‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 8 sur 88 · SI · texte numérisé non relu

SI

— Oui, lui dis-je, puisque c'est mon devoir.

— Eh bien, monsieur, dit-il au juge avec un rire sardonique, si j'ai voulu gagner du temps, c^est que je me suis aperçu de la faiblesse de monsieur, et je ne veux pas qu'un homme comme moi (11 se leva avec fierté.) soit exécuté par une poule mouillée I...

Le juge resta déconcerté.

— Voilà un bon b ! dit un des soldats.

J'avoue que je respirai plus librement. On se remit en marche. J^atteignais Tescalier de Thôtel de ville quand Patience et Mercredi me présentèrent la barre. Elle était garnie de rubans et ornée d'un gros bouquet.

— Malheureux!... m'écriai-je en leur donnant ma bourse et foulant aux pieds les faveurs et les bouquets que j'arrachai.

G^était là le secret de leurs regards.

— Sera-t-il généreux? voilà ce qu'ils se demandaient.

— Monsieur, cela se fait, me dit Bat-la-route avec sang-froid.

C^est un dernier p que j'aurai le plaisir d'emporter dans l'autre

monde.

Une effroyable salve d'applaudissements nous accueillit quand nous reparûmes.

— Allons, me dis-je après un court délai, voici l'instant de faire ^mon devoir!

Je levai la barre, elle tomba sur le bras du patient, et je sentis des gouttes de sang qui jaillirent sur ma figure.

— Hein? vaudra-t-il son père?

Ces paroles, adressées à Mercredi par Patience, furent tout ce que j'entendis au milieu du brouhaha; le coup était si violent, que le bras de Bat-la-route fut brisé complètement.

Au moment où je fus inondé du sang humain que je répsuvdais pour la première fois, le tympan de mon oreille fut comme déchiré par un cri, par un seul mot :

— Henri!...

Mon nom était prononcé par Marguerite. Je crois avoir levé les yeux et l'avoir vue sur l'échafaud. Elle se tenait debout. Elle était pâle comme une morte. Ses vêtements me semblèrent mouillés. Elle s'enfuit en fermant les yeux. Je tombai de toute ma hauteur.

CONTES ET NOUVELLES

Quand j'ouvris les yeux, je me trouvais tout habillé sur mon* lit, dans ma chambre.

— 11 a respiré!... s'écria ma mère avec un accent de joie et d'inquiétude qui acheva de me réveiller.

En regardant autour de moi, j'aperçus mon père assis sur une chaise : il avait les bras fortement croisés sur la poitrine, et son air était sombre. Ma sœur et mon frère me contemplaient avec amdété. Patience attisait le feu, et Mercredi me frottait les tempes avec je ne sais quelle panacée.

— Voici Monsieur de Versailles!... dit la cuisinière en entr^ouvrant la porte.

Et le père de Marguerite entra sans cérémonie.

— Eh bien, dit-il, vous faites de belles choses, vous autres! Voilà donc comme vous travaillez à Paris?...

— Ah 1 mon ami ! s'écria mon père d'une voix altérée. Il se leva et alla serrer la main de son confrère.

— Je suis déshonoré ! déshonoré I perdu !... Il n'y a que toi qui puisses nous sauver de là ! Fais-moi l'amitié d'exécuter ce malheureux... Qu'au moins la justice soit satisfaite!

— Le patient?... s'écrièrent à la fois Patience et Mercredi.

— Eh bien?... repritmon père d'une voix terrible.

Les deux aides n'avaient pas encore osé tout avouer. Mercred' s* en chargea.

— Le patient?... dit-il d'un ton de fausset. Eh bien, on s'effaroucherait à moins!... 11 s* est envolé!...

La consternation fut à son comble.

— Ça n'est pas pour dire, reprit Mercredi, mais M. Henri a commencé par se montrer digne de son père. 11 a, par Notre-Dame, enfoncé le coude de Bat-la-route à plus d'un pouce dans la rainure h. .

Mou père et Monsieur de Versailles se regardèrent.

— u Bien I » que je me dis. Mais voilà notre jeune maître qui tombe à la renverse sur Patience, a Voilà qui va mal ! » que je me

SOUVENIRS D'UN PARIA

dis. Pendant que Patience veillait sur M. Henri, je veillais sur ce damné Bat-la-route, qui avait un œil sur la foule et un œil sur nous. Il se mit à chanter, à crier, à se démener comme un diable. Tout à coup voilà un « Oh I oh ! oh I » qui commence du fond de la Grève, qui grossit, grossit, et qui devient le signal de la déroute. Toute cette masse s'agite comme une fourmilière. « Il y aura quelque chape-chute ! » que je dis. En effet, voilà-t-il pas que, parmi les frères de la Merci, il y avait des gens de la confrérie de Saint-Jean le Décollé qui vous sautent tous sur la croupe des chevaux de la maréchaussée, et qui les font caracoler, u Sauvez-le! sauvez-le! sauvez -le! sauvez-vous I... » C'était un cri poussé par toutes les voix, et poussé si dru, que les oreilles nous en tintèrent, à Patience et à moi, comme le jour où nous étions près des canons qu'on tirait à la naissance du dauphin. J'entendais : « Donnez-lui votre robe ! votre soutane ! sauvez-le ! délivrez-le ! » Puis, malgré les caracolades; des chevaux, la foule se pousse, se presse, et envahit tout. C'était comme une inondation. Les têtes allaient par flots. Quelle canaille ! ils grognaient de ce qu'on ne le rompait pas, et maintenant ils voulaient le délivrer. Est-ce bête, du peuple!... travaillez donc pour le public quand il ne sait ce qu'il veut. Tout à coup trois hommes, dont un grand, sec, noir, tombent sur l'échafaud comme s'ils venaient des nues, et en deux tours de main ils auraient jeté Patience et notre maître par terre,' sans deux frères de la Merci qui les ont reçus. Deux confrères de Saint-Jean le Décollé défaisaient la roue par en dessous. En trois minutes. Bat-la-route fut sur ses deux pieds. Il pousse son cri de guerre, et voilà une rumeur d'enfer. L'officier de la maréchaussée, occupé à charger bravement autour de Téchafaud tout le peuple qui foisonnait, voyant Bat-la-route debout, descend de cheval, monte l'escalier, et, pour ne pas laisser enfuir le patient, il essaye de l'empoigner courageusement. Mais le s... Bat-la-route saisit de sa main droite son bras gauche qui était sur la roue, et le f... par les yeux du lieutenant. En ce moment, l'échafaud, qu'on démolissait, croule. Je suis tombé, et, quand je me suis relevé, il n'y avait pas plus de Bat-la-route que de citrouille. C'était une confusion, un tumulte!... La foule, poussée dans tous les sens, allait et venait sans but. Enfin je cherchai l'échafaud et la roue. Il n'y avait

CONTES ET NOUVELLES

plus d*échafaud ni de roue : toiit était démoli, détruit, emporté, confondu. Le guet, la maréchaussée arrivaient sur la place par les rues, et chassaient tout ce monde comme un troupeau. Si je m'en suis tiré, c'est grâce à mes poings. En traversant la rue des Coquilles, j'ai rencontré mon jeune maître porté par les frères de la Merci. Patience le croyait mort.

— Comme ça, s'écria le père de Marguerite, voilà déjà un échafaud, une roue et tout un équipage de flambé!... .

— Oh! s'il n'y avait que cela de perdu!... répondit mon père au désespoir. Mais mon fils va être réprimandé par le grand prévôt, par la Ville, par le Châtelet, par le Parlement. On le punira! on le privera de son office! Laisser enfuir un patient!...

— Ahl il n'aura pas ma fille!... s'écria le père de Marguerite. Jo l'ai donnée à Monsieur de Paris, et non pas à un homme sans cœur et sans état. — Voilà ce que c'est, reprit-il en regardant fixement mon père; vous avez laissé votre fils mettre le nez dans des livres, aller à la comédie, voir le monde, se faufiler avec des actrices, des seigneurs, des bourgeois; il a raisonné; il s'est gendarmé contre son état peut-être; il s'est dit qu'il aurait mieux valu être le fils du roi ou le bâtard d'une duchesse; il aura désiré n'être que l'enfant d'un bourgeois de Paris;... puis, au fait et au prendre, le jour où il s'agit de se mettre en charge, de gagner loyalement quarante ou cinquante mille livres par an, la barre lui échappe des mains!... Par saint Gibet! Monsieur de Paris, il faut morigéner ses enfants, et les conduire dans la bonne voie. On les amène à se moquer de nous par trop de douceur!...

— Parbleu! mon vieux, s'écria mon père en colère, c'est trop nous sermonner quand c'est ta fille qui est cause de tout ce grabuge-là!

— Ma fille?...

— Oui, elle ne voulait pas que Henri prît mon office... et je gagerais qu'elle est fourrée dans tout ceci. — Quand l'avez-vous vue? me demanda brusquement mon père.

— Sur l'échafaud de la Grève! répondis-je.

— Allons, notre maître bat la breloque!... dit Mercredi.

— 11 est dans le délire... reprit ma mère en me tâtant le pouls.

SOUVENIRS D'UN PARIA

— Non, Marguerite est venue à Paris chez sa tante Vimontel» aujourd'hui, repartis-je.

— Cela n'est pas possible!... s'écria le père de Marguerite. Je lui ai défendu, par-dessus toute autre chose, d'aller dans ce boucan-là.

Gomme il achevait ces mots d'un ton qui annonçait une horrible colère. Patience entra, et me remit une lettre de Marguerite. Je l'ouvris précipitamment» et je lus :

« Je n'ai pas le droit de vous blâmer, Henri, de la détermination que vous avçz prise. Maintenant que je suis plus recueillie, je reconnais que c'est à moi à me condamne^. Est-ce force? est-ce faiblesse?... Dieu seul en décidera. Le bonheur que j'ai osé espérer ne m'appartenait sans doute pas. C'est déjà beaucoup que d'en avoir joui par la pensée pendant tout le temps que nous nous sommes aimés, en vivant dans l'ignorance de nous-mêmes. De quoi me plaindrai-je? N'ai-je pas épuisé toute une vie dans le moment où, après vous avoir déclaré qui j'étais, je ne me vis pas repoussée?..- Je crus être dans le ciel. Malheureusement, mon illusion dura peu. Il était écrit là-haut que je ne pouvais pas fuir mon sort. Je sentais en moi quelque chose d'élevé, de pur, qui ne sympathisait pas avec la profession de mon père et la vôtre. Tel est le secret de cette tristesse qui, dès l'enfance, a troublé ma vie. Je veux emporter au ciel moa amour tel qu'il est né. Je ne veux pas avoir rougi sur cette terre de vous, Henri, de vous dont j'ai fait mon époux. Ne me blâmez pas du parti que je prends, et ne vous en afiOigez pas. Gela est tout simple. Mon corps aurait langui pendant plusieurs années, j'eusse souffert des maux inexprimables, je vous aurais même peut-être méprisé... J'ai pensé à tout cela, et j^ai voulu faire une économie de souffrance. Ge matin, je me suis confessée, et j'ai communié, de sorte que mon âme ne sera chargée que d'un seul péché; mais Dieu, j'espère, ne me punira pas d'avoir voulu aller à lui avant le temps. Mon . confesseur m'a dit que tQutes les pensées viennent de Dieu; j'imagine alors que la pensée qui m'occupe est un ordre qu'il me donne. G'est peutêtre une offense que de la lui imputer, puisque j'ai entendu regarder cette action comme un crime. Alors, Henri, je compte sur votre amitié. Faites dire des messes pour le salut de mon âme.

m CONTES ET NOUVELLES.

d'une âme qui est à vous tout entière, et qui conservera votre image môme dans le ciel, si Dieu le permet... »

Ce fut à cet endroit de la lettre que je jetai un cri perçant. On fit entrer l'envoyé de Marguerite; c'était Jean, le valet de son père.

— Qu*est-il arrivé?... lui demànda-t-on.

— Mademoiselle Marguerite s'est noyée dans le grand canal du parc!...

— Quand donc? dis-je tout étonné.

— A qaatre heures environ. Je me doutais de quelque chose^

parce que je lui avais vu an air égaré. Malheureusement, je n'ar

rivai pas à temps. Elle a pensé à vous, monsieur Henri; car um piqueur du roi l'a entendue crier : « Henri! Henril » en se jetant l'eau.

— Je le sais! répondis-je. Le cri est venu jusqu'à la Grève, e^^E elle aussi.

Nous demeurâmes tous silencieux. Mon père n'osa rien dire ^ Monsieur de Versailles; car il était devenu blanc comme neige^E Je me sentis transporté d'une fureur sans exemple. Je me levs^s brusquement.

•—Où est la barre? où est le patient? Allons, Mercredi, jeromir — prais un prince!... Je brûlerais Paris!... Je suis devenu ce que dois être, insensible à tout!...

Il n'y a plus de patient!... s'écria tristement Mercredi.

— Patience! dit le compagnon de Mercredi; un homme n^estpas comme une aiguille dans une botte de foin.

Nous entendîmes une voiture s'arrêter à la porte, et bientôt Catherine s'élança toute joyeuse dans la chambre.

— Soyez tranquilles!... dit-elle, mon père m'envoie vous dire que Bat-la-route a été repris, et il est à cette heure claquemuré dans son cachot. On lui panse le bras! — On disait que vous étiez blessé, monsieur Henri? me demanda-t-elle en rougissant.

Puis,. voyant qu'elle était accueillie par un silence général :

— Rassurez-vous, dit-elle. M. Heûri ne perdra pas sa place. Mon père prétend qu'il y a de la faute du guet, de la maréchaussée et des religieux, qui ont laissé venir avec eux de faux frères; de

manière que, quand tout le monde est coupable, on ne s'en prend à personne. Puis, comme les soldats ont arrêté à Bercy les complices de Bat-la-route, qui s'étaient entendus pour le délivrer s'il y avait moyen, il n'y a pas jusqu'à M. Nonclair qui ne soit content!...

— Allons, mon enfant, dit mon père en embrassant Catherine, vous réparez en ce moment bien du mal ; il ne tiendra qu'à vous de faire le reste!.,.

Puis en trois mots ma mère Instruisit Catherine. La jolie fille du geôlier me regarda d'un air de compassion.

— Pauvre monsieur Henri!... ditrdie à plusieurs reprises.

— A demain! dît son père.

. Je le coayris, et je répétai :

• — A demain !

L'histoire de Henri Sanson m'intéressait vivement, mais elle me livra à des réflexions bien tristes; il me semblait qu'à sa place je ^'aurais jamais eu ce courage du désespoir, qui peut, en quelque sorte, tenir lieu de résignation. Je plaignais la pauvre Marguerite et je détestais presque mon aïeul, à qui j'en voulais d'avoir pu aussi promptement prendre son parti, lorsqu'on lui eut apporté la nouvelle qu'elle s'était noyée dans le grand canal. Je le détestais, et pourtant je l'avais encore en compassion.

— 11 s'est soumis à la volonté paternelle, disais-je à part moi, . et il aura tué son âme pour ne pas survivre à celle qu'il aimait : obi bien sûr que cette sans-souci de Catherine qui le recherchait 0'aura eu que son corps ; c'était plus qu'elle ne méritait.

Je supposais qu^il avait fini par se marier avec la fille du geôlier, car c'était un dénoûment de cette nature que j'avais dû prévoir d'après les dernières paroles du récit.

Un jour, je voulus m'en éclaircir, je demandai à mon père cè qu'était devenue cette effrontée de Catherine, qui n'avait pas eu hoote de se jeter à la tête de Henri Sanson.

m CONTES ET^NOUVELLES.

— Qu'appelles-tu effrontée? me dit mon père; ménage te expressions, sais^tu bien de qui tu parles?

— Pardon, repris-je, mais je n'ai pas eu l'intention de vous dé plaire.

— Eh bien, que cela ne t' arrive plus... Ma mère! soupira-t-il elle était si bonne! oh Dieu! je la regretterai toujours.

Et, tandis qu'il prononçait ces mots, je vis une larme déborde sa paupière et tomber sur sa main tremblante.

— Mon père, lui dis-je, je vous ai affligé, mais je vous promet de ne plus vous citer son nom qu'avec respect.

— Je t'y engage ; autrement, nous ne serions pas amis. Nous étions alors auprès du feu ; mon père se leva et se promen

quelque temps sans rien dire; ma mère était sortie, et il ne rom pit le silence qu'à son retour.

— Eh bien, lui demanda-t-il, as-tu encore fait corvée aujour d'hui?

— Dieu merci, non ; ils ont tous acquitté la redevance, tous excepté la marchande de vieux chiffons ; mais le commerce va s mal, on est si gueux, les bourses sont plus que jamais resserrées personne ne vend, personne n'achète, personne ne fait faire d\ neuf, et, ma foi, quand le neuf ne va pas, le vieux manque.

— Oh! tu as bien raison, reprit mon père; nous sommes dan une crise difficile; entre nos seigneurs du Parlement, la cour e l'Église, véritablement, on ne sait sur quel pied danser. On ei avait fini avec les conyulsionnaires; à présent, ne voilà-t-il pas qu( cela recommence avec leur bulle Unigenitus!

— Et ça durera.

— Gela rie durera que trop ; tu verras que nous ne toucheronî pas au terme tant que quelqu'un n'aura pas ouvert les yeux du m,

— En ce cas, le peuple n'est pas au bout de ses peines; et, d'icilà, il pourrait bien y avoir du grabuge.

— Je le crains plus que je ne le souhaite, car il y en a toujoun qui payent les pots cassés.

— Le monde se révoltera. Si tu entendais comme on en dégois< à la Halle et partout. On dit que, si cela continue, il faudra qu'oi se mange les uns les autres : tout est hors de prix; le pain es encore augmenté de deux liards; les œufs sont à six blancs; 1<

SOUVENIRS D'UN PARIA

beurre, il n'y a pas moyen d'en approcher; le persil, pour six sous, on en a ce qui tiendrait dans la main d'une poule ; je voulais te régaler de raie, mais c'est trop cher : il faut laisser ces morceaux-là aux chartreux. Les refus de sacrements, les molinistes, les jansénistes, les jésuites sont sur le tapis,, dame, il faut voir!

— Ils devraient bien nous laisser tranquilles : ces querelles, c'est la ruine de la France.

— M. Martin Tépicier dit que c'est l'Angleterre et notre saintpère le pape qui les suscitent...

— M. Martin n'a peut-être pas tort, mais ce n'est pas ce qui minquiète; c'est le sort des ouvriers cet hiver qui m'effraye : comment feront-ils, les malheureux? on ne fait plus travailler, tout est mort. Ceux qui n'ont que leur peau, passe encore, mais ceux qui ont de la famille? et les pauvres font plus d'enfants que les riches. Que deviendront-ils sans pain, sans ouvrage, sans aumône? car il n'y a plus de charité : ils se regarderont le blanc des yeux.

— Oh! nous aurons un rude hiver; il y a plus de douze mille personnes sous les arcades, sous le pont Neuf; c'est comme une foire.

— Écoute, femme, combien as-tu touché aujourd'hui?

— Quatre-vingt-dix-sept livres douze sous six deniers.

Nous donnerons deux louis aux indigents du quartier : sou- '^r les nécessiteux, c'est diîninuer le nombre des malavisés.

— Et du surplus, qu'en ferons-nous?

— Nous enverrons douze livres à l'abbé Maillard, afin qu'il dise messes pour le repos de l'âme de notre mère Catherine... Tu

^ rappelles comme elle t'aimait, comme elle a pris soin de toi P^ûdant tes couches.

Je ne l'oublierai jamais; sans elle, Charles aurait été emporté la coqueluche : a-t-elle passé des nuits blanches pour le veiller lui donner le biberon I

Mon Dieu, c'est ce qui l'a mise au tombeau, prononçant ces mots, mon père tournait sur moi son regard ^^lancoliquement expressif, dans lequel pouvait se lire un repifoche affectueux.

— Tu vois, me dit-il, c'est elle qui t'a bercé, tu ne t'en sou-

Page 1