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CONTES ET NOUVELLES
viens pas; elle t'a tenu sur ses genoux, elle n'avait des yeux que pour son Chariot.
— Elle le mangeait de caresses, reprit ma mère ; oh I qu'elle serait heureuse de le voir aujourd'hui grand et bien appris comme il est!
— Grand et bien appris! ne lui fourrez donc pas la vanité en tête, il n'y a rien de trop.
— Cest vrai, dis-je à mon père, le père Grisel n'aurait pas dû mourir sitôt.
— Enfin, il est mort, répliqua-t-il; nous n'y pouvons rien... Dieu veuille le réconipensér des maux qu'il a soufferts I
— Sainte Geneviève I s'écria ma mère, si celui-là n'est pas en paradis, ce n'est pas faute d'avoir fait son purgatoire sur cette terre.
— Je veux aussi faire dire des messes à son intention; j'y consacre douze livres, et puis douze autres livres pour soulager l'âme de rinfortunùe Marguerite.
— Elle est sans doute bien en peine, son âme.
— Quel crèv.c-cœur pour un père! être réduit à. faire traînerson enfant sur la claie.
— Eh quoi ! m'écriai-je, Marguerite fut traînée sur la claieî
— Mon ami, c'est le sort des suicides, répondit mon père, c'est pour l'exemple. Bien plus, la sentence porte que le cadavre sera de part en part traversé d'un pieu à l'endroit de la poitrine.
— Et le père de Marguerite, repris-je, a pu présider à cette exécution?
— Il le fallait bien.
— Comment I observa ma mère, il a pu résister à un pareil spectacle? 11 a pu faire enfoncer un piquet dans le corps de sa fille? Le père de M. Henri aurait dû lui rendre ce service.
— Je crois qu'il lui offrit de le remplacer; mais, Henri s'étant mis à genoux pour le supplier de n'en rien faire, il trouva un prétexte, et rétracta son offre.
— Ce n'est pas rembarras, c'était une vilaine commission pour l'un comme pour l'autre.
— Oh! oui, répétai-je après ma mère, c'était une vilaine commission, et je suis bien certain que mon père n'aurait jamais le courage du père de Marguerite. Quelle dureté! — N'est-ce pas, mon père, que vous ne pourriez pas...?
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Mon père frémit; son visage prit un air sombre; il parut un istant me considérer avec le sentiment d'une douleur farouche, t, à deux reprises, je crus reconnaître, au mouvement de ses ivres, qu'il prononçait tout bas le nom de Brutus. Tout à coup,
vint à moi, et, me pressant dans ses bras :
— Non, mon ami, me répondit-il enfin avec l'accent de la plus ive émotion, je ne le pourrais jamais!
Après cette scène où je vis éclater toute sa tendresse, mon père i^apprit que Henri ne s'était pas consolé aussi rapidement que je avais imaginé; qu'il en conserva au contraire toute sa vie un fond .e tristesse, et que ma grand'mère, qui n'aspirait qu'à le rendre leureux, eut toutes les peines du monde à le distraire.
— Marguerite, ajouta mon père, ne lui sortait pas de l'esprit; c'esl our cela qu'il ne voulût jamais remettre les pieds à Versailles. ;ur son lit de mort, au milieu des visions de l'agonie, c'était Mar- ;uerite qui lui apparaissait, comme elle lui avait apparu à la irève, et il la nommait d'une voix expirante, ce qui était encore in chagrin pour ma pauvre mère.
Mon père semblait se complaire à me raconter ces particuarités.
— Je vous reconnais bien là, lui dit ma mère : une fois que vous ivez entamé le chapitre de nos parents, il n'y a pas de raison pour pie cela finisse.
— 11 faut bien que je l'entretienne des membres de sa famille, Hiisque vraisemblablement ils sont tout ce qu'il doit connaître du nonde.
— Allons, ne lui portez pas malheur, reprit ma mère ; la vie est ongue, il est jeune, et, s'il plaît à Dieu, il aura la charfce.
— Ne te figures-tu pas qu'il va devenir un grand seigneur, parce la'il sait un peu de latin? j'en ai su aussi dans mon temps. Au reste, je souhaite qu'il s'élève; mais, s'il retombe, il aura comme nx>i le fief du pilori et, comme toi, sa femme ira en toucher la
I. Les marchands qui éulaient au carreau des halles , sur l'emplacement où Cuit sitaé le pilori, payaient une redevance annuelle k Texécuteur de la prévôté Kt vicomté de Paris. Les paysans qui n*y venaient que les Jours de marché icquteaient le tribut ou en argent ou en nature, ils mettaient à part ce que l^eiécoteur avait droit d'exiger, et celui-ci ou ses gens s*en emparaient sans tou-
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redevance/ Au bout du compte, cela n'empêche pas d'être honnêt Qu'en dépit des édits et des ordonnances, on nous appelle bou reaux ^ qu'importe la dénomination? on peut faire son salut da tous les états. — 11 n'y a pas quihze jours, poursuivit mon père, me trouvais au Ghâtelet; dans la chambre de la question, près • moi, un avocat au parlement de Rennes s'entretenait avec net procureur général, M. Joly de Fleury : il fallait entendre avec qi attendrissement il parlait des vertus de Jacques Ganier, qui exercé dans cette ville, pendant une longue suite d'années, Toffl d'exécuteur. « Cet homme, disait-il, n'a jamais mis à mort un g minel sans avoir auparavant communié, pour expier en quelq sorte Faction qu'il allait commettre. Les magistrats du Parlemc venaient jouer à la boule dans sa maison, située à Tune des de . extrémités de la ville, vis-à-vis du Mail, et, quoiqu'il ne fût pas leur partie, ils ne lui témoignaient pas moins la plus grande estin;
cher au reste. Les boulangers posaient sur la croûte supérieure le pain qui lui è destiné. De là est venu Tusage de dire, quand on voit un pain renversé: « 1 tournez-le donc, le bourreau n'aurait qu*à le prendre. » n y avait autrefois di Paris plusieurs piloris, tous inféodés au profit de l'exécuteur. I>e pilori des hal était .le pliis connu de tous. C'était une construction octogone en maçonna surmontée d'une vaste lanterne en bois mobile sur un pivot. On exposait di cette lanterne les banqueroutiers frauduleux, et chaque spectateur avait le di de les faire tourner. En 1515, Laurent Bazard, premier aide de Texécuteur la haute justice, étant monté dans le pilori, les marchands tributaires qui avai* k se plaindre de lui y mirent le feu, et il fut brûlé vif. Un boulanger nom Lostière fut pris et pendu comme Tun des auteurs de cet incendie. ( NoU l'éditeur des Mémoires.)
1. Un grand nombre d'arrôts des cours souveraines, dont deux du parlem de Rouen, 7 novembre 1681 et 7 juillet 1781 ; un du parlement de Paris, iV un autre du 12 janvier 1787, et postérieurement une loi, font défenses ti expresses de désigner sous la dénomination de bourreaux \eA exécuteurs des gements criminels. Quelques étymologistes prétendent que le mot bourreau celtique ou même gaulois; d'autres le font venir de l'italien sbiro ou 6iro (sbi: plusieurs écrivains font remonter k l'an 1200 l'origine du nom de boom D'après les Olim du parlement de Paris, registres formés par Jean de MoDtl greffier pour les premiers temps, ils ont pensé que ce nom n'était qu'une dé8| « ration de celui d'un clerc nommé Bichard Borel, et non Bourette ou B»
comme on l'a prétendu. Ce clerc possédait le fief de Bellecombe, k la chaife ] lui de pendre les voleurs du canton. Per servitium taie quod faciebat mijNmd latrones in fondo de Bellecombo. Mais, comme il était ecclésiastique, et com rÉgUse a voulu quelquefois prouver qu'eUe a horreur du sang, il faisait U les exécutions à ses frais par un laïque. Le roi lui devait les vivres tous
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et le prenaient pour juge de tous les différends qu'occasionnaient le jeu. Ganier donnait aux pauvres tout l'excédant de son strict nécessaire. Sa mort fut pour eux une véritable calamité publique. Ils fondaient en larmes et parcouraient les rues en criant avec Taccent de la plus vive douleur : Nous n'avons plus de phre » M. Joly de Fleury manifestait son étonnement d'une conduite aussi édifiante : « Vous êtes incrédule, lui dit Tavocat; il n'est pas un habitant de Rennes qui ne confirme ce que je vous rapporte de Jacques Ganier ; voici bientôt dix ans qu'il est mort, et, aujourd'hui encore, le peuple fréquente son tombeau comme celui d'un saint. »
— Il serait plaisant, observa ma mère, que notre saint-père le pape voulût un jour le canoniser.
— Il en a canonisé qui ne le valaient pas; quand il n'y aurait que ce scélérat de saint Dominique.
jours de Tannée, k cause do cette charge, qu*il était censé exercer lui-même malgré sa qualité. A peine Richard Borel eut-il été investi du fief de Bellecombe, qo*on s'habitua k l'appeler le borel , et à nommer boréaux tous ceux qui mettaient à mort les criminels. Ensuite on dit, par corruption du nom propre Borel, BOoaiAD, les BOCBBADX. Cette dénomination n'était pas injurieuse alors, mais elle l'est devenue depuis le ivi* siècle.
Cette généalogie du mot bourreau est assez bien établie, mais elle n'est guère plus sûre que la filiation de la plupart de nos maisons nobles de France. D'ailleurs, tout cet échafaudage d'érudition tombe devant un fait; il est bien certain qu^n i(X)7, Odon ou Eudes I***, duc de Bourgogne, et de la famille du roi de F^rmnce, était surnommé le Bourreau, parce qu'il arrêtait les passants pour les dépouiller et qu'il les tuait ensuite. Que deviennent Richard Borel et le fief de BeUecombe? Il était plus simple de rechercher l'étymologie du mot bourreau dans celui de borra, piémontais, si, pour faire parade de plus de science, on a besoin d'une' langue étrangère, sinon, dans celui de bourre, qui est un des plus anciens de la langue française, et sert k désigner un oiseau de proie, qui fait particulièrement la guerre aux oiseaux de nos basses-cours.
I. Les descendants de Jacques Ganier ont marché sur ses traces; ils oAX continué à se montrer dignes de l'espèce de considération dont il jouissait. En 1801, QQ capitaine du régiment d'artillerie en garnison k Rennes ne crut pas se mésallier en épousant une demoiselle Ganier, fille de l'exécuteur alors en fonction. Cet officier ne fut point blâmé par ses camarades. Peu de temps après, il arriva que, pendant une exécution, le patieht faisant résistance, et le public ayant été lommé de prêter assistance k la loi, un canon nier monta sur l'échafaud pour donner Un coup de main au beau-père de son capitame; ses camarades l'attendirent au retour, et, après avoir mis en lambeaux l'uniforme qu'ils lui reprochaient d'avoir déshonoré, ils le chassèrent à coups de pied. {Note de Vauteur des Mémoires.)
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 ces mots, ma mère se posa un doigt sur la bouche, et fit d rœil un signe pour indiquer que j'étais là.
— Oh! continua mon père en affectant cette satisfaction d'oi gueil qu'il était loin de ressentir, car en mainte occasion je m'étai trop aperçu qu'il déplorait la fatalité de son existence, notre brav Ganier n'est pas le seul qui ait fait parler de lui : te rappelle»4u dit-il à ma mère, ce trait que je lisais un soir?
— Je ne m'en souviens pas.
— As-tu peu de mémoire! Je gage que Charles va s'en souvenir Mon père m'autorisait à prendre la parole : je lui répondis qui
s'agissait probablement de l'Espagnol qui se coupa la main.
— Bravo! s'écria mon père; c'est cela, l'Espagnol. Le roi Tanoblit parce que, plutôt que d'exécuter une sentence inique, d'un cou] de son cimeterre il s'abattit le poignet*. Voilà une action sublime mais il n'est pas besoin d'aller en Espagne pour se convaincr que souvent l'humanité se trouve dans le cœur de l'homme qu'oi croit le moins susceptible d'éprouver ce sentiment. Ce qui vien de se passer à Guingamp en est encore une preuve.
» Un vol avait été commis dans un moulin : quatre hommes soupçonnés d'être les auteurs de ce crime, sont arrêtés; on le juge et ils sont condamnés à être pendus. L'un d'eux, soit dan l'espoir de prolonger sa vie, soit par méchanceté, dénonce comm ses complices plusieurs personnes innocentes. Dans le nombr étaient deux jeunes filles, Marie et Élisabeth Lescop, petites mei cières qui couraient les foires de campagne ; on les confronte a meunier et à toute sa famille; ces honnêtes gens déclarent qu'un seule femme était avec la bande des voleurs, et qu'ils ne la recoi naissent pas dans celles qui leur sont présentées. Les filles LescQ protestent qu'elles ne sont pas coupables, le juge prétend qu'elle sont convaincues, et il prononce la sentence qui doit les envoyer a supplice avec quatre hommes impliqués dans la même accusatioi
1. Nous n*avoiis lu nuHc partie trait dont parle Sanson; peut-être coiifondune action avec une autre. Il existe une vièillc chronique et une romance si un bourreau qui se coupa le poing plutôt que de frapper son père. Sepulveda r conte un trait semblable d*un Indien. Cette espèce d'héroïsme, dont un nègre récemment fourni l'exemple dans une de nos colonies, fait le sujet d*une d* plus jolies pièces du Théâtre de Clara Gazul. (Note de l'éditeur des Mémoires
SOUVENIRS D'UN PARIA
n Au moment d'être menés au gibet, deux des hommes, après avoir fait au confesseur l'aveu de leur crime, requièrent le juge rapporteur de recevoir leur testament de mort. Pour rendre hommage à la vérité, ils affirment que les deux jeunes filles sont étrangères au vol, dont eux seuls doivent porter la peine; mais le juge ne veut rien entendre ; des témoins de ce refus barbare le conjurent de surseoir à l'exécution : il est inexorable. Cependant, ces témoins se flattent qu'en dévoilant cette odieuse et inconcevable résistance, ils forceront pçut-étre le juge à un retour sur luimême : ils s'empressent de faire circuler dans le peuple la déclaration des deux condamnés. Déjà, peu de mois auparavant, l'implacable magistrat s'était attiré Tanimadversion générale en s* acharnant à poursuivre un malheureux dont l'innocence lui était démontrée. On voit qu'il s'est promis de sacrifier de nouvelles victimes; on murmure tout haut; mais l'heure fatale a sonné, les patients sont extraits de la prison, ils s'avancent, et bientôt, malles clameurs de la foule indignée, les quatre hommes ont cessé de vivre; dans l'attente d'un contre-ordre, l'exécuteur suspend un instant son terrible ministère. Vaine précaution : un regard furieux lui reproche cette inaction, et il est obligé de se saisir de l'infortunée Marie. Il la hisse lentement; enfin, parvenu
terme, il la lance dans Téternité : elle n'est plus! Un cri de douleur est poussé par la foule des assistants. Inaccessible au remords, le juge commande, par un signe, de mettre à mort Élisabeth Lescop. ^ consternation est à son comble, les sanglots étouffent les voix de cette foule éplorée; l'exécuteur lui-même est ému; cependant,
frémit en le voyant s'emparer d'Élisabeth. Déjà il lui fait monter l'échelle; mais, résolu à sauver cette fille, il lui dit à l'oreille de déclarer qu'elle est enceinte. Élisabeth, que l'aspect du cadavre de sa sœur a jeté dans une sorte de stupeur, ne voit et n'entend |'*en; Texécuteur lui répète le conseil de supposer une grossesse;
n'obtient pas un mot, pas une syllabe. Alors, il lève la tête, et ^"^îe de manière à être entendu de la multitude :
— Mais ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela, c'est à ces mes- ^^eurs (en montrant les confesseurs et les huissiers) qu'il faut ^^larer que vous êtes grosse.
Le stratagème a réussi, et le rapporteur, quoiqu'à regret, est
m CONTES ET NOUVELLES.
obligé de faire reconduire Élisabeth en prison. On dresse à la hàte= un mémoire que Ton fait parvenir au roi ; un sursis est accordé r le parlement de Bretagne, chargé de la révision du procès, met Is condamnation à néant, et l'infortunée Élisabeth est acquittée.
Mon père était pénétré d'une si vive admiration pour la présence d'esprit de son confrère de Guingamp, qu'en racontant la déli-. vrance d'Élisabeth il avait les larmes aux yeux. Je ne pus m'empô-* cher de lui dire que son confrère aurait bien diï s'aviser de l'expé-i dient avant de pendre Marie.
— Il vaut mieux tard que jamais, me répliqua-t-il, et puis c^ n'est pas cela : en agissant comme il a fait, l'exécuteur de Guin-j gamp a pris beaucoup sur lui, il s'est véritablement mis dans soa tort. L'homme propose et Dieu dispose; mais, mon fils, quoi qu'il advienne, retiens cette maxime, qui, en tout temps, doit être l;j règle de notre état : pour nous, les juges sont comme le papes infaillibles ; il nous est interdit d'entrer dans le fonds de l'affairea et prescrit de croire au bien jugé, quand même il n'en serait rienc: c'est le secret du calme dont je puis encore jouir quelquefois; c'e?^ une croyance, c'est une religion tout comme une autre ; le bras na doit pas s'immiscer dans ce que fait la tête; il n'y a que la foi q nous sauve.
— Il n'est pas de plus grande vérité, observa ma mère.
— Aussi, Charles fera-t-il sagement de s'en pénétrer de bon:z3 heure; nous tuons de père en fils, et pourtant nous ne somnK. pas entièrement privés de cette tranquillité de l'âme sans laquer la vie ne peut être que criminelle ! A part la profession, tout PaL^m nous tient pour honnêtes gens, et Ton est généralement persua que, si le fils Sanson commettait une bassesse, son père lui-môrra serait le premier à en faire justice. Nous n'avons pas eu toujocv notre résidence dans la rue Beauregard; dans un temps, no^ ^ restions à l'Estrapade, près de l'église Saint-Étienne du MO0 A cette époque, on ne parlait que de brigandages et de vols cotX mis dans Paris. Le pont Neuf était notamment le quartier généra des voleurs de manteaux. Les laquais, les gardes françaises et les archers prenaient part à ces nobles exploits. On est allé jusqu'i dire qu'un très-grand personnage ne rougissait pas de s'assimiler à ces détrousseurs de passants; ce qu'il y a de certain, c'est que
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le comte de Harcourt, le marquis de Revel, le chevalier de Rieux et plusieurs autres seigneurs furent arrêtés en flagrant délit. H est bien entendu qu'on les relâcha dès qu'ils se nommèrent. Au moment où la noblesse ne croyait pas que dérober fût déroger, il n^'ëtait pas surprenant que, sur le fait de la probité, le fils de Texécuteur ne fût pas plus scrupuleux qu'un gentilhomme, et voulût aussi faire ses fredaines. Or, voici la nouvelle qui se répandit dans Paris; je crois même qu'elle fut consignée* dans les gazettes; ce fut d'ailleurs, pendant six semaines, le bruit de toute la France : on ne s'entretenait pas d'autre chose
» Le maître des hautes œuvres, Sanson, s'étant aperçu que son fils rentrait souvent à des heures indues, soupçonna qu'il se dérangeait, et conçut de vives inquiétudes au sujet de cette irrégularité; plusieurs fois, il avait suivi le jeune homme ou il avait fait épier ses démarches : jamais il n'était parvenu à éclaircir le mystère.
» D'habitude, le père Sanson faisait sa partie de piquet avec un vieux chevalier de Saint-Louis, qui venait tous les soirs lui tenir compagnie, et l'aider à tuer le temps au coin du feu. On jouait une prise de tabac, et, quand on avait suffisamment perdu, prisé, gagné, on serrait les cartes pour le lendemain, et l'on se séparait. Le chevalier, qui avait à traverser la Seine, regagnait tranquillement son logis, la rapière au côté, et le maître des hautes œuvres allait se coucher. Un soir, l'attrait des coups piquants, qui se succédaient ^vec rapidité, et sans doute aussi quelque contestation sur la règle, les ayant retenus en présence l'un de l'autre plus longtemps que ^e coutume, il se trouva qu'il était près de minuit lorsque le chevalier songea à se retirer. Étonné de ce qu'il était si tard, il prit
i' Les mémoires contemporains rapportent plusieurs espiègleries de ce genre, ^^•o» ceux de M. L. C. D. R., on trouve ce passage : « Le hasard ayant voulu ^« je fisse coterie avec le comte de Harcourt, je me ti*ouvai un jour engagé ^'^'^ une débauche, où, après avoir bu jusqu'à Texcès, on proposa d*aller voler le pont Neuf. J'eus beau me défendre d'y aller, il fallut suivre. Le chede Rieux et moi, nous montâmes sur le cheval de bronze; les autres P*®ttaieiit les passants, et prirent cinq ou six manteaux. Mais un de ceux qui •^ient été volés ayant été se plaindre, les archerâ vinrent et nos gens s'enfui- ; n'ayant pu en faire autant, je fus pris avec le chevalier, et l'on nous con- 'Ittiait dans la prison du Ch&telet. » Le juge trouva la plaisanterie excellente;
nobles voleurs furent élargis; un pauvre diable eût été pendu. {Note de C^littiir tU$ Méfitoires.)
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congé de son ami, qui, l'ayant accompagné jusqu'à la po remonta aussitôt et courut àja chambre de son fils pour s'assi s'il était de retour. Le jeune homme n'était pas encore revenu
)) — Où est-il? que peut-il faire? hanterait-il les tripots? ] drait-il ses mœurs et sa santé avec de vilaines créatures? se sera lié avec quelques demoiselles de TOpéra ou avec de jeunes gneurs qui Tentraineraient dans leurs débauches? serait-il affilU
» Le père Sanson ne sait qu'imaginer, mille pressentinu l'agitent... Enfin, il prend la résolution de veiller et de se t< aux écoutes jusqu'à ce que son fils soit rentré. Sur les deuxhev du matin, il distingue dans T escalier les pas de quelqu'un monte en prenant des précautions pour ne pas être entendu, doute que ce ne soit son fils; il doit avoir besoin de repos» et peut tarder à s'endormir; le père attend ce moment avec in tience. Il est sur le palier à la porte de la chambre; bientôt ronflements l'avertissent que son fils est plongé dans un prof sommeil, la clef est restée sur la serrure, il entre, et, à la cIî -d'une lanterne sourde, il aperçoit des vêtements en désordre. Il rassemble, les emporte, et, revenant un instant après, il vad au lit de son fils, qu'il secoue rudement par les épaules.
» — Quoi? quoi? qu'est-ce? Ce n'est pas moi, balbutie en( à moitié endormi le jeune homme, dont les traits bouleversés : nifestent l'effroi d'une conscience qui n'est pas sans reproche.
» — Allons, monsieur ! reprend le père Sanson, avec un aoc de sévérité sinistre.
» — Eh quoi, mon père?
» — Levez-vous, vous dis-je, vous vous frotterez les yeux ap
» Le jeune Sanson obéit, et cherche ses vêtements.
» — Mes habits, mes habits? demande-t-il ; oh! je suis volé
» — Non, vous ne l'êtes pas.
)) — Vous les avez pris, mon père ?
» — Vous n'en avez plus besoin.
» — Ah I je suis perdu !
)) — Oui, vous l'êtes : d'où proviennent ces objets?
)) 11 lui montre une bourse, une montre et des boucles d'arge
» Le jeune homme reste interdit.
)> — Malheureux, continue le père, voilà donc le métier <
SOUVENIRS D'UN PARIA
vous faites! et vous vous attaquez à un vieillard, vous choisissez moD meilleur ami !
n — Le chevalier? Grand Dieu !
n — Sachez, monsieur, qu'il n'y a jamais eu de tache dans notre famille; jusqu'ici, le nom de Sanson est resté pur; vous seul...
» — Mon père ! s'écrie le jeune homme en se couvrant le visage de ses mains.
» — Vous faites bien de vous cacher.
» — Ah ! mon père, reprend-il avec un accent déchirant.
» — Vous avez l'audace d'invoquer votre père? vous n'êtes plus mon fils, je vous maudis !
». — Pardonnez!...
» — Que je vous pardonne; malheureux!
» — Je suis bien coupable, je le sais ! » — Oui, vous l'êtes.
» — Cest pour la première et la dernière fois. » — Vous n'êtes pas sincère.
» Quel serment vous ferai-je? par le baptême que j'ai reçu, P» saint Louis, qui est mon patron, par Dieu, qui est au ciel, par tous les saints èt saintes de son paradis, par mon sang!...
» — Assez, assez, monsieur l'hypocrite; je n'ai que faire de vos serments!
» — Sur la sainte hostie, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, je ^e jurerai, c'est la dernière fois.
— Je le crois.
» Le ton lugubre et ironiquement solennel dont fut prononcé ce ^ot, fit tressaillir le jeune Sanson. C'était pitié de le voir trembler
même temps de froid et de peur; car, tandis qu'il gelait à pierre fendre, il était en chemise, les pieds nus sur le carreau comme
pauvre patient, et, dans le regard qui avait accompagné la parole
son père, il lui avait semblé lire une immuable et terrible résolution.
^ — 0 mon bon ange! s'écriait-il, ne m'abandonnez pas, soyez- ^oi secourable, ayez compassion de mon repentir I
* — Vous vous repentez, monsieur, je désire que cela vous préserve de là damnation.
^ ^ Vous ne me maudissez plus?
CONTES ET NOUVELLES
» — Non, mettez-vous à genoux.
)) Il obéit à son père.
)) — Vous n'ignore? pas quelle peine vous serait infligée, si vo ^ étiez traduit au Châtelet?
» Il ne répond pas.
» — Eh bien, comme je ne me soucie pas de vous voir mencK::" la Grève, et qu'il n'est aucun de nous qui ait péri par le fait ^ justice, je veux vous épargner cette honte, ainsi qu'à moi. Il :m sera pas dit qu'un confrère ait mis la main sur vous.
» Le nis Sanson se roule à terre en s' arrachant les cheveux remplissant la maison de ses cris.
)) — Grâce! grâce! répète-t-il.
)) — Allons, monsieur, lui dit son père, ne faites pas Tenfaisi on est homme quand on attaque sur la voie publique. Il est ira heures; recommandez votre âme à Dieu : je vous accorde vin. minutes.
» Convaincu de l'inutilité de ses supplications, le jeune homcar se résigne à ne plus adresser de ppères qu'au souverain juge. Il 2 met en oraison. Enfin, la vingtième minute expire. Le père, 1 était resté assis dans un des coins de la chambre, se lève préci^? tamment ; il vient à son fils, et lui met sous les yeux la mont:.s du chevalier :
» — Vous voyez, votre temps est venu. Monsieur, dites vo'ti In manus.
» Aussitôt, il tire de sa poche un pistolet, applique le bout ^ canon contre l'oreille du coupable, et lui fait sauter la cervelle.
)) Dans la même nuit, il se rend à Versailles, demande à pari ^ au roi, lui expose les motifs et les circonstances de son action, e revient avec des lettres de grâce qui lui sont données sous la cox»' dition de ne pas récidiver. Le lendemain, tout Paris sut que maître des hautes œuvres avait tué son fils, et que le roi lui ava/( fait grâce; mais on ne connaissait pas encore les détails de cet événement. Le chevalier de Saint-Louis accourut tout en émoi chez son ami le maître des hautes œuvres, pour lui faire son compliment de condoléance. En entrant dans la maison, il fut surpiis de voir qu'il y régnait un air de gaieté qui contrastait singulièrement avec sa tristesse. Le père Sanson, ordinairement sombre et
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rêveur, avait un aspect presque jovial; le déjeuner était servi, et il se disposait à se mettre à table. Il se frottait les mains en contemplant une Ule roulée, dans laquelle il brûlait d'essayer son couteau.
» — Sois le bienvenu, dit-il au chevalier, et, si tu veux faire comme nous, prends un siège.
» — Je n'ai pas le cœur à manger.
» — Et pourquoi donc? aurait-on supprimé un quartier de ta pension?
» — On ne m'a rien supprimé.
» — Eh bien, quelle raison as-tu pour te mettre à la diète? • ,) — Vous devez bien le savoir.
V — Serait-ce aujourd'hui vigile jeûne ou les Quatre-Temps? je ne le pense pas; je suis aussi bon catholique que toi, et je n'ai pas vu sur mon calendrier qu'il fallût faire abstinence.
» — Après ce qui vient de se passer, je ne conçois pas...
» — Et que ne conçois-tu pas? c'est le festin du Requiem. Que sert de s'affliger? on ne vit pas avec les morts. Allons, mon ami, une tranche de cette tête et un verre de vin par là-dessus.
» — Impossible.
» — Crains-tu que ce ne soit une hure sacrée, celle d'un pourceau de Saint-Antoine? sois tranquille, c'est le chef d'un vagabond, J^ien et dûment reconnu ; le corps a été porté à l'Hôtel-Dieu et déclaré de bonne prise*.
» — Bonne prise tant que vous voudrez, je ne mangerai pas.
» — Pour faire croquer son bien, prier et payer, c'est trop.
" Il lui présente le verre.
n — Voyons, avale la douleur.
» — Tu n'as donc point d'entrailles ?
» — Si fait, j'en ai, je sens même qu'elles crient en ce mo- ^^ni : la place demande à être ravitaillée.
^* On Toyait autrefois errer dans Paris ud grand nombre de cochons, qui P^'s^eat dans les rues pavées comme dans celles qui ne Tétaient pas. Plusieurs '''^onances de nos rois prescrivaient de courir sus. Les sergents de ville étaient ^''^^^tisés à tuer tous ceux d'entre ces animaux qu*ils rencontreraient vagants, et h, s'en approprier la tète, après avoir porté le corps à l'Hôtel-Dieu. Plus tard, ce droit fut déyolu à Texécuteur des hautes œuvres; il lui était seulement enjoint de r<especter les cochons des religieux de Saint-Antoine; ceux-là étaient au nombre de doue et portaient une sonnette au cou.
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» — Cœur de tigre, père dénaturé, àme atrocè, SansonI Sanson: qu'a»-tu fait de ton fils?
» A cette grave interpellation, le maître des hautes œuvres pa^ d'un grand éclat de rire.
» — Ah! ah! ah! en voilà encore un, le chevalier y a été pK comme les autres! Comment! mon ami, à ton âge, te laisser cont^ des bourdes pareilles! — Louis! Louis! appelle le père Sanson.
)) En entendant mon nom, je saute les marches quatre à quatxr j'entre, et le chevalier recule, effrayé comme à rapproche d' m spectre.
» — Que souhaitez-vous, mon père?
» — Je souhaite que tu dises à notre ami que je ne t'ai pas tftji » Le chevalier a peine à revenir de son étonnement. » — Tu n'es pas mort? est-ce un rôve? est-ce bien toi? » — Sûrement, c'est lui, répond mon père; ce n'est pas un aut«- )) — Cependant, on raconte très-positivement... » — Qu'il a volé et que je lui ai brûlé la cervelle, n'est-ce pou Eh bien, mon ami, sais-tu qui on l'accuse d'avoir volé? » — Je ne le soupçonne pas.
» — Toi-même : il t'a pris ta montre, tes boucles, ta bourse» peut-être, à l'heure qu'il est, le fait-on repêcher à la rivière.
» — Ah ! c'est trop fort!... Ma montre, la voici; mes boucles, peut les voir sur mes souliers; quant à ma bourse (il la tire» montrant qu'elle est vide), mon cher garçon, continue-t-il ' pressant affectueusement mes mains dans les siennes, tu n'au:^ pas fait une trop bonne capture.
» — Maintenant, dit mon père, ai-je un cœur de tigre? suis^ un père dénaturé, une âme atroce? M'en veux-tu toujours?
» — Puisqu'il est vivant...
» — Tu vas déjeuner avec nous.
» — La joie me coupe l'appétit, mais je trinquerai volontiers « l'honneur de la résurrection. Ma foi, mon chér Sanson, je félicite!... Ce serait le cas de dire :
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
» — Citation bien choisie! murmura mon père en fronçant sourcil.
SOUVENIRS D*UN PARIA
» — Où donc ai-je l'esprit? se demanda le chevalier; sotte distraction ! Au reste, s'empressa-t-il d'ajouter en me posant la main sur le genou, dans ma situation elle est bien pardonnable, je suis à coté d'un revenant. Jlais qui diable peut inventer de pareilles fables?
» — Mon vieil ami, lui répondit mon père, tu es un grand innocent : peut-être es-tu au fait des ruses de guerre ?
» — Je m'en flatte : quand on a lu Frontin et le chevalier Folard, on est ferré sur le chapitre des stratagèmes.
» — Sans doute, mais la police a aussi les siens ; se proposet-on de donner un croc-en-jambe au peuple, on lîii dit qu'il passe an papillon, et, tandis qu'il tourne la tête... Tu m'entends?
» — J'y suis ; lorsque le gouvernement nourrit quelque mauvais dessein, il s'arrange pour qu'on parle d'autre chose ; tactique des diversions I Les filous ont des compères qui font la parade, pen- <iant qu ils mettent leurs mains dans nos poches.
»— C'est cela, reprit mon père ; si dans Paris on ne s'entretient **îoird'hui que de mon fils et de moi, c'est, sois-en certain, qu'il y a anguille sous roche.
• — Ainsi, il y a quelque manigance sur le tapis, répliqua le chevalier en jurant ses grands dieux qu'à l'avenir il ne croirait à rien avant d'avoir vu. — Désormais, poursuivit-il, bien fin qui m'y rattrapera, je serai, comme saint Thomas, de la religion des incrédules.
s Mais le chevalier n'était pas le seul qui eût pris pour argent comptant le mensonge -que l'on débitait à notre sujet. M. Férey, le père de celui à qui je t'avais recommandé pendant que tu étais en pension chez M. Hardy, fit exprès le voyage de Paris, afin de s'assurer si j'étais réellement mort ; plusieurs des confrères et des amis de mon père lui écrivirent, les uns pour le plaindre, les autres pour lui reprocher son excessive sévérité à mon égard. Leur soUi- ^tude l'égayait beaucoup; il eut beau répondre à tout le monde ?ue j'étais vivant, et très-vivant, on trouva plus piquant de penser
contraire. Aussi, mon cher Charles, ne manque-t-il pas encore
gens qui content fort sérieusement l'aventure, en affirmant qu'il "^'est rien de plus vrai. Au fond, il n'y a d'incontestable que **Mtrême susceptibilité des Sanson sur le fait de la probité; c'est ®ïle qui a donné de la vraisemblance à l'imposture, et qui l'a propagée jusqu'à ce jour ; si bien que c'est une tradition qui se^
CONTES ET NOUVELLES
transmettra in secula seculorum, amen. Et il ne serait pas surprenant que, pour la rajeunir, on s'avisât de dire que c'est toi, mon cher Charles, qui as détroussé le chevalier, et moi qui ai fait justice I
Depuis quelque temps, je remarquais que mon père affecèait de me parler sans cesse des gens de son état. Tantôt il me citait l'exécuteur de Lyon, le père Ripet, qui, disait-il, était bien vu des habitants, et que les malades de sa province venaient consulter de trente lieues à la ronde, parce qu'il s'était fait une grande renommée dans l'art de guérir. Il opérait des cures merveilleuses» traitait les pauvres gratis, leur donnait à ses frais le bouillon et la viande, et avait rendu la santé à bon nombre d'entre eux, après qu'ils .s'étaient vus abandonnés de la Faculté, voire même du célèbre docteur Petit, qui était pourtant un homme fort habile. Tantôt, il me vantait h dextérité chirurgicale de Monsieur de Dijon, qui n'avait pas sot pareil pour les rhabillages. Une autre fois, il me faisait lire dans la gazette un article où l'on rapportait que les magistrats de la ville d'Étampes avaient assisté à l'enterrement du sieur Desmorest^ exécuteur de leurs arrêts. Le journaliste les félicitait d'avoir si s'élever ainsi au-dessus du préjugé : trente ans plus tard, on leî eût blâmés avec amertume. J'ai encore présentes à la mémoire les lignes, injurieuses pour moi, que MM. Salgues et Villeterqu< insérèrent dans rObservateur français (22 brumaire an xn), à l'oc
1. En 1790, lorsque nous nous adressâmes à l'Assemblée nationale pour ob tenir qu'elle nous nt participer aux avantages dont Jouissent les autres citoyeni les magistrats d'Étampes n'attendirent pas que l'Assemblée se fût prononcée pou reconnaître la justice de cette demande. «Dernièrement, m'écri?ait dès le 26 fé vrier le fils Desmorest, je suis allé chez messieurs nos magistrats, je leur ai pr^ senté quelques-uns de nos mémoires; ils ont trouvé notre réclamation de toal justice, et m'ont dit qu'il était impossible qu'elle ne fût point accueillie. Ils soi tellement persuadés qu'on ne peut, sans blesser les droits de l'honame, noi contester l'état civile qu'ils ont fait lecture de notre mémoire dans leurs district oû leur opinion a été trouvée si juste, qu'on m'a enregistré sur-le-champ en qu; lité de soldat-citoyen. Mon tailleur fait actuellement mon uniforme, et je su déjà commandé pour la garde. » (iVb/« de V auteur des Mémoires,)
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casion d'une conduite semblable tenue par les magistrats de Duis^ bourg. L'exécuteur de cette ville venait de mourir; ses voisins ne voulaient pas l'ensevelir, et les préposés aux funérailles refusaient de lui donner la sépulture. Le bruit de ce refus se répand dans la ville. Aussitôt tout ce qu'elle renferme de savants, de philosophes, d'hommes libres de préjugés, 3e rassemble dans la maison du défunt; et, là, des magistrats, des négociants, des docteurs de l'Université, s'empressent de lui rendre les derniers devoirs; on se tispute l'honneur de porter son cercueil ; on forme autour de lui un cortège solennel, et le peuple est étonné de la pompe qui environne les restes de Fexécuteur des hautes œuvres, ainsi que des honneurs extraordinaires qui lui sont rendus.
Certes, «si pareille chose fût arrivée du vivant de mon père, il n'eût pas manqué de m'apporter la feuHle où elle aurait été mentionnée; mais il se fût bien donné de garde de me montrer des déclamations du genre de celles-ci :
« Qu'au milieu de nos désordres révolutionnaires (disaient, dans leur courroux pudibond, MM. Salgues et Villeterque), à l'époque où le délire, le fanatisme et la soif du sang exaltaient tous les cerveaux, on ait rendu des décrets pour illustrer le bourreau; qu'il se soit trouvé un représentant du peuple, nommé Duquesnoi, qui ait fraternisé et bu avec lui; que les présidents de clubs et de comités aient tenu à honneur de partager ses fonctions et de couper des tétes; la folie de ces temps malheureux explique tout. Mais com- '^cnt concevoir que des magistrats, des docteurs de l'Université, citoyens honnêtes et considérés, aient oublié tout à coup les '*&'es de la bienséance jusqu'à décerner au bourreau des honneurs accorderaient à peine aux principaux magistrats, aux guer- ^^rs, aux savants qui ont illustré leur patrie? Il faut absolument le bourreau soit enterré ; mais c'est à la loi qu'il appartient de régler son enterrement. L'opinion qui flétrit l'homme dont le Daétier est d'étrangler ou de décapiter son semblable n'est pas un préjugé. Lorsqu'il fut question, dans l'Assemblée constituante, de fixer les droits des citoyens et d'établir l'égalité, le bourreau, jusqu'alors flétri dans l'opinion, ne manqua pas de défenseurs. Mirabeau fut celui qui embrassa ses intérêts avec le plus de chaleur ; il parla contre les préjugés, vanta les principes des Anglais, qui XX. 40
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assistent aux exécutions et ne voient rien que de très-honnête dans l'acte de pendre un homme ; il cita Aristote, qui donne au bourreau le titre de magistrat. 11 rapporta le trait d'un shérif de Londres, qui, n'ayant pas d'exécuteur des hautes œuvres à sa disposition, fouetta et marqua de sa propre main l'accusé qu'il venait de juger. L'abbé Maury s'opposa à un projet de loi qui devait rendre au bourreau les droits dont jouissaient les autres citoyens : il demanda à ^s collègues s'ils voudraient voir le bourreau siéger parmi eux, s'ils aimeraient à être présidés par ce prétendu magistrat, s'ils consentiraient à contracter des alliances avec lui. 11 termina par ces mots énergiques :
)) — Non, ce n'est pas le préjugé, c'est la nature, qui repousse le bourreau de la société, et je ne verrai jamais de sang-froid l'homme qui s'attache, s'agite et se débat sur son semblable pour lui ôter la vie.
)) Le projet fut néanmoins adopté, et l'on a vu depuis le bourreau de Paris figurer glorieusement dans la garde nationale, et commander ensuite, si je ne me trompe, un détachement de l'armée révolutionnaire ! »
Mon père ne soulevait jamais que l'un des coins du voile qui dérobait à mes regards les misères de sa condition ; il n'avait pu me dissimuler que le mépris et l'isolement étaient son partage; mais il ne m'avertissait pas que de là résultait aussi l'impuissance de repousser les calomnies inventées par la lâcheté. Il ne me disait pas : « La loi n'est que censée me protéger à l'égal des autres citoyens; suis-je attaqué, ma plainte n'est pas accueillie, ou, si on l'accueille, on ne m'accorde qu'une satisfaction illusoire. » Il ne me disait pas : u J'ai des sentiments honnêtes, et le premier venu peut impunément, non-seulement me les dénier, mais encore m'en attribuer de toutes contraires. » Loin de là, il me disait : « On me flétrit parce que je suis le bras de la loi, mais la loi est nécessaire, et le bras qui venge la société outragée n'a pas tort; on me flétrit à cause de ce qu'il y a de terrible dans mon ministère; mais on me sait gré du bien que je fais, et, si j'ai des vertus, on m'en tient compte; on ne me donne pas des témoignages publics d'estime, mais intérieurement on me considère. » Lorsque, par la suite je fus accusé de conspirer contre MM. fiailly
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et la Fayette, lorsque plus tard encore MxM. Salgues et Villeterque, bien persuadés que je ne serais pas admis à rétorquer leurs invectives, inventèrent que j'avais commandé un détachement de Tarmée révolutionnaire, je pus me convaincre que mon père, dans la crainte que je ne prisse trop en aversion son état, m'avait tu, en grande partie, les tribulations qui en font un perpétuel supplice pour celui qui l'exerce.
Il est une remarque qui, je le pense, n'a été faite avant moi par aucun des antagonistes de la peine de mort : c'est que, par \a multiplicité des personnes qui l'infligent ou concourent à ce qu'elle soit infligée, cette peine jette dans toutes les classes de la société une foule d'individus qui n'ont plus de morale que la loi, ou ce qui la remplace momentanément aux époques d'anarchie. Je sais à Paris des magistrats qui, depuis 1775, n'ont pas cessé de siéger dans un tribunal et de juger. Depuis trente ans, ils n'ont pas eu la moindre interruption dans leur service : ils sont en permanence, anarchie ou non, royauté ou non, république ou
D*où vient cette aptitude à rendre indifféremment des arrêts au nom de tous les gouvernements, et même des arrêts de movil 1^'abord, de ce que la magistrature est un métier; ensuite, de ce qu'il n'est pas de pire renégat que celui qui, s'étant isolé de cette sensibilité que la nature a mise en nous, est parvenu, en accumulant les sophismes, à s'absoudre des' actes qui la révoltent au plus haut degré. Tout ce qui subsiste de la conscience n'est plus qu'un vain artiflce, qu'un échafaudage sans consistance, du moment que 'a Sensibilité, ce principe vital de la conscience, a été étouffée, 'ci, j'éprouve encore une fois le besoin de suspendre mon récit, pour exposer des faits propres à montrer le monde tel qu'il est ^Us l'influence funeste du mode de pénalité qui nous régit. Il faut que la plaie soit mise à nu : pour atteindre le but sans détour,
commence par un dénombrement qui fera voir d'un coup d'œil combien elle est large et profonde. Après cette donnée capitale, feutrerai dans le détail de quelques signes pathologiques, à Texposé desquels se rattacheront des épisodes qui peuvent donner fûatiëre à des méditations fort utiles.
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