TONY SANS-SOIN
cloche-pied. Accablé de sommeil, il se fourra dans son lit et dormit comme un loir.
Le lendemain, l'heure de l'école sonne, Tony saute à bas et ne trouve qu^un soulier; il ne se souvenait plus d'avoir joué la veille avec Tautre. Le voilà qui bouleverse les meubles, se met à plat ventre pour regarder sous le lit et salit sa chemise. Ne trouvant rien, il accuse ses frères, alors en vacances, de lui avoir caché son soulier, car un sans-soin ne reconnaît son désordre qu*à la dernière extrémité. C'était d'autant plus malheureux que sa mère, après avoir reproché à Tony dé trop promptement user ses souliers, lui en avait commandé deux paires; et les cordonniers, qui se font toujours attendre, ne les avaient pas encore apportés; en sorte que, pour le moment, il était réduit à cette seule paire de souliers.
Pendant que Tony appelait à son secours Gabrîelle, la seule servante de la maison, des cris de joie annoncèrent Tarrivée du meilleur des oncles, dont le char à bancs retentissait dans la rue. On devait déjeuner à Saint-Gloud.
— Ah I nous irons en bateau I nous verrons la foire I
Tony entendait sa sœur et ses frères s* appelant, cherchant tous, Tune son chàle et son chapeau, l'autre sa casquette. Ce fut enfin ooe émeute de famille, une de ces émeutes joyeuses par lesquelles les tiroirs restent ouverts et où les enfants se croient tout permis pour ne pas perdre un moment de joie.
— El pas de soulier I disait Tony en pleurant de honte.
Il descend, et voit par une fenêtre ses frères parfaitement chaussés, lavés, boutonnés, gantés, regardant le char à bancs. Sa sœur, pomponnée par sa maman, piaffait autant que le cheval, qui avait aussi des bouffettes roses aux oreilles.
— Où est Tony? — Tony!
Tony remonte dans sa chambre. Il met son soulier tantôt à un pied, tantôt à ua autre, comme pour se figurer qu'il en a deux, mais il n'en a qu*un. Tony repleure. Enfin, soutenu par Tespoir d'attendrir son oncle, sa mère, sa sœur, ses frères, et d'être emmené comme il est, il descend en oubliant son désordre, et il fmïi les mains sales, la chemise déchirée, mal peigné, pas babillé du tout, rouge de désespoir. A, cet aqpect, un cri s'élève :
CONTES ET NOUVELLES
— Oh I Tony I Tony I
— Et il n'a qu'un soulier! s'écrie le meilleur des oncles deveon terrible.
— Qu'as-tu fait de ton autre soulier, malheureux enfant? dit la mère. Oh ! Tony î Tony ! s*écrie-t-elle en pleurant à son tour.
— Mais cherche-le donc! s'écrie Georges.
— Impossible de le trouver I répond Gabrielle en apparaissant dans la cour.
— Oh ! <lit Lucien, j'ai des chaussons de lisière, prends-en an.
— Non, dit le meilleur des oncles. Je lui donne encore cinq minutes pour être prêt, et après... fouette, cocher!
Toute la maison cherche le soulier, le soulier ne se trouve nulle p'jTt. Le chien se démenait sur le seuil de sa cabane en aboyant; il semblait partager la confusion générale. Pendant que sa mère fait une dernière tentative dans l'escalier, Tony tâche d'attendrir le meilleur des oncles, il crie :
— J'aurai de Tordre, je rangerai tout ! emmène-moi ! L'oncle est impitoyable. Le neveu s'attache à l'oncle, il le prend
par son gilet, s'accroche aux poches. En se sentant étreint par son neveu , l'oncle fait signe au gros cocher : le cocher arrache Tony. Le sans-soin est condamné à rester seul au logis avec Gabrielle.
— Ayez soin de lui, dit madame Gilbert. Tenez, achetez-lui une tarte aux abricots.
Et, en sortant, la mère, triste de n'avoir que trois de ses enfants, entendait les pleurs de Tony pendant que le char à bancs roulait. Tony, croyez-le bien, eut un affreux serrement de cœur en écoutant le bruit des roues. Quand il n'entendit plus rien, il regarda dans la rue. Plus de char à bancs! la rue est déserte. Tout le monde est parti pour la campagne, et les passants lui semblent aller tous à Saint-Cloud. Tony rentre dans sa chambre et se dit :
— Je voudrais bien avoir de l'ordre comme Lucien...
Et le voilà qui se met à ranger tout chez lui : ses livres, ses crayons, sa boite à couleurs, ses images coloriées, celles à colorier, ses livres délabrés, auxquels il donne un certain air en les mettant sur la planche. Puis il range toutes ses affaires dans leur armoire. Enfin il nettoie sa chambre, et il éprouve ce certain contentement que cause l'ordre*