‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 61 sur 88 · DE LA TOILETTE · texte numérisé non relu

DE LA TOILETTE

porter ouvert ou fermé sur la poitgne, ni décider entre le style aoaoui et le style boutonné; quoi qu'il en soit du mérite dë ces ux genres, il est incontestable que Thabit sans bourre n'a d'engement exclusif avec aucun des deux, et qu'il convient, sous us les points, à Fun et à l'autre. Aimez-vous à avoir la poitrine découvert? vous rejetez sur vos épaules vos revers sans bourire, ils s'y tiendront renversés. Voulez-vous que la chemise et : gilet soient entièrement cachés? votre habit souple et flexible i boutonne avec aisance, et vous n'aurez point la poitrine flaniiée d'une cuirasse piquée et rembourrée comme le plastron d'un laltre d'armes.

Si le système que je soutiens avait besoin de l'appiii de quelque utorité, je pourrais citer l'exemple d'une nation entière, de l'Anlëterre, cette terre classique des habits souples et sans bourlire. Peut-être quelques esprits étroits vont-ils m'accuser ici de lanquer de nationalité, parce que je vais chercher mes modèles ors de mon pays. Mais je repousse les sots préjugés de haines ationales qui ne nous permettraient pas d'imiter ce qui est bien a quelque lieu qu'il soit. Tous les peuples sont frères, la philojphie l'a proclamé, et, s'ils sont encore séparés par des barrières ctices, peut-être la toilette est-elle appelée à renverser ces barires ; peut-être est-ce par des rapprochements dans le costume le commencera la fusion ; peut-être les peuples se traiteront-ils \ frères, quand l'habillement ne les distinguera plus. Le sultan ahchoud, par un instinct de génie, semble avoir senti cette vérité, li qui, voulant incorporer son peuple à l'Europe, a commencé par î revêtir du frac européen.

hn reste, il ne faudrait pas remonter bien haut dans notre his-^ we pour y trouver l'habit sans bourrure dans tout son éclat. Qui ttc connaît la souplesse de ce vêtement sous le Directoire et le Consulat? Alors, les habits étaient aussi éloignés de toute raideur que les mœurs. Comment donc de ce qui était bien avons-nous ré- Irogradé vers ce qui était mal? Comment l'habit bourré est-il venu * prévaloir? J'ai consulté sur ce point un homme ^rudit en cette ïiatière; s'il faut l'en croire, cette mode daterait de 1815 : c'est *Ux poitrines rembourrées des officiers russes de l'armée alliée lue nous aurions emprunté nos bourrures; selon lui, ce serait un

468 ESSAIS ANALYTIQUES

des plus funestes effets de llnvasion. Le manque d'originalité, ({^ fait la honte du caractère français, notre défaut de goût et d'tii*' bileté dans Timitation, rendent cette'origine assez probable. Totf tefois, sans en contester la réalité, je ne veux voir là qu'uni cause seconde et accidentelle, et je pense qu'il faut se placer à uii point de vue plus élevé pour découvrir la véritable cause, la raison philosophique.

En effet, dans l'état actuel des choses, la bourrure des habi n'est point un fait isolé, sans analogie; elle me semble avoir cause dans un fait général du même genre, dans une cerlaici^ roideur qu'on remarque de toute part autour de nous, dans les mœurs, dans les lettres, dans les arts. Cette grosse toile gommée qui sert à rendre si fermes nos revers d'habit, s^appelie en langue technique, du boagran; c'est le bougran qui donne aux chos^ simples et aisées en elles-mêmes une roideur artificielle. Eh bien, de tous côtés, sous mille noms, sous mille formes différentes, oo-«js retrouvons le bougran.

Ce respect des convenances, cette hypocrisie puritaine qui paLie les dehors sans améliorer les mœurs, c'est du bougran moral.

Cette empreinte politique qui s'applique à tout ce qui nocis i entoure, qui répand partout un froid ennui..., bougran constil^^ J tionnel. /

Ces esprits consciencieux, solides, judicieux, mais ayant m j vocabulaire à eux, parlant un langage scientifique, souvent obscur, prononçant avec morgue et d'un ton tranchant..., bougran phiIo>uphique.

La tragédie classique avec ses héros tout d'une pièce ei si'S tirades à effets..., bougran dramatique.

Ces écrivains corrects et purs, mais lourds et empesés..., bougran académique.

Ces tableaux à personnages si bien taillés, si bien fendus, si bien posés..., bougran de la peinture.

La danse noble avec ses poses lourdes, ses mouvements apprêtés, ses riloiirnolles de pirouettes..., bougran chorégraphique. Meitez un pou de bougran dans los membres de mademoiselle Taglioui. c'en est l'ait de son divin talent.

Je serais entraîné trop loin si je voulais poursuivre cette énu-

PHYSIOLOCfl R DK LA TOILETTE. m

lération. J'en ai dit assez pour montrer que es bonrrures des ibiCâ tiennent à un fait général el périront avec lui. Déjà une lerre lui est universellement déclarée; de tous côtés le bougran t l>âttu en brèche. En littérature, en peinture, une nouvelle oie combat avec ardeur pour la réforme. La régénération de la ilecte a aussi de fei*vents apôtres. Tous les bons esprits ont rejeté iS Imabits rembourrés; je ne sais si je puis me féliciter d'avoir con- BfLi quelques retardataires. Dans tout ce qui tient au sentiment ittt>eau, comment convaincre? Beaucoup peut-être s'écrieront, après n'avxïir lu : « Qu'est-ce que cela prouve? » A cela je n'ai rien à répondre. Par quels arguments établir que telle chose est pleine <te grâce, que telfe autre est lourde et pesante? Je n'ai pu que dire : ouvrez les yeux et regardez. Celui qui n'a point vu, c'est flu'il manque du sixième sens. Jef le plains, mais je n'y puis que foire.

Heureusement, c'est une loi de l'ordre moral, que les esprits '••lelligents et éclairés marchent en avant et indiquent la route;

masse les suit bon gré mal gré, plus ou moins vile; elle adopte ^ qui est bien, et le pratique souvent à son insu, sans le com- ^■*endre. Fions-nous donc au temps et à la marche nécessaire des 'hoses pour établir et achever l édifice des idées nouvelles en toi- '^tte. Déjà des mains habiles en préparent et assemblent les maté- ^aux; heureux si je puis dire aussi, moi chétif, que j'ai apporté *>Oe pieire toute taillée au seuil du temple !

Juin-jiïïllet 1 830.

PHYSIOLOGIE GASTRONOMIQUE

Page 1