NOUVELLE
Depuis quelques années, tout se renouvelle : doctrines, littérale, politique, et, si vous écoutez les saints-simoniaques, ils vous "ont: <( La religion aussi! » L'état social, ce grand serpent dont la e est si perfide et la queue si débile, semble vouloir faire peau j€ve; mais, malheureusement, ce renouveau, pour parler la langue
Ronsard, n'agit pas encore sur les individus : nous voyons beauap de gens qui se survivent à eux-mêmes et se trouvent au milieu
la nouvelle France comme des hommes fossiles, débris d'un tiu monde impossible à reconstruire.
\\i nombre des institutions qui ont péri, nous mettrons le déjeur, car le3 principes nouveaux d'après lesquels se rédigent les icuners fashionables équivalent à une destruction complète de aden système. S'il nous est permis d'exprimer notre opinion rsonnelle sur cette mode culinaire, nous n'hésiterons pas à re- 'der le dédain que le siècle affecte envers le déjeuner comme grand malheur. Les habitudes parlementaires, les mœurs noules, un caprice général, la nécessité peut-être, ont insensibleïDt fait reporter sur le dîner toute la responsabilité de la nutri- D. Fatal système, qui ne tend à rien de moins que multiplier les times de l'apoplexie, décimer plus promptement les oncles, les mds parents, et rendre la société moins spirituelle. Sn effet, un homme, quelque pudibond que vous le supposiez as la police de' sa bouche, ne saurait se défendre d'un excès and l'appétit ne s'exerce complètement qu'une fois par jour... ssi voyez-vous maintenant tous les quadragénaires vider les
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sucriers comme par magie, afln d'envoyer des forces auxiliaires à leur estomac récalcitrant; puis les jeunes gens alourdis devenir opaques, ternes, graves; enfin les sexagénaires rester gisant sur les canapés, comme des boas ruminant un bœuf, mornes, moDOsyllabiques dans leurs réponses, entendant mal les requêtes des solliciteurs, ou plutôt n'écoutant que leur propre digestion. Poor peu qu'un drame passionné survienne, quel trouble dans ces organismes I... Les forces physiques, loin de se recruter insensiblement par quatre repas égaux, comme l'aurait été la Chambre par le système de la quinquennalité, sont révolutionnées brutalement et sans périodicité (l'heure du dîner est soumise à tant de chances!]; de là naissent des générations poitrinaires, des bicéphales, des acéphales et bon nombre de gastrites...
Pour qui veut réfléchir, n'est-il pas prouvé que la supériorité de conversation dont a joui le xvin" siècle provenait de son admirable gastrologie? Aussi nous sommes peut-être plus près des petits soupers qu'on ne le pense. La mesquinerie des déjeuners actuels nous amènera bientôt à une réforme générale. Le jour où une femme entreprenante aura créé chez elle un souper intime, la révolution sera faite et notre gaieté se restaurera. A la lueur des bougies, au feu des regards pétillera tout à coup cet esprit moqueur, léger, profond, qui donnait à une épigramme Tair d'une confidence, qui désarmait un mot de tout pédantisme, résumait un événement, mettait l'avenir dans une plaisanterie, et faisait rire deux ennemis... Nous ne nous aimerons pas davantage et ne nous haïrons pas moins, mais nous éviterons de passer les uns devant les autres comme des traîtres de mélodrame, nous souriant d'un œil et nous calomniant de l'autre. Tous les jours, à minuit, il y aura un armistice entre nos amitiés, et la médisance sera forcée d'être spirituelle en présence de tous, au lieu d'être froide et plate d'oreille à oreille. Qui s'opposerait à cette réaction?... Mais nous nous sommes écarté de notre sujet.
En ce moment, le déjeuner n'est plus qu'un préjugé. Qui déjeune?... quelques clercs de notaire, d'avoué, ou des entrepreneurs : vieilles mœurs!... Aujourd'hui, déjeuner est un mot; mais ce n'est pas une chose, et un homme qui s'occuperait de cela çoname d'un repas serait un homme jugé,
Cependant, le matin, presque tout le monde mange epcore. Il a donc un problème à résoudre. En voici la solution. D'abord, sous peine de passer pour un marguillier, vous devez irvir un déjeuner sans nappe. Soyez sûr que ceux qui garnissent HT table de linge en sont encore à lire le Cours de littérature de ■ Harpe, à se procurer Zaïre pour un franc cinquante centimes, In de pouvoir suivre le débit de M. Lafon quand ils vont aux ^ançais, ou à nous dire Tinscription du pont de Beaune, comme te chose curieuse.
La plus grande faute que Ton puisse commettre, après celle de ettre une nappe sur la table, est d'y laisser paraître une bouteille. I mode exige impérieusement qu'on ne boive que de Peau le atin. Demander du vin, c'est avoir Tair d'un maçon, d'un ancien Idat du train, d'un vieux professeur émérite, d'un fiacre... Adiniz le caprice des mœurs! Vous pouvez presque réclamer un cigare, us causerez moins d'étonnement... Il y a môme une sorte de iB à fumer dans un appartement élégant et à souiller un riche pis... Mais du vin!... fi donc! — N'alléguez pas votre santé, labitude; ne mettez pas votre estomac en avant!... Ce serait rouer que vous êtes classique, perruquiniste ; enfin vous ne seriez is un homme à la mode, vous feriez l'effet d'être un propriétaire tigihle. Alors, votre amphitryon vous ferait servir du vin rouge; mère plaisanterie! car vous n'ignores^ pas que le dernier sacrifice Bnnis par la mode en faveur d'un malade, c!est un vin blanc, ncore faut-il que ce soit de l'Ermitage ou du Limoux : le cham- ^e, et surtout le Champagne frappé de glace, est proscrit conyne te mauvais ton jusqu'à sept heures du soir, moment où il reprend 6S droits. Un homme qui boit du Champagne le matin est classé toni ceux qui vont en habit par les rues avant cinq heures.
Quant au cigare... Nous sommes forcé d'avouer que beaucoup lemodimanes fument... La pipe est devenue comme un délire : il ^ impossible de faire trois pas à Paris sans aspirer le nuage em- *®8té de quelque insolent tabacolàtre. Ces horribles fumeurs vous DEKposent leur haleine empestée ; et tous prennent à plaisir le vent les femmes et les tabacophobes. M. Mangin, à qui la rue appar- '^nt, puisque les Chambres ne se sont pas révoltées contre cette ^urde prétention, M. Mangin devrait s'occuper, lui qui a déjà
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enlevé ces demoiselles comme des corps saints, de parquer les fumeurs. L^estaminet est une institution; la tabagie est Tendroit où Ton fume; et un homme fumant dans la rue abuse de la liberté individuelle. Avouons que, si quelques jeunes gens élégants prostituent ainsi leur bouche, au moins c'est à un cigare de la Havane. Il y a entre un cigare espagnol et l'infernal brùU-gueu^ chargé du tabac de la régie la différence qui existe entre la Taglioni et les danseuses des Funambules. Le cigare a quelque chose de doux, de moelleux, de parfumé; la pipe est horrible à sentir. Fumer un cigare, c'est une débauche; mais fumer d'habitude, c'est avouer une dégradation intellectuelle. L'homme qui a le pouvoir de penser, de s'aventurer dans les heureuses et suaves campagnes de la rêverie, cet homme ne fume pas. La pipe est la méditation matérielle d'un sot : s'il fume, c'est qu'il n'ose pas jouer avecs^s pouces.
Mais revenons à la mode gastronomique des déjeuners dernes.
Nous avons déjà deux principes invariables : pas de nappe, p^de vin. Seulement, si vous êtes entre jeunes gens, le cigare tolère...
Poursuivons.
Ne vous avisez pas de proposer des huîtres !... cela sent le peuplM^* et les cabarets. Quand les gens comme il faut ont la passion de^ huîtres, ils vont en Normandie.
Donner un pâté de foies gras, des rognons au vin de CharapagUÉ^ des pieds truffés..., autant vaudrait porter des socques articulés. n'y a plus que les employés à douze cents francs, les choriste^^ les bedeaux, les gens qui vont au parterre, enfin tous ceux qi^ n'ont pas de quoi vivre, capables de combiner un déjeuner pa^ reil...
Les personnes qui entendent la vie élégante proscrivent égales^ ment la viande et le poisson, le matin.
Offrir du café au lait, ce n'est pas une faute, c'est un ridicules Il n'y a plus que les portières qui prennent cette mixtion popul»cière. Quand même rexpérience ne prouverait pas que cette boi^^ son attriste la fibre, charge l'estomac de saburres pernicieuses débilite le système nerveux, il y a quelque chose qui parle plus
lUt que l'hygiène et que la mode, c'est la vanité. Le commun est ipardonnable. Quand le sucre vaudra six francs la livre, peutre le café au lait sera-t-il présentable. Pour le moment, le café... la sent le Marais, le faubourg, la vieille femme, c'est un sounir de sénateur.
Le thé n'est pas plus cher, et, par une inexplicable bizarrerie, le é est de très-bon goût. Est-ce parce que son parfum possède une :quise délicatesse? est-ce parce qu'il développe la sensibilité?*., e sondons pas les mystères de la mode. Ce sont des dogmes pour tsquels il faut la foi.
Mais plus nous cherchons une solution au problème que résente le déjeuner actuel, plus elle doit paraître impossible à ouver. Avouons donc ici que jamais difficulté ne fut plus ardue. Croirait-on que la vie élégante soit une chose naturelle? Pour IX qui n'en ont pas le sentiment et qui roulent leur existence is les halliers de quelques provinces, ou pour ceux qui se sont i^oupis pendant vingt ans dans un commerce et qui veulent ''^nir quelque chose, la vie élégante est une science, et une science tttant plus immense qu'elle embrasse toutes les autres sciences, elle est de toutes les minutes.
surplus, avant peu, nous offrirons un traité complet sur cette tière importante ^ Ce sera une charte qu'on pourra violer à son a tout comme l'autre.
-e déjeuner se trouve donc aujourd'hui Técueil des disciples de ^€uhion. Un maître, un modimane reconnaît le dégré d'élégance luel est parvenu son amphitryon, en jetant un coup d'œil sur table. Le déjeuner est un critérium, c'est le prodrome de votre Section personnelle, dirait M. Cousin.
Puisqu'il existe dans la vie fashionable une sorte d'horreur pour bol alimentaire, horreur qui, du reste, cesse à six heures du ir, il faut donc amuser l'estomac d'une manière ingénieuse, évir une digestion, et livrer l'intelligence tout entière aux affaires, Bs l'obscurcir... Pour atteindre à ce but, le génie trouve d'im- 6iises ressources dans les légumes, les œufs, les herbes, les "uits, le riz, les mufflings.