‹ Œuvres complètesChapitre 10 sur 67 · DE L'INSTITUTION RELIGIEUSE DE U SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE L'INSTITUTION RELIGIEUSE DE U SOCIÉTÉ

foule informe naîtra Tordre social ; en d'autres termes, par quel miracle Thomme sortira de la voie immuable de la nature, pour entrer seul dans cette voie d'inquiétude, de changements continuels, de bouleversements et de douleur, qui est celle de Thistaire.

On connaît la réponse que le siècle dernier faisait à cette question. L'homme, dans une condilion profondément abjecte, s'était élevé par degrés à quelques ébauches d'arts, d'industrie, d'où il avait peu à peu rampé jusqu'au seuil de la vie sociale. Rousseau résume, surtout à cet égard, les opinions de son époque. Relisez son discours sur l'origine de l'inégalité des conditions. Vous verrez combien ce lutteur héroïque subit le joug de son temps au moment où il prétend le briser. Hors de toutes les traditions de l'histoire, il se représente dans une forêt abstraite des hommes abstraits- Ces premiers-nés du limon, qui reçoivent la mission de créer le monde social, sont en réalité des encyclopédistes du dix-huitième siècle violemment ramenés au chaos. Ces hommes des bois sont surtout grands raisonneurs, dialecticiens austères. Tristement et régulièrement, ils iliarchent de déductions en déductions. Entre chacun de leurs raisonnements s'écoulent des milliers d'années; ce qui en suppose un plus grand nombre encore entre l'invention de l'hameçon et celle de la hutte de branches. Géomètres et non prophètes, la réflexion lente, l'esprit sceptique, l'âme vide, l'instinct presque nul, ces premiers inventeurs de la société procèdent comme s'ils voulaient la détruire ; ils ont le génie qui décompose, non pas celui qui crée. Imagination, poésie, religion, instincts sacrés, ces sentiments qui envahissent l'âme des hommes dès leur apparition sur la terre, sont précisément ceux que Rousseau ne compte pour rien. Il construit de pièces mécaniques une

statue très-savante; il ne lui manque que de vivre. Voilà l'abstraction : voyjons la vérité.

Si les peuples eussent coramencç par les déductions, le syllogisme, la langue didactique de Rousseau, il est évident qu'ils seraient encore occupés à raisonner dans les forêts. De l'animal à l'homme, il n'y a pas eu seulement transmission régulière de la souveraineté sur le globe. Accumulez, en effet, les siècles sur les siècles; à celte éternités joignez un progrès non interrompu dans les inventions mécaniques. Jamais vous ne déduirez de ces termes le prodige de la civilisation. Une œuvre d'art quelconque ne suppose-t-elle pas une inspiration, une lueur sacrée qui d'abord a traversé l'intelligence de son auteur? et la société n'est-elle pas l'œuvre d'art par excellence? Ne découvre-ton en elle qu'une succession logique? et, par cela seul qu'elle est, ne dit-elle pas assez qu'à l'origine une illumination spontanée, une révolution intérieure a éclaté dans le sein du genre humain ? Le monde civil n'a pas commencé par l'invention de l'hameçon, ni par celle de la hache de pierre, du carquois, de la flèche du sauvage, puisque toutes ces choses séparent plutôt qu'elles ne rapprochent. On ne se réunissait pas davantage au fcord des fleuves par le seul attrait * d'un amour humain; mais à peine sorti des mains du Créateur, l'homme tendait à lui par tous les liens de l'âme et du corps. Le lion en naissant a marché au désert, l'aigle a volé sur la cime du mont, l'homme a marché vers la société, vers l'humanité, vers Dieu même. Oui, voilà le grand nom prononcé, et si vous ne placez quelque divin instinct dans le cœur des peuples au berceau, tout demeure inexplicable. Quand donc la société a-t-elle commencé? Je viens de le dire.

* Rousseau, Essai sur Foriffine des langues, cliap. ix.

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