‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 60 sur 88 · DES HABITS REMBOURRÉS · texte numérisé non relu

DES HABITS REMBOURRÉS

-es meilleurs esprits de nos jours réclament une réforme dans toilette ; mais je ne sache pas que, jusqu'ici, personne ait indié Tabus d*où naissent tons les autres, le yice fondamental qu'il it corriger avant d'espérer aucune améliocation ; je veux dire ^orance complète où est le tailleur de l'importance de sa proision. Bien peu, sous ce rapport, s'élèvent au-dessus de l'artisan; is, ou peu s'en faut, font un habit, comme d'autres font des aises et des tables. Et cependant, depuis que l'homme est sorti l'état sauvage pour vivre en société, de quelle grave fonction trouve chargé le tailleur I Qu'on se figure aujourd'hui un mme^nu, ses semblables le fuient, la société le repousse, il est ndamné à vivre isolé, à retourner à l'état sauvage. Car qui dit mme, dans la civilisation, dit homme habillé; l'homme sorti nu s mains de la nature est inachevé, pour l'ordre de choses où us vivons ; c'est le tailleur qui est appelé à le compléter. Nous pouvons entrer dans le monde, y accomplir notre destinée qu'à condition de passer par ses mains ; aus8i, à peine sommes-nous és dans la vie, qu'il nous saisit, nous suit toujours, nous retient nous enserre par tous les côtés; nous ne lui échappons que pour trer dans notre lit de mort. Et quel tailleur a jamais réfléchi à ïiportance de pareilles fonctions? Quel, a jamais songé combien sort d'un homme était étroitement lié à son habillement? Voyez-les dans les rues, se rendant chez leurs pratiques, auient-ils si peu de noblesse et de di<?nité, s'ils comprenaient que, ns leur foulard, sous leur bras, ils portent un des éléments les is essentiels d'une destinée d'homme? Or, s'ils ne sentent point ïiportance de leur profession, quelles études, quels soins, quels >grès pouvons-nous espérer d'eux? quelle perfection attendre nais de leurs travaux?

^insi donc, pour quiconque désire sincèrement la réfçénération la toilette, la première chose, c'est de faire sentir aux tailleurs XX. :jo

ESSAIS ANALYTIQUES

toute la gravité de leurs fonctions; qu'ils comprennent que, forcés d'avoir sans cesse recours à leur art, nous avons de grands devoirs à exiger d'eux; que, appelés par la société à revêtir le corps humain, tous leurs travaux, tous leurs efforts doivent tendre à en faire ressortir la grâce et la beauté. Alors seulement, ils s'élèveront jusqu'aux grands principes qui dominent leur art, ils en étudieront avec ardeur toutes les ressources, ils se feront hommes de conscience ; et bientôt nous verrons disparaître ces vêtements sans goût qui rendent Thomme difforme ou ridicule, et la toilette marchera d'un pas rapide vers la réforme où elle aspire.

Peut-être quelque jour traiterons-nous ex professa de cette réforme; aujourd'hui, nous n'en toucherons qu'une partie, nous n'attaquerons qu'un seul abus, mais grossier, et dont la persistance est toujours pour nous un grave sujet d'étonnement. Ces habits à collet et à revers rembourrés, drap au dehors, carton en dedans, ne sont-ils pas le produit de la plus étrange aberration d'esprit? Quel tailleur eût jamais imaginé d'affubler un homme d'un attirail si lourd, si disgracieux, s'il eût eu quelque sentiment du beau? Que quelqu'un vous conseille de renoncer à tout ce que vous pouvez avoir de grâce et d'aisance, pour prendre un air de raideur ei de gêne, vous croirez qu'il a perdu le sens; car, sans l'aisance et la grâce, que reste-t-il à la beauté? Eh bien, ce que cet homme vous conseillerait, vous le faites de vous-même, vous qui mettei un habit bourré de grosse toile et de laine. Ayez en effet autour du cou un collet aussi épais, aussi compacte, aussi dur que le collier d'un cheval; au devant de la poitrine, deux sortes d'ouvrages avancés, bombés en hémisphères, fermes, solides, et qui ne sauraient fléchir à moins d'un coup de poing; puis, avec cela, essayez de donner quelque souplesse à vos bras, quelque grâce à voire corps : vous aurez toujours Tair raide, guindé et lourd comme l'habit qui vous couvre.

Pour moi, je suis encore à concevoir comment deux hommes ainsi vêtus peuvent se regarder sans rire. Un habit souple et flexible, au contraire, gracieux par lui-même, ne peut que donner une nouvelle grâce au corps; il en suit tous les mouvements; il prend toutes les formes qu'on lui veut donner. Je ne veux point agiter ici l'importante et diflicile question de savoir si l'habit doit

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