamants; 9t sans doute il te priera de ne pas porter ton industrie ailleurs ]ue dans ses États...
En ce moment arrivait le gendarme des chasses qui surveillait la chaumière et que la vieille avait occupé ailleurs quand elle 3ntendit Faustin sur le haut de la montagne, en lui disant :
— Ne voyez-vous pas mon fils venir de ce côté?... Allez voir. Et elle l'avait envoyé vers le village.
Le gendarme, entendant parler dans la chaumière, dit à la fieille, de sa grosse voix de gendarme des chasses :
— Vous m'avez trompé, vous parlez à votre fils, le roi nous a »mmandé de nous en saisir...
408 CONTES Eï NOUVELLES.
— Faitesjexcuse, monsieur le soldat, dit la vieille, je parle à mon chat...
Et elle se mit à caresser un gros angora qu'elle avait autrefois envoyé son ûls lui chercher dans un endroit du Ghoulistan eo 1 iji en désignant la peau, les taches et le miaulement; car il avait uis miaulement particulier et une queue à servir de Balai si elle o'^fi avait point eu.
— Minet, Minet, dit-elle en continuant, le roi voudrait bien t. « faire faire des diamants...
Et elle parlait à son fils, tout en causant avec le chat.
— Il t'enfermera... Mais, s'il t'enferme, tâche au moins d'être près de Tinfante, parce qu'elle s^ime les beaux chats, et t'aimera si elle te voit; mais fais-toi faire de beaux habits^ pour être à toc aise et comme un brave chat, de bonne mine, un angora de race pure. Ët, quand même tu ne saurais pas faire de diamants, elle te gardera à son service.
En entendant cela, Faustin, à qui son habitude d'aller en tout pays et de voir le monde avait aiguisé l'entendement, toussa pour faire comprendre à sa mère qu'il devinait tout ce qu'elle voulait lui dire; alors, le gendarme des chasses, voyant bien que ce n'était ni une tousserie de vieille femme, ni celle d'un angora, se précipita dans.la chaumière et s'empara de Faustin, qui fut incontinent mené devant Sa Majesté Bonbonnin XXIV, sans que sa mère eût pu lui dire autre chose que « De la prudence, mon enfant ! »
— Es-tu le fils de la Filandière?... lui dit le prince.
— Oui, sire...
— On m'a instruit de ta science lapidaire... Est-il vrai que w saches faire du diamant?
Ici, Faustin fit une réponse modeste qui ne disait ni oui ni doo; mais le roi se dit :
— 11 a tout à fait la tournure et les manières d'un faiseur de diamants, et je me le représentais bien ainsi...
Alors, il lui dit :
— Il faut que tu me fasses des diamants vrais...
— Sire , répondit Faustin , il est besoin pour cela de tant de choses, que je doute que vous exécutiez toutes mes fantaisies...
— N'importe; si tu en fais seulement un de la grosseur d'une
LA FILANDIÈRE
ine, même sans coque, je t'accorderai tout ce que tu me deideras...
-Ainsi soit-ill répondit Faustin.
lu* ce mot, Sa Majesté, qui était d'une haute prudence, fit apir le comte de Grandcoquin et deux gentilshommes ordinaires Kl chambre, qui causaient dans le salon bleu; et, là, devant il leur commanda de dépouiller Faustin de ses guenilles, et e mettre nu comme un lima jaune; ce que les seigneurs firent dtôt, malgré les observations du jeune homme qui était timide me une fille; et il rougit beaucoup, car les courtisans ne îDt s'empêcher d'admirer sa blancheur et sa belle corpulence ; 5 c'étaient de vieux courtisans, et Bonbonnin ne put s'empê- • lui-même de sourire.
austin était bien honteux, n'ayant pas l'habitude de se préer dans ce costume ; mais il fut bien étonné de voir Sa Majesté mner à ses gentilshommes de bien tâter partout le corps r vérifier s'il n'avait point de diamants, et, pendant l'opéra, que les gentilhommes firent avec beaucoup de décence, lajesté commanda au chancelier de ses ordres de brûler, dans eu de sa cheminée* les guenilles de l'homme aux diamants; 5 tout ce qui résulta de cette recherche fut un eustache que auvre Faustin portait sur lui. Devinant alors les intentions de lajesté, le fils de la Filandière fut bien heureux d'avoir avalé iamant, sûr de le retrouver au besoin.
3 roi, convaincu que Faustin n'avait point de diamant dans ses les, le lia encore par un serment, en l'emmenant dans son oire et lui faisant jurer sur les Évangiles qu'il n'avait aucun lant sur lui; serment que Faustin n'hésita pas à faire, puisque iamant était dans son estomac.
i reine et sa fille venaient par hasard faire leurs prières du à l'oratoire, quand, en entendant la voix du roi, elle regarni par une porte en tapisserie, et, ayant vu Sa Majesté avec )eau jeune homme sans chemise, elles n'osèrent entrer, par entiment de pudeur; puis, ne disant mot, elles se retirèrent honteuses de ce hasard, mais aussi bien interloquées de cette monie.
(obonnin, enchanté, fit apporter des habits de prince à Faustin
qui, les ayant mis, se trouva le plus bel homme du royaume, et les porta comme s'il avait eu toute sa vie des habits brodés. Il pam^ accompli. Le roi demanda à Faustin en quel endroit du palais ii désirait procéder à la confection du diamant, et, alors, le jeuae homme ayant dit qu'il voulait le visiter, afin d'en reconnaître TeXr position, Sa Majesté prit elle-même un flambeau d'or, et défen dant, sous peine de la vie, d'approcher de Tinconnu à une distaoo de plus de vingt pas, le défiant et prudent Bonbonnin parcouru le palais, en le montrant à Faustin, comme un propriétaire qui dj à son ami : « Voilà ce que j^ai fait faire cette année. »
Les gens de service, ceux de l'intérieur du Louvre, les officiers de garde et les seigneurs en charge, voyant Sa Majesté déroger ài l'étiquette et plein d'attentions pour un jeune inconnu, vêtu comjo» un prince, crurent à quelque chose de nouveau. Tout le monde se* rendit au jeu de la reine, et raconta ce que le roi faisait poor le prince si impatiemment attendu. Alors, l'infante, regardant sa mère, se mit à rougir, et toutes deux pensèrent que la cérémotûe de Toratoire était un usage secret des rois de Mataquin lors du mariage de leurs filles. Toute la cour pensa, en voyant Tinfante et la reine rougissant, puis souriant, qu'elles savaient l'arrivée do jeune souverain : alors, il ne fut plus questioh que du prochain mariage de l'infante et de l'adresse avec laquelle cette affaire avait été conduite, puisque tout le monde ignorait le nom du futur.
i — C'est là, sire..., dit Faustin en arrivant à une chambre adossée au cabinet de toilette de Tinfante; il faut que je sois ici...
Bonbonnin ne fit aucune objection; et, mandant aussitôt des maçons, il enferma Faustin dans la chambre qu'il avait choisie et dont la porte fut murée. On adapta un tour pour faire passer au fils de la Filandière tout ce qu'il demanderait. Sa Majesté plaça sous les fenêtres et devant la porte, dans le corridor, des sentinelles qui étaient relevées d'heure en heure et devaient faire fea sur Iss indiscrets. Ayant pris toutes les précautions que lui suggérait la prudence, le roi attendit le diamant promis. L'infaote apprit toutes les mesures extraordinaires ordonnées par son père, et sut que le prince qui en était l'objet avait été mis derrière son cabinet d3 toilette ; en sorte que, pendant la nuit, au lieu de dor-
LA FILANI^IÈRE.
ir, elle fit un trou dans le mur pour revoir rhomme mystérieux je le hasard lui avait offert d'abord en guenilles^ sur la borne, ins la rue, puis tout nu au milieu de l'oratoire de son père, et ufin, vêtu comme un prince, étincelant de broderies, et toujours sxi comme le jour. Elle en était passionnément amoureuse, parce L^elle devinait bien qu'elle en était ardemment aimée. Elle fit alors Cl trou très-promptement et vit, à la clarté d'une lampe, le jeune »Mnme occupé à faire un second trou de son côté, ce qui la rendit rt aise; mais, comme elle avait été plus vite en besogne, car les l«s sont plus adroites de leurs mains que les hommes, elle lui ia joyeusement :
— Prince, le mien est fait!...
Paustin vint au bord du trou de l'infante et la reconnut. Ils resi~«ot pendant un petit moment tout bêtes, occupés à se voir, tant * avaient de plaiâir à se rencontrer, et ne trouvant rien à se dire.
s'avisa de passer sa main par le trou, comme pour l'agrandir, isds, dans le fait, pour prendre la main de dona Mancha, laquelle ^t la plus petite et la plus mignonne qu'on eût vue, et l'infante L lui donna sans se faire prier; et Faustin, l'attirant à lui par le "Ou, la baisa bien doucement, comme se baisent les mains de rtucesses; alors, il lui raconta, non sans la contempler avec des ^ux bien ardents, pourquoi le roi l'avait enfermé dans cette hambre.
— Madame, lui dit-il en terminant, je ne voudrais pas tromper fi vous, ni monsieur votre père. Je ne sais pas faire de diamant, ^ais je vous aime bien, et c'est mon grand amour qui m'a fait inventer ces moyens de vous voir.
Li-dessus, il baisa la main que dona Mancha-Beila lui avait laissée pendant le récit.
L'infante trouva que l'invention de ces ruses était quelque chose le plus utile que celle des diamants, dont elle se souciait comme le rien du tout, et elle pensa que les deux yeux bien flamboyants lu beau Faustin valaient toutes les pierreries du monde; alors, les eux amants convinrent de s'épouser; et, comme il fallait le con- SDtement du roi et de la reine, quand le matin fut venu, Faustin yant dit tout bas à l'infante où il avait mis son diamant, et la romesse de Sa Majesté à son égard, doiia Mancha lui dit qu'elle
CONTES ET NOUVELLES
allait faire Timpossible pendant le temps que le diamant em-ploierait à sortir; puis ils rebouchèrent le trou qui servait leur^ amours.
Le lendemain, Bonbonnin, qui avait rêvé diamants, accourut a^^v guichet pour voir son faiseur, et là Faustin lui dit que ses geczB darmes des chasses s'étaient si brutalement saisis de sa personnes qu'ils avaient fait répandre de la poudre de mica du Ghoulistau et du charbon de racine d'urac, sans lesquels il ne pouvait rie^u entreprendre. Aussitôt Sa Majesté, s'étant fait expliquer commeni était la poudre de mica du Ghoulistan et le charbon de racine d'urac, envoya Tabbé Vergogne, son confesseur, les rechercher sur la route avec force officiers. Il resta à causer au guichet environ une bonne heure avec Faustin, qu'il trouva un homme prodigieusement instruit, ce qui fut cause que les grandes et les petites entrées attendirent longtemps le petit lever. Sa Majesté partit pour i la chasse aussitôt après avoir entendu la messe, dans le dessein de donner à son faiseur de diamants les perdrix, les gélinottes et tout ce qu'il tuerait, car il aimait déjà beaucoup Faustin. Le fils delà Filandière fut donc nourri de la table môme du roi, car l'abbé Vergogne ne trouvait point le charbon de racine d'urac; mais Faustin, n'ayant pas l'habitude de manger les sauces et autres petits plats que l'on faisait pour Sa Majesté, eut des gargouillements terribles dans le ventre, ce dont il fit part le soir à l'infante, avec laquelle il s'en réjouit fort, parce que le diamant devait être entraîné plus promptement.
Aussi, le matin, quand Sa Majesté, inquiète de savoir commeot Faustin avait passé la nuit, vint au guichet de l'appartement du | faiseur, le fils de la Filandière lui dit :
— Sire, j'ai trouvé dans le mur un peu de poudre de mica, et. quoique, je n'eusse pas de racine d'urac, je n'ai pas laissé que de vous faire un petit diamant, tout petit, vu que je n'avais pas assez d'ingrédients; mais il n'y a rien qui me coûte pour vous faire plaisir. •
Et il donna au roi son diamant, qu'il avait bien nettoyé. Bonbonnin le trouva de très-belle eau, et fut alors tiré de peine relativement aux strass. Il fit sortir Faustin de sa prison, et le présenta à son petit lever comme un grand personnage à qui toute la cour
•LA/FILANDIÈRfi.
tYait rendre les mêmes respects qu'à lui-même. Faustin demanda main de Tinfante, ce que Bonbonnin, fidèle à sa parole, accorda âlement; mais dona Mancha avait, pendant que cela se passait, daré à la reine sa mère qu'elle se tuerait si elle n'était pas iriée à Faustin, quoique ce fût le fils d^une filandière, et qu'il sût pas faire de diamant. La reine, très-étonnée, comprit que loi pouvait être victime d'une ruse et qu'il s'en allait de l'honor de la race royale : elle accourut au moment où Sa Majesté ait à la chapelle, suivi de son gendre, auquel les courtisans mandaient déjà sa protection.
— Sire, lui dit-elle à l'oreille, vous courez la chance d'être
lime de votre fantaisie, et la famille royale est en train de se
sipromettre...
Et elle lui raconta tout.
3a Majesté dissimula sa colère, parce qu'il n'était pas dans l'étiette de la cour que le roi fît voir ses déplaisirs en public; mais ionna ses ordres secrets pour l'arrestation de Faustin, en comindant d'assembler une commission de justice pour décider de isort, et, s'il était condamné à mort, de l'exécuter dans les ox heures, songeant bien que l'infante n'y penserait plus... Ce fut une ûère surprise à la cour lorsque, dans la grande gaie, au retour de la chasse, Faustin fut arrêté. Le voyant passer diainé, l'infante accourut échevelée se jeter aux pieds du roi, quel elle dit des choses très-touchantes, le menaçant de se aser mourir de faim, ou de périr en la façon que périrait son er Faustin.
-^Mais, ma fille, dit le roi, je ne saurais vous donner une irpidon pour belle-mère.
Sire, dit-elle, je gage qu'il est de race royale, cela se voit à ttaniëre dont il marche ; il se dandine comme les princes de la inche aînée, que notre aïeul a dépossédée de la couronne... ^Raison de plus pour lui faire son procès..., dit Bonbonnin, i était un grand politique.
*-Au contraire, raison de plus pour nous marier, répondit liante.
La reine, qui au fond était bonne, fut frappée de l'idée qu'avait ifaate, et elle donna envie au roi de vérifier le fait. Faustin fut
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tiré de sa prison et ramené à la chaumière, de la vieille Filandière par le roi, la reine et l'infante, assistés du gprand juge et du comte de Grandcoquin, vieil ambassadeur, qui avait vu quatre règnes de rois. Jamais il ne s'était trouvé de si beau monde et de si habiles gens dans la chaumière ruinée, où filait la vieille, occupée à gronder son chat.
— Ah! te voilà, mauvais sujet! dit-elle à son flls. Sousfotre respect, reprit-elle en saluant le roi , mon fils aura déplu à Votre Majesté...
— Ma mère, je suis condamné à mort, et viens vous dire adieo, car il n'est pas présumable que je sois fils de roi; je vous prie dooe de me donner votre bénédiction et de me pardonner mes faates.
Et il s'agenouilla pour baiser la main desséchée de la vieille mégère.
— J'ai été puni d'avoir eu trop de bonheur, et celui de baiser la main de l'infante vaut bien la mort.
— Mon fils, reprit la Filandière, il n'est pas décent que je reçoive la cour dans l'état où je suis.
Elle pria le roi et sa suite de s'asseoir, et passa derrière la huche au pain pour faire sa toilette.
— Permettez-vous que mon fils me serve encore une fois, siref dit-elle.
— Faites, faites, bonne femme, repartit le roi.
C'était un spectacle à fendre le cœur aux plus insensibles; aussi l'infante pleurait, sans crainte de se compromettre.
— Va me chercher de la filasse pour me faire une perruque..., dit la Filandière à Faustin.
Faustin mit le reste de la filasse qui était à la quenouille sur la tête de sa vieille mère, en la baisant; aussitôt la filasse devint une chevelure blonde et jeune qui eût fait envie à la femme la mieui partagée du monde sons le rapport de la chevelure.
— Va me chercher ma quenouille et attrape mon angora... Faustin lui donna la quenouille, et l'infante l'aida à prendre
l'angora.
La Filandière, saisissant la quenouille, toucha l'angora, qui devint un lynx ailé de la plus belle espèce; puis les haillons de la Filandière se métamorphosèrent en une robe couleur de
LA FILANDIÈRE. 415
Dtagnes, et elle apparut à la cour sous sa véritable forme, qui it celle de la plus ravissante de toutes les fées. -Je suis, dit-elle, la fée Studieuse! J'étais condamnée à respendant cent ans vieille et laide, pour avoir fait une faute rthographe dans une loi votée par le conseil des fées, et à ne rendre ma forme qu'au moment où je serais aimée par un ent, malgré les mauvais traitements que je lui faisais subir. Celuique j'ai nourri et élevé, est l'arrière-petit-fils de Bonbonnin XIV, s vous avez abandonné, et dont la famille s'était réfugiée dans montagnes... Vous pouvez lui donner l'infante, et, au lieu de mants, il vous procurera mille prospérités... i ces mots, le comte de Grandcoquin, regardant Faustin avec s d'attention, lui trouva un peu l'air des Bonboimins de la nche aînée.
l n'y avait pas moyen de ne pas croire la fée Studieuse, et, renaissant en elle une bonne et tendre mére, Faustin s'était préttéi ses pieds et lui baisait ses belles mains, les deux yeux de la Filandière avaient allumé les deux. mèches ne lampe d'or qu'elle prit sur la huche et tint de la main che; puis, s' asseyant avec grâce sur son lynx, elle agita sa ;uette et partit au grand trot par le toit, qui s'ouvrit pour la ser passer.
lussitôt le roi de Mataquin donna l'infante au prince Faustin, fut proclamé l'héritier du royaume. Bonbonnin XXIV vécut ore une dizaine d'années, pendant lesquelles son gendre, mett à profit ses connaissances et ses voyages faits aq Ghoulistan, tiqua de belles routes en corniches sur les montagnes qui séant les deux royaumes, et ouvrit ainsi une source nouvelle de q)érités par l'échangé des produits du Mataquin et du Ghoum; et le trésor de l'État devint si considérable, que, lors du téme du premier enfant qu'il 'eut de Mancha-Bella, sa verise femme, dont il fut toujours aimé, tous les grands de la p avaient leurs ordres en vrais diamants, tant ils étaient deus communs.
a fée Studieuse venait de temps en temps voir les deux époux, Is la recevaient avec la déférence due à une personne à qui ils ent de si grandes obligations.
CONTES ET NOUVELLES
Madame Vertugadin épousa secrètement le baron Goguelin, quL fut nommé altesse royale.
Ceci doit apprendre aujc enfants à toujours bien obéir à leurmères, quelque chose qu'elles leur demandent, et aux rois à point laisser voyager leurs sœurs sans de grandes précautions.