‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 6 sur 88 · XX · texte numérisé non relu

XX

CONTES ET NOUVELLES

Je me soumis à cette dure condition, et j'allai m^asseoir sur l'avant-dernière marche de l'escalier.

La Vimontel demanda doucement à sa nièce si elle était indisposée.

— Ma tante, répondit-elle d'une voix étouffée qui me fendit le cœur, je suis très-bien...

La Vimontel me ût signe de rester immobile, et, poussée par l'habitude qu'elle semblait avoir de s'intéresser aux peines des amants, elle dit d'une voix flûtée :

— Ouvre, ma petite chatte, ouvre, il n'est plus là!... Marguerite, dont les pleurs retentissaient dans l'escalier sonore,

laissa entrer sa tante, et la vieille agita sa main comme pour me dire de monter. J'arrivai au seuil de la porte sans avoir fait le moindre bruit.

— Ah! ma tante, qu'importe ma vie! mais le perdre, lui!... le perdre vivant!...

— Calme-toi, ma belle petite, ce sont des idées qui te passeront! un homme est un homme!... trente mille livres par an font fermer les yeux sur biqn des choses I...

Mais des torrents de pleurs, dont le bruit était couvert par le brouhaha de la boutique, interrompirent la Vimontel.

La porte était restée entre-bâillée, je me hasardai à la pousser un peu, et je me glissai dans cette petite cellule. Marguerite, assise auprès de la croisée qui donnait sur la cour, semblait guetter mon passage. Elle tourna la tête, me vit et jeta un cri.

— Ah ! ma tante, vous m'avez trompée !...

J'étais à ses pieds, mon air égaré l'effraya. Elle passa la main sur son front, porta son mouchoir à ses yeux; et tout à coup, comme quand le vent a soufflé sur les nuées d'orage qui noircissent le ciel, ses larmes se séchèrent, et une expression de sérénité ranima ce visage pâli. Elle sourit, se plut à caresser ma chevelure, et tout fut oublié.

— Tu es encore mon Henri !... dit-elle. Elle prit ma main, elle la baisa.

— Cette main est encore pure... et ce baiser ne craint pas ceux de mes rivales I... '

— Elle est folle!... dit la Vimontel.

— Oui, folle, reprit Marguerite, folle de lui ! — Henri, pourquoi

SOUVENIRS D'DN PARIA

aimer à demi? Les hommes ont des destinées marquées... Poursuis ta carrière, nous serons heureux tous deux I

— Mais, repris-je, effrayé de l'accent particulier de sa voix et d'une tendresse si active, nous serons dans peu l'un à l'autre... Suis-jc changé pour toi?...

— Oh! noni dit-elle en riant. Non, tu es toujours le même, et j'espère bien aussi être toujours la même pour toi I Bientôt nous ne nous quitterons plus I...

Elle m'embrassa sur les lèvres, je fus comme saisi par une émotion contre laquelle je n'étais pas en garde. Alors, Marguerite fit un léger bond, et disparut, sans que sa tante ni moi pussions nous opposer à son évasion. Je descendis avec la rapidité de Téclair, j'atteignis, la porte de la rue des Lombards par où elle avait dû sortir; car j'entendis le frémissement de sa robe dans la petite cour. J'aperçois sa robe flottant à un coin de la rue Saint-Denis; j'y cours, mais je ne la vois pas. Où la chercher? S'était-elle enfuie par la rue de la Ferronnerie, par la rue Gourtalon, par la place Gastine, par la rue Saint-Denis, du côté de TApport-Paris ou du côté des charniers? Je courus partout, et je n'aperçus nulle part sa fontange ni sa robe verte.

— Elle a toujours été un peu loqme M me dit la Vimontel quand je revins chez elle désolé.

— 11 me semble avoir vu ce monsieur-là venir au Châtelet, disait le petit homme noir en parlant de moi.

— Je n'y suis jamais allé ! m'écriai-je vivement.

A ces mots de mensonge, je sortis précipitamment et je pris le chemin de la maison.

Pendant la route, je me ûs une multitude de raisonnements pour me persuader qu'il était fort heureux que Marguerite eût appris ma détermination. J'espérai que le lendemain, quand elle me verrait plus amoureux, plus tendre que la veille, ses terreurs se dissiperaient.

— Après tout, ce sont des idées de jeune fille I me disais-je. Et mon cœur se trouva délivré de toutes ses craintes.

i. Être toqué est une ancienne expression populaire qui signifie avoir reçu on coup sur la tète. En d'autres termes, être timbré.

CONTES ET NOUVELLES

En reotrant au logis, je trouvai ma mère de très-mauvaise hu meur. Le tailleur n'avait pas encore apporté mes habits, et je courais risque de paraître avec des vêtements qui n'eussent pas ét^ convenables.

Cependant, un des deux valets de mon père revint bientôt de chez le tailleur, où il avait- été envoyé, et affirma que, dans une heure au plus tard, mon justaucorps brun rouge et ma veste ronde seraient apportés.

Mon père avait deux aides. Dès cette matinée, ces hompes dévenaient les complices nécessaires de ma vie publique. Aussi les examinai-je avec plus d'attention que je ne l'avais fait jusqu'alors.

L'un, c'était le plus âgé, s'appelait Patience. Il devait ce sobriquet à l'habitude qu'il avait contractée de dire ce mot aux condamnés, d'un air doux et humain qui contrastait singulièrement avec sa mine refrognée. Il était grand, mince, nerveux et très-pâle.

L'autre avait nom Mercredi. C'était un petit homme gros, court et jovial à l'excès. Il réussissait souvent mieux que les prêtres à consoler les malheureux criminels. Il avait même conquis une sorte de réputation parmi le bas peuple et les voleurs.

Je me souviens d'avoir vu mon père étonné de la présence d'esprit d'un homme qu'il avait roué. Ce voleur de grand chemin, qui appartenait à la bande des Gentilshommes de la nuit, affecta une grande présence d'esprit sur Téchafaud. 11 dit en souriant, et (un instant avant d'expirer, que, quand on voyait Mercredi, on perdait Patience.

De leur côté, ces deux valets me regardaient avec une sorte de curiosité depuis le matin. J'allais être leur maître, et ils semblaient se demander si j'étais bien capable de remplacer mon père. L'intérêt secret qu'ils me portaient me choquait. Ils avaient mis leurs habits les plus propres pour me faire honneur. Je connus plus tard les motifs de leur inquiétude. Afin de ne plus les voir et de ne pas arrêter ma pensée sur les services qu'ils allaient me rendre, je me mis en devoir de les imiter, car ils aidaient ma mère à

SOUVENIRS D'UN PARIA. AOA

mettre le couvert II était onze heures, et le moment de dîner approchait.

— Eh bien, Henri, que fais-tu? dit ma mère. Oh! oh! veux-tu bien te tenir tranquille : les jours d'exécution, ton père restait calme.

— Oui, monsieur Henri, il faut se ménager!... dit Mercredi. Vous surtout, qui étrennez aujourd'hui.

— Vous nous régalez donc?... demandai-je à ma mère.

En effet, le linge était tout blanc, et je sentais venir de la cuisine une odeur qui annonçait quelque rôti d'importance.

— Eh bien, cela t'étonne?... N'entres-tu pas en fonction aujourd'hui?... Je ne sais pas ce qui te tourmente et pourquoi tu es si triste. Tu as du pain sur la planche pour toute ta viQ. Je voudrais bien voir ton frère Jacques pourvu d'un bon oflSce à Bordeaux ou à Lyon... Mais il n'a pas l'âge, et puis il y a tant d'intrigants!... Ton père me disait qu'il y avait trente ppstulants pour la charge de Melun.

On frappa à la porte en ce moment, et. Patience aysmt été ouvrir, je reconnus le coureur de M. le duc de...

— Qu'y a-t-il de nouveau, mon garçon?... demanda Mercredi.

— Ohî monseignéur est pris par des fraîcheurs qui lui tiennent toute la cuisse gauche. Or, comme les médecins n*y peuvent rien, son intendant lui a conseillé de se frotter avec votre onguent... Je viens vous en demander, ajouta-t-il avec mystère.

l^atience alla gravement à la cuisine, mais il revint prompteet je l'entendis qui disait à ma mère :

— Madame, faut-il avoir du guignon ! le pot à la friture est vide...

Mon garçon, reprit Mercredi, qui devina tout, si tu veux la Wer double, tu auras de la graisse toute chaude. Si tu peux la ^^tenir tiède..., ton maître est guéri...

^ laquais montra une dizaine de pièces d'or, et alors Mercredi, ^élançant dans la cuisine, revint avec un petit pot plein de graisse Pnse s^ug ['qIq qui rôtissait.

^ ehasseur s'en alla tout épouvanté, s'imàginant que nous ^^ons des anthropophages.

Tu auras là des gens bien dévoués, me dit ma mère en me

montrant les deux aides. Et honnêtes!... Ça ne prendrait pas un liard à un enfant.

— C'est là une fameuse branche de œmmerce!... s'écria Mercredi en poussant un grand éclat de rire. Faut-il qu'il y ait des gens assez bêtes pour croire à la graisse de pendu I... L'intendant de monseigneur s'imagine pourtant ne devoir qu'à notre friture la guérison de son mal d'oreilles.

— J'ai vu une année où nous avons fait cinq mille écus avec notre onguent. Nous avions deux cents écus dans notre tirelire, dit Patience. — T'en souviens-tu, Mercredi?

— C'est l'année de l'épidémie, où Ton crevait comme des mouches... Si je m'en souviens!... Dieu de Dieu!... Ce que c'est que l'idée!... Il y a eu plus de trente personnes qui ont été guéries parce qu'elles croyaient à la chose de l'onguent! — Ce qu'il y a de désagréable pour votre première affaire, monsieur Henri, dit-il en s'adressant à moi, c'est qu'elle ira en poste... Quand il y a de la roue, adieu le corps... Si c'était un pendu, vous auriez au moins trois cents livres de ce gaillard-là, et nous dix écus pour boire, car c'est un fier homme!... Auraient-ils du profit à disséquer une nature d'homme comme ça!... Nous l'avons questionné il y a quinze jours. Ah! il est joliment dur au mal...

— N'oubliez pas d'aller faire une bonne provision de graisse à la boucherie!... leur dit ma mère; car maintenant il faut que votre nouveau maître amasse du sit nomen!,..

— Où est donc mon père? demandai-je.

— Ton père?... Belle question!... 11 est au jardin, occupé à ses tulipes. La tête lui en tourne. Depuis ce matin , il jardine. Ton frère et ta sœur le font sans doute endêver, car ils courent toujours à travers ses plates-bandes.

En entrant dans le jardin qui attenait à la maison, j'y entendis des exclamations de joie. La gaieté que je voyais sur tous les visages me poursuivait comme un reproche.

— Qw'avez-vous donc, mon père? lui demandai-je en le voyan se frotter les mains.

— Ah! Henri, venez, regardez!... J'ai là une tulipe qui serai payée mille écus à Amsterdam. Est-elle belle!... Elle s'est épanoui< ce matin. Quelles couleurs!... Je suis très-certain que ces nuances

SOUVENIRS D'UN PARIA

là n'existent chez aucun amateur. M. de Caumartin resterait agenouillé pendant une heure à la contempler. Voyez!... Gomme ce brun et ce rouge séparés par ces points jaunes font bien, et ce fond d'or, et cet émail, et ces filets orange! Quel chef-d'œuvre! C'est de Torfévrerie vivante!... Mais ce n'est pas tout : voici sept renoncules qui viennent de fleurir pendant que je leur tournais le dos et que je bêchais mes rosiers. Sont-elles jolies!... Dieu! que les fleurs sont de belles choses! Tenez, Henri, je ne suis jamais si heureux qu'au' moment où j'entends crier ces enfants, où je les vois courir après des papillons, et qu'en même temps ma vue embrasse tout ce petit peuple de fleurs, car ce sont des créatures... et puis, que je respire la bonne odeur de mon jardin. Est-on tranquille ici!... Ah! voilà une mauvaise herbe autour de cet iris... Dieu!...

— Cest une exécution!... dis-je quand mon père l'eut arrachée.

— Voulez-vous vous tàire!... me répondit-il. Rien ici ne doit rappeler notre profession. Ici, je suis sous le ciel, entouré d'arl>res, de fleurs, dans le silence et la paix. Ici, moi et votre mère, nous rentrons dans la nature...

— Oh! papa! le joli petit oiseau!... s'écria ma sœur en venant montrer un rossignol que Jacques avait pris.

— Bien joli!... dit mon père en le prenant et le laissant envoler. — ' Que je vous voie encore aller dénicher les oiseaux dans mes ^ï^bres!... s'écria-t-il en reg^dant Jacques avec sévérité... Quand

touche à un nid, la mère n'y revient plus. Je serais au désespoir si nos oiseaux s'en allaient : c'est la plus jolie musique qu'on Prisse entendre le matin; ce sont nos amis...* Ils se promènent ^Os crainte ici. Je leur donne du grain l'hiver, et ces bêtes aiment... Vous les aimerez aussi, Henri, quand vous serez *ï*rivé à mon âge. Il y a surtout là, tenez, dans le dernier tilteul, à droite, un petit bouvreuil... Sa musique consolerait un iaumél...

Je tressaillis involontairement, car cette pensée si simplement ^^primée dévoilait un sentiment secret dans l'âme de mon père.

n'avait jamais rien dit qui dépeignît plus fortement le chagrin qu'on éprouve à se sentir séparé du reste des hommes. Peut-être

CONTES ET NOUVELLES

était-ce parce qu'il cessait ses fonctions qu'il se souvenait de l'amertume dont il avait dû être pénétré à mon âge.

Nous marchions tous les quatre en silence. Mon frère et ma sœur allaient devant nous. Jacques avait une baguette à la main. Il rencontra un grand pavot sur la bordure de la plate-bande le long de laquelle nous nous promenions, et, selon l'habitude des enfants de son âge, il l'abattit. Mon pére lui secoua rudement l'épaule.

— Que je vous voie couper la tête à mes fleurs I s'écria-t-il en colère, et je vous mets au pain et à l'eau pour quinze jours. — A-t-il des dispositions, ce gaillard-là I... dit mon père en murmurant.

Ma mère se montra en ce moment sur le seuil de la porte du jardin, et, nous faisant signe de venir :

— Le tailleur est là et le dîner est prêt.

— Allons pourvoir à la vie des saints, me dit mon père. J'essayai mes habits.

— Mais cela vous va merveilleusement, Henri! Vous avez l'air d'un prince!

En achevant ces paroles, mon père me jeta un de ces regards profonds qui me faisaient tressaillir, car il me semblait qu'il eût deviné la torture que mes réflexions me faisaient soufl^rir. Depuis que j'avais quitté Marguerite, le souvenir de son air et de ses discours m'épouvantait.

— A table I à table! s'écria-t-il.

Je restai debout.

— Eh bien, Henri?... me dit ma mère.

— Mais je n'ai* pas faim, répondis-je. Je ne sais pas pourquoi, aujourd'hui rien ne me tente.

— A votre aise, Monsieur de Paris, me dit mon père. Cependant, si vous usez votre sensibilité sur les patients, que vous restera-t-il pour votre famille, votre femme et vos enfants?... Est-ce que vous n'avez jamais vu les chirurgiens quitter leur repas pour aller couper la jambe à un malade; les médecins, bourrés comme des canons, se lever au dessert et se rendre au lit d'un mourant pour lui appliquer des topiques, lui brûler du coton sur l'estomac, et eux ne pas sourciller? C'est pour leur bien, disent-ils. Les malades

SOUVENIRS D'UN PARIA

D*en crient que plus fort, et les amputés n'en ont pas moins la jambe dans le plat... Eh bien, nous sommes lés chirurgiens de la société..., voilà tout.

J'étais debout, appuyé sur le jambage de la cheminée. Je regardais le spectacle que me présentait cette salle joyeuse. Je n'avais jamais si fortement pensé au contraste que produisaient nos habi« tudes ordinaires et les scènes terribles où nous étions acteurs. Mon père était assis au bout de la table, seul. Ma mère occupait la première place sur le banc à droite, et moi celle du banc gauche. Ma sœur était assise à côté de ma mère, et mon frère auprès de moi. Il y avait un assez grand espace entre eux et les valets. Mercredi, Patience étaient à gauche, et un autre domestique et la cuisinière à droite. En ce moment, le souvenir de Marguerite faisant triompher des idées douces dans mon âme, je trouvai je ne sais quoi de patriarcal dans ce tableau. Mon père venait de dire le Benedicite. Chacun, agenouillé à sa place, avait prié Dieu. Puis ils s'étaient assis. Ils mangeaient,* ils buvaient, ils causaient familièrement, et mon père découpait l'oie, et personne ne semblait songer que je devais découper un homme à coups de barre.

— Marguerite a raison, me disait ma jeune conscience, de ne pas accepter une vie pareille !

Puis, incapable de maîtriser le sentiment dont j'étais animé, je répondis ainsi aux observations de mon père :

— Mais si un homme avait trop de sensibilité pour pouvoir supporter les rudes travaux imposés au chirurgien de la société?... A*t-on jamais pensé que le supplice finit avec le criminel, et que l'homme de bien qui roue, qui pend, qui décapite, est une victime? Elle subit toutes les morts qu'elle donne.

Mon père ne répondit rien, mais il me lança un regard profond.

Les aides me contemplaient comme si j'avais parlé chinois.

En ce moment, on frappa assez rudement à la porte. La cuisinière, ayant été ouvrir, introduisit un huissier du Ghâtelet. Il apportait un ordre pour que j'eusse à me rendre à la prison. On avait ordonné qu'avant l'exécution le criminel serait appliqué à la question. On voulait faire une dernière tentative; car il paraissait, d'après ce que nous dit l'huissier, que l'on soupçonnait des ersonnes de Charenton d'être les complices de Bat-la-route t

CONTES ET NOUVELLES

€t, tant qu'il vivrait, les magistrats espéraient obtenir des révélations.

— Voulez-vous boire un verre de vin et manger un morceau avec nous, maître Clapaud? dit mon père à l'huissier. Voilà du vin de Bourgogne envoyé par Monsieur de Dijon. Dame! Henri entre eu fonctions... Asseyez-vous là, et buvez pendant que je vais donner quelques instructions à mon fils. Vous n'êtes pas si pressé.

— Mais M. Nonclair était à table et au dessert quand il m'a envoyé chercher; ainsi nous n'avons pas grand temps.

— Bah ! entre la poire et la bouteille, on passe encore plus de temps qu'on ne croit.

L'huissier se mit à table, et mon père me fit signe de le suivre.

Alors, il me conduisit vers un cabinet dans lequel je n'étais jamais entré. Il en ferma soigneusement la porte et me regarda silencieusement. Son air était solennel. J'aperçus des instruments de torture, et, si je puis m'exprimer ainsi, tous les outils de notre état.

— Henri, me dit mon père, vous paraissez aujourd'hui en public pour la première fois. Songez à vous comporter avec honneur, et à ne pas vous fourvoyer dès le premier pas. Écoutez-moi, mon enfant... J'ai été jeune, et j'ai eu des idées décourageantes et des scrupules; mais je me suis bientôt considéré comme un instrument dont le bon Dieu se servait pour punir les coupables. Nous exécutons de bien hautes œuvres, car c'est entreprendre sur les droits de Dieu que de trancher avant le temps la vie d'un homme. Vous êtes le roi dans l'autre sens; car ce que le roi est sur le trône vous l'ôtes sur l'échafaud : vous représentez la société entière... Enfin la judicature repose sur vous. Moi-même, aujourd'hui, je suis sous votre protection, Henri, car sans vous plus de royaume. Aussi vous avez une dignité et une conscience à écouter. Quand un criminel était repentant, j'avais toujours soin de lui donner le coup de grâce tout de suite. 11 y a une manière d'appliquer la barre sur le cou qui tue à l'instant en épargnant les souffrances. Le reste alors est de spectacle pour le peuple. Aujourd'hui, vous avez à rouer, vous verrez ce que vous jugerez convenable de faire. — Monté sur l'échafaud, tenez-vous ferme, ne regardez personne, ne vous intimidez pas, et, si vous ne vous sentez pas le courage d'entendre les cris du

SOUVENIRS D'UN PARIA

patient, mettez de la cire dans vos oreilles. C'est un moyen qui lo'a très-bien servi la première fois que j'ai eu à rompre.

5ion père prit alors une barre de fer; et, me la présentant avec une sorte de respect :

— Voici la barre de la famille!... dit-il. Songez à cela, Henri! Fille est sans tache. Portez-la avec honneur. Soyez fort comme elle, insensible comme elle... sur l'échafaud; car, après..., on redevient lio inme.

11 me regarda. Des larmes mouillèrent ses yeux; 'il les essuya avec dépit.

— Nous ne sommes pas des tigres, après tout!...

Cette phrase détendit tous mes muscles; je me jetai dans les bras de mon père, car je sentis que nous nous comprenions, et nous nous embrassâmes.

— Du courage, me dit-il. Et Dieu vous garde d'avoir comme moi k iDrûler une jeune femme!...

Fuis, changeant de conversation, il me fit remarquer un large cimeterre.

— Ce sabre est celui qui sert à décapiter les gens de qualité. 11 a tranché la tète au maréchal de Biron, au comte de la Mole, à M. de Coconnas, au maréchal de Marlllac, au prince de Ghalais, et je m'en suis servi pour le marquis de Bouteville, de la maison de Montmorency. Retenez bien, Henri, que nous n'avons le droit de bander les yeux qu'aux seigneurs condamnés pour trahison envers l'État; car, du reste, ils ont le droit d'être décapités les yeux libres. Dans notre profession, la décapitation est ce qu'il y a , ^e plus diflScile ; mais, quand vous pourrez prévoir une semblable affaire, vous vous essayerez sur dos moutons, et, si vous parvenez ^ 'eur faire tomber assez proprement la tête, vous êtes sûr de vous Wen tirer de l'exécution du gentilhomme. Voici, dit-il en conti- '^^ant, les cuillers qui servent à fondre le plomb, les tenailles ^^ï'on mki à rougir... Là sont les fleurs de lis pour marquer. Enfin, ^ Volume manuscrit contient la jurisprudence et les usages de ^<>tre état. II prévoit les cas les plus difficiles. Tout est là... C'est votre héritage, Henri... Du reste, je vous laisse deux hommes que formés. Patience et Mercredi sont adroits comme des singes •

nisés comme des renards.

CONTES ET NOUVELLES

Gomme il achevait ces paroles, les deux aides se montrèrent; ils regardèrent mon père d'une certaine façon, et, sur un signe qu'il leur fit. Mercredi prit sous son bras la barre avec laquelle je devais rompre le criminel.

— Âh çà I leur dit mon père, veillez à ce que tout marche au doigt et à l'œil , et que mon fils ne commence pas par quelque gaucherie.

Les deux aides hochèrent la téte d'une manière très-significative.

Nous rentrâmes dans la salle à manger, et l'huissier, élevant son verre, dit :

— Allons, buvons à la santé du nouvel exécuteur.

Les aides, l'huissier, mon frère, ma sœur, ma mère, tous choquèrent leurs verres, et mon père me força d'avaler un verre de vin qui me parut amer.

— Il faut boire un coup, Henri, cela vous donnera du cœur.

— Patience, et il vaudra son pèrel... dit l'aidé à l'oreille de son camarade.

— Valoir son pèrel... reprit Mercredi à voix basse. Valoir un homme qui maniait la barre avec...

Il acheva sa phrase en agitant sa main droite avec une dextérité merveilleuse, puis il poussa un soupir.

— Je le souhaite!... ajouta-t-il.

— Allons, partons, s'écria l'huissier; car nous ne marcherons pas comme nous le voudrons. Les alentours du Châtelet sont déjà encombrés, et Ton ne peut plus passer sur le quai Pelletier...

— Allons, Henri..., me dit mon père.

— Cela me fait un effet 1... s'écria ma mère.. Ah! je voudrais le voir revenir. Pourvu qu'il ne lui arrive rien!

Elle m'embrassa avec une effusion de tendresse extraordinaire.

Nous partîmes, l'huissier, Mercredi, Patience et moi. Pendant la route, mes jambes tremblaient et je n'osais parler, de peur de laisser apercevoir l'altération de ma voix.

Arrivés au bout de la rue Saint-Denis, la foule était si considérable, que nous ne pouvions plus avancer. La populace allait et venait comme par flots; elle ondoyait. Patience, voyant cela, se mit devant moi et l'huissier; puis, élevant la fatale barre de manière

SOUVENIRS D'UN PARIA

à oe qu'on la vtt, et faisant le moulinet au-dessus de sa tête de loamère à faire craindre d'en être touché :

- — Place au bourreau I.., s'écria-t-il d'une voix tonnante.

Tout à coup la foule furieuse se fendit devant nous comme par loiraçle.

— Ne les tue pas, lui dit Mercredi; car on voudrait nous faire poyer ces gueux-là plus chers qu'ils ne valent I...

— Ah! ah! c'est Mercredi!,., crièrent plusieurs voix confuses.

— Bonjour, les amis; il parait qu'il y a là de nos pratiques! ^ais l'on m'aperçut, et un chemin tracé par deux haies de gens

pressés et effrayés me laissa parvenir jusqu'à la porte du Châtelet.

Partout sur mon chemin, je fus accueilli par un silence effrayant. Ma ûgure pâle imposa peut-être à cette masse épouvantée, et, oserai-je le dire? je sentis que la terreur est un pouvoir; elle a sa majesté. J'eus un mouvement d'orgueil bien passager. Je régnais.

La foule nous contraignit d'entrer au Châtelet par le lieu qu'on nommait la cour des Pailleux. C'était l'endroit où Ton mettait ceux des détenus pour dettes qui n'avaient pas le moyen de payer les chambres à pistole. Ils couchaient dans de petites cabanes garnies de paille. Je ne connaissais encore cet horrible spectacle que de Qom.

Quand nous eûmes fait quelques pas, je fus presque suffoqué l'odeur infecte qu'exhalait la petite cour carrée dans laquelle donnaient les cabanes et où se promenaient ces malheureux. Tous ^^eni déguenillés, sales, dégoûtants et flétris par la misère. Je ne crois pas que l'enfer présente un aspect aussi dégradant. Ces '^^^es hâves et livides, marqués tous du sceau des passions, tour- ^fiûtés par le désir de la liberté, errants et inoccupés, semblaient '^^ Pa3 appartenir à des hommes.

Ï^Oe sorte de gaieté délirante animait ces malheureux. Les uns J^Uent aux dés, les autres se battaient, quelques-uns mangeaient, comme des bêtes féroces. Ils étaient doués d'une attention

CONTES ET NOUVELLES

miraculeuse pour apercevoir tout ce qui arrivait d'extraordinaire dans la vaste cage de pierre où ils passaient leur vie. Aussi le nom de l'huissier et le mien furent-ils, aussitôt que nous parûmes, répétés comme par des échos, mais avec des tons si sauvages et si discordants, que je tressaillis d'horreur : toutes ces figures diaboliques se dressèrent . comme des spectres, et elles arrivèrent à nous par un mouvement de vagues. Je me hâtai de suivre l'huissier, qui, craignant les couteaux et la vengeance de plus d'un damné de cette troupe sombre, gagnait lestement le guichet. Nous arrivâmes enfin chez le concierge.

— Ah! ah! vous voilà, monsieur Henri? me dit sa fille; j'ai appris ce matin que vous remplaciez votre père... C'est donc décidé?...

Je bassai tristehient la tête.

— Oh! que j'en suis contente! dit-elle en continuant, car alors nous nous verrons plus souvent, n'est-ce pas?...

L'accent de naïveté qui anima cette interrogation plus que polie me surprit. Quand je venais au Châtelet, ce qui était assez rare, j'avais l'habitude de rire et de badiner avec la fille du concierge, et je la traitais comme un enfant. Elle avait grandi sans que je m'en aperçusse. Alors, je la regardai plus attentivement que par le passé.

Ce qui me frappa tout d'abord dans cette jeune fille qui avait nom Catherine, ce fut un certain air avenant et joyeux, une franchise française, à la fois pleine d'étourderie et de cordialité ; involontairement je la comparai à Marguerite. L'une m'était apparue sombre et craintive au milieu des splendeurs de Versailles; l'autre se montrait riante et pour ainsi dire amoureuse en présence des misères du Châtelet.

Catherine était bien faite, svelte, blanche et jolie. Ses yeux, quoique bridés, avaient je ne sais quoi de lutin. Elle était supérieurement bien mise pour une fille de son état, et surtout trèsbien chaussée. Comme je contemplais ses pieds avec étonnement à cause de leur petitesse :

— Si vous me voyez chaussée ainsi, c'est que je vais prendre ma leçon de danse. Mon père est si bon, il ne me refuse rien. Je sais toucher du clavecin. Ohl depuis que je ne vous ai vu, j'ai fait

SOUVENIRS D'UN PARIA

des progrès. Je lis couramment et j'écris enfin. Je dessine même déjà assez bien pour faire le profil d'un prisonnier...

Ces paroles étaient prononcées, comme des confidences. Elles se succédèrent comme des aveux; mais rien n'était mystérieux; car il y a chez la jeune fille du peuple une sincérité, une confiance dont le laisser aller ne détruit même pas la modestie.

Elle n'eut pas besoin d'ajouter que tous ces efforts étaient faits pour me plaire, parce qu'elle imprima cette pensée secrète dans ses airs de tête, dans ses gestes, dans son accent, dans sa joie. Elle s'aperçut que je la regardais silencieusement, et alors elle baissa les yeux avec une froideur qui n'eut rien d'affecté; on voyait qu'elle parlait librement et qu'elle était toute vérité. Mais il aurait fallu être imbédle pour se méprendre à la rougeur subite qui colora ses joues quand nos yeux se rencontrèrent.

Elle se tut, et se tourna vers un petit homme maigre et bien habillé qui accordait une pochette.

En ce moment, le père Vadebout, concierge du Châtelet, arriva.

— Eh! eh! te voilà, mon garçon! me dit-il en me frappant dans la main avec cordialité. Eh bien, tu entres en charge aujourd'hui! Je t'en fais mon compliment. Tu as là une fameuse place, le plus bel office de tous ceux du royaume. Je ne sais pas comment ton père, mon ancien collègue, car j'ai été neuf ans à Strasbourg,, moi!... je ne sais pas comment il a pu se décider à quitter. En vastu amasser, de cet argent!... Je suis sûr que ton père se faisait aux environs de vingt-cinq à trente mille livres par année. Jamais les corps ne se sont vendus si cher. Quand il me meurt un de mes hommes...

Il montra la cour des Pailleux par un geste d'insouciance indéfinissable.

— Je le vends encore, dit-il, cent cinquante, deux cents livres aux carabins... C'est une rage que le disséquement!... Avec cela que le Parlement a condamné deux élèves pour viol de tombe; cet arrêt-là va nous faire du bien, mon garçon : les moindres corps vont se vendre cent écus. — Comment trouves-tu Catherine?... me demanda-t-il brusquement en changeant de conversation.

— Charmante...

CONTES ET NOUVELLES

— Ah çà! ne t'en vas donc pasi...

Et il me retint par le bras.

— Ton homme est entre les mains de Mercredi et de PatieDC< qui l'arrangent. Ils se disent des douceurs. M. Nonclair n'est pi encore venu.

— Il est fier, M. Henri!... dit Catherine d'un air de reprocb( Je crois qu'il a la bouche cousue.

— Ta mère est malade..., dit le père Vadebout. Elle vient é se coucher, et tu ne peux pas prendre ta leçon aujourd'hui. — Allez-vous-en, monsieur Laflotte...

A ce nom, je regardai l'homme. Il suffisait de le voir pour con prendre qu'il était si infatué de son art, qu'il l'aurait enseigné à Peste, au Diable ou à la Mort.

— Tiens, pourquoi le renvoyer?... Je suis chaussée. Laisse-no< aller dans le greffe?...

— Allez, dit le père Vadebout.

— Sans adieu, monsieur Henri!... s'écria Catherine en n regardant d'un air coquet et faisant une petite révérence.

— Est-elle gentille!... s'écria son père. Croirais-tu, Henri, qu parce qu'on sait que je lui donne cent mille livres de dot, un pr cureur au Chlet S comme ils disent, et un premier commis d fermes me l'ont demandée... Quelle horreur! Ils l'épouseraie pour la planter là... Je veux que ma Catherine soit heureuse, veux qu'elle ait pour mari un homme qui ne la méprise pas. veux boire un verre de vin avec mon gendre, moi... Ces homm noirs, cela cousinerait avec l'enfer pour un quart d'écu. Ils sente mon coffre-fort. Dame, Henri, ma place vaut la tienne... — 01 Oh! motus! dit-il après avoir regardé au dehors; voilà M. Noncis et son greffier. A ton poste, mon enfant; la chambre à questionn tient au greffe; marche...

M. Nonclair se montra avec son greffier. Je le suivis, et no 'allâmes tous trois vers la fatale chambre où j'allais commeoc mon office. Les croisées étaient garnies de hottes, aûn que, quelque endroit de la prison où un curieux allât se placer, il ] fût impossible de voir les mystères de cette salle terrible. Le jo

Page 1