DE L'INSTITUTION RELIGIEUSE DE LA SOCIÉTÉ
pénétré jusqu'au fond dans le cœur de ces enfants du limon; il en a fait jaillir la lumière spirituelle. Le souffle de l'Étemel qui agitait encore les eaux a passé sur les lèvres de rhomme; il y est devenu parole, langue, poésie. Tout se règle alors, tout s'établit dans Finstitution humaine sur le modèle de l'univers; les premiers fondateurs d'empires empruntent leur science à la politique sacrée qui régit les constellations sur leurs têtes. Ils distribuent la terre en zones, à l'exemple des régions du ciel; d'où naît la propriété. Telle société, afin de reproduire d'une manière plus fidèle les lois générales du monde, se partage en trois cent soixante familles, pour répondre aux trois cent soixante jours de l'année; les familles en douze tribus, pour répondre aux douze mois. Telle cité s'entoure de sept murailles peintes des couleurs du ciel, qui rappellent l'orbe azuré des sept planètes ; et l'état gravite autour du dieu national, comme Tunivers physique autour de l'astre suprême. Ce fut là d'abord l'esprit des institutions humaines ; législation véritablement primitive, puisqu'elle n'est rien que le reflet dans l'ordre moral des inçtitutions et de la législation de Tunivers visible. Les jours, les années, le soleil renaissant, fêtaient Péternel anniversaire de la création, avant que l'homme parût; il imita ce premier culte, et l'ordre civil fut l'abrégé de l'ordre universel.
Ainsi, l'idée de Dieu révélée par l'organe de l'univers, telle est la base que partout l'histoire profane et sacrée, la tradition, les monuments, assignent à l'édifice de la société civile. Cette idée exprimée, défigurée, relevée, changée sous toutes les formes, voilà la cause permanente, la substance même de la société et de l'histoire. Un peuple est compté pour quelque chose le jour où il s'élève à cette pensée. 11 prend alors rang de bourgeoisie
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dans rhumanlté, et toute nation commence par se découvrir en Dieu. Faut-il encore à ceci une confirmation! voyez si les premiers essais de Thumanité sont, en réalité, aussi méprisables que Fab^raction les suppose. Jetez vos regards le plus loin qu'il vous sera possible dans l'horizon du passé, qu'apercevez-vous, que trouvez-vous à l'extrémité des siècles par-delà toute chronologie? des huttes de feuillage? des abris de roseaux? tout au contraire, de grands monuments, et comme de grandes pensées debout qui bravent tous les âges. Les pyramides d'Egypte, les temples de Thèbes, ceux de Persépolis, lés monuments de Mycènes, voilà les premières huttes du genre humain ; et, dans un autre ordre de choses, les livres de Moïse, les poèmes d'Homère, voilà les livres avec lesquels cet enfant apprend à lire.
DES UIGRATIOKS DES RACES HUMAINES DANS LEURS RAPPORTS AVEC l'histoire DES RELIGIONS.
La société vient de naître de la première révélation ; et sans rechercher si cette constitution native a été d'abord empreinte d'une telle unité qu'on la puisse regarder comme une sorte de communion primitive du genre humain dans le sein de la nature primitive, tous ayant sous le même ciel, même langage, même culte, même liturgie imitée des processions des astres, il est certain que partout subsiste la tradition de cette fraternité dans le berceau, époque qui, privée de succession, de changements appréciables, semble moins appartenir, au temps qu'à l'Éternel.
Quelle qu'ait été, dans le réel, cette condition, source de toutes les autres, elle change; et c'est le premier acte de la Genèse sociale. Le moment vient où les peuples enfants trahissent, en grandissant, des instincts, des penchants dilTérenls. Pour les développer, ils ont besoin de s'attribuer des territoires distincts ; ils se séparent. Abritée jusque-là sous l'aile de rÉternel, la couvée abandonne le nid ; les peuples, que tourmente un avide instinct de changements, vont diviser la terre, qui était auparavant la propriété inaliénable du même Dieu. La première et mystérieuse constitution de l'humanité se rompi ; le polythéisme naît, avec lui le partage, la pluralité des nations, des états, des empires, des sociétés, des langues, qui, malgré leurs diversités, conserveront l'empreinte du sceau originel. L'édifice de la nature s'écroule; 'celui de l'art commence ; l'histoire civile s'ébranle ; et sans doute c'est à cette ancienne forme de l'humanité, debout comme une tour gigantesque, que se rapporte, dans l'Ancien Testament, l'emblème de Babel. Qui ne voit dans la chute de cette tour géante, une expression de la langue du monde naissant pour figurer Técroulement de la première unité religieuse et civile?
Nous sommes parvenus à l'idée suprême de laquelle naissent les sociétés. Donnons-nous le spectacle de leur dispersion. Après avoir creusé le sillon des vallées, comment la Providence a-t-elle ensemencé la terre? comment a-t-elle partagé les races, les attirant vers tel lieu, les repoussant de tel autre? Suivre le froment des peuples répandu sur le monde, c'est suivre la trace du laboureur divin.
L'idée de trois races d'hommes se retrouve dans toutes les traditions, même dans celle des Nègres. La première famille, disent-ils, se composait de trois frères, un noir T. 3
et deux blancs. Ceux-ci enlevèrent au noir, pendant son sommeil, toutes ses richesses ; ils ne lui laissèrent qu'un peu de poussière d'or et quelques dents d'éléphants. Sous le nom de Sem, Cham, Japhet, la Bible marque la même division qu'a achevé de confirmer la science moderne.
Deux peuples jumeaux, les Indiens et les Persans, entrent les premiers dans l'histoire. Comme des oiseaux voyageurs, tombés de l'arbre de vie, un instinct secret les pousse vers la contrée où ils doivent s'arrêter et hiverner. L'Indien descend dans le lit de Tlndus et du Gange. Les monts Himalaya le recèlent au reste du genre humain. Peuple contemplatif, il va chercher une retraite qu'il n'aura pas besoin de fortifier. Là, il s'endort à demi parmi les fleurs des eaux, comme Brahma au bruit de la chute du Gange. Tout différents sont les Mèdes, les Persans, qui se précipitent tête baissée des flancs de leur mont sacré, le Bordj, lequel tient aux masses méridionales du Taurus. Un dieu agissant, lutteur, qui combat dans Ahriman l'éternel ennemi, les pousse à l'action ; il crée les territoires au-devant d'eux, à mesure qu'ils émigrent, en sorte que la terre s'accroît sous leurs pas, et que la nature grandit en même temps que leur histoire. Sur le bord du chemin, des femmes des eaux leur présentent dans un vase sacré le breuvage de l'immortalité. Du golfe Persique, ils s'étendent jusqu'à TArménJe, d'où ils atteignent le rivage de l'Halys. Bactres, Suse, Persépolis, telles sont les principales pierres milliaires qui marquent leur chemin. Ils arrivent ainsi jusqu'aux défilés du Caucase, et sous d'autres noms ils pénètrent en Europe; race de Japhet, divisée comme son dogme, souvent armée contre elle-même, c'est d'elle que sort, avec la famille celtique et germanique, le double génie de l'Occident.
Près de cette race habite celle de Sem, qui va prendre
racine dans les montagnes entre FEuphrate et le Tigre* Aucune ne réunit à un tel degré le génie de la religion et celui de l'industrie. La Chaldée, la Phénicie, les Hébreux, Cartilage, TArabie, voilà les membres de ce grand corps dont Babylone est le cœur. Elle vivra sous la tente d'Abraham et sur les vaisseaux de Tyr ; le désert et la mer, ces deux figures visibles de l'infini, lui appartiennent presque exclusivement; c'est elle qui porte dans son sein Jéhovah et le Christ.
Enfin, plus à Fouest se trouve la race de Cham, noire, les cheveux crépus, qui, confinant par un vague horizon avec les peuples fabuleux aux têtes de chiens et de loups, consacrant la servitude du corps par la servitude de Fesprit, prend pour dieu Fanimal; agenouillée devant le serpent ou le lion, elle sort par là, en quelque manière, de l'enceinte de la société civile. Les deux autres races la relèguent en Afrique; comme la salamandre, elle va y chercher une terre de feu. Du milieu de l'Inde une colonie sacerdotale apporte à cette race le principe de la vie sociale, migration qui arrive en Afrique par le chemin de FÉthiopie ; elle suit les flots du Nil ; de Méroé descendant à Thèbes, puis à Memphis, les peuples roulent comme Fonde ; ils se grossissent des affluents des tribus de l'Arabie et de la Nubie; les croyances, les lois, les dieux de FÉgypte s'amassent ainsi et s'accumulent, dans le Delta, avec le limon de la vallée.
• Ce sont là les trois acteurs qui ouvrent la scène ; Fhistoire primitive de la haute Asie n'est rien autre chose que la lutte de ces races. Semblables aux animaux sculptés sur les monuments de Persépolis et qui cherchent mutuellement à se dévorer, les empires d'Assyrie, de Perse, d'Egypte, se poursuivent et s'acharnent Fun contre l'autre. Les peuples vainqueurs s'établissent, ou pour mieux
dire se superposent sur les peuples yaincus. Nouvelle forme de rhumanité, la lutte des hommes de couleurs différentes se résout dans l'établissement des castes; et des dieux basanés, noirs, blancs, olivâtres, soumis les uns aux autres dans une hiérarchie céleste, consacrent la première origine de l'inégalité des conditions civiles.
Cependant la seconde époque des migrations commence. L'Asie regorge de peuples, de traditions. II faut qu'elle déborde ; quinze cents ans avant le Christ, les peuples pasteurs, nomades, qui avaient partagé TÉgypte, sont expulsés ; ils vont fonder Tyr, quittant le désert pour la' mer. Une émigration plus solennelle les suit. Moïse entraine le peuple hébreu ; il remonte le golfe de Suez, tourne le pays de Chanaan, vient longer la mer Morte par l'est, et pénètre dans la Judée parle côté opposé à TÉgypte. Ce peuple, encore humide des eaux de la mer Rouge, entonne le cantique : « Je célébrerai l'Éternel. L'Eternel est ma force. Il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. » C'est là son premier cri en venant au monde, car ce moment marque véritablement la naissance du peuple hébreu, jusque-là retenu dans la nuit de la servitude. Cet hymne de grâce donne le ton à toute sa poésie ; l'écho se retrouvera dans le chant de Déborah, dans les Psaumes, dans les prophètes,* surtout dans Isaïe. Plus tard, il sera transformé dans l'Apocalypse; c'est le cri de l'humanité pour la première fois sortie de la maison de servitude, de la terre des castes, du temple du polythéisme et de la matière. Jeté de siècle en siècle, il retentit encore aujourd'hui dans toutes les églises de la chrétienté, où il rappelle, non pas seulement l' affranchissement d'un peuple, mais Tafiranchissement du monde, non plus la seule migration hors de l'Egypte, mais la migration de l'âme du milieu des sens dans la terre promise de l'éternité. A
DKS MIGRATIONS DES RACES IIUMALNES. 57
l'égard des Hébreux, leur sociélé entière est fondée sur le souvenir des migrations, puisque leur institution principale, la Pâque, n'en est que la représentation solennelle. Tout un peuple assistait, ce jour-L^, debout, la ceinture aux reins, a\ec le \cteraent du voyageur, au repas qui était la commémoration de son pèlerinage sur la terre. Ces voyages furent, en effet, pour les Hébreux, la cause d'une transformation qui ne fut nulle part aussi complète. Errants, ils deviennent sédentaires; pasteurs, ils se font agriculteurs ; ils quittent le désert, ils entrent dans des villes : Jérusalem s'élève comme la tente de tout un peuple ; Jéhovah n'est plus le Dieu nomade du désert de l'égarement ; son tabernacle errant.se fixe; il est désormais le Dieu, non-seulement un, mais immuable, celui dont les fondements ne passeront pas, qui convertira le monde à son unité comme à son immutabilité; il possède un temple, et l'époque de cette construction devient elle-même l'ère fondamentale dé l'histoire des Hébreux.
Vers le temps où Moïse conduisait les Hébreux en Judée, d'autres transplantations de peuples, sortis des mêmes lieux, eurent des conséquences bien différentes. L'Orient, plein de pensées, visite pour la première fois l'Occident; l'Asie va porter la vie et l'intelligence dans les vallées jusque-là muettes de la Grèce. Moment véritablement religieux que celui où des peuples pleii^s d'un avenir indéfini atteignent pour la première fois une contrée encore nouvelle comme eux, les Phéniciens l'Attique, les Égyptiens l'Argolide. Les prêtres du Delta portent leurs mystères à Eleusis, et le sphinx de Memphis arrive par des routes inconnues au pied du Parnasse. Ces inva- * sions furent, dans l'antiquité, ce qu'a été, dans les temps modernes, l'arrivée des Espagnols sur les rives du nouveau monde, avec cette différence, que les étrangers ré-
38 De la Révélation pak l*organe de la nature.
cemment dcbarquéâ en Grèce s'associèrent les habitants qu'ils y tro?ivèrent. C'étaient des peuples (Pélasges) qui, nesackant encore quel nom donner à leurs dieux, n'avaient eux-mêmes aucun nom dans l'histoire civile ; ils se cherchaient eux-mêmes au milieu de leurs énormes murailles cyclopéennes, qui semblent marquer l'enceinte et le plan informe de la cité à venir. Lorsque ces émigrations par mer furent achevées, d'autres commencèrent; les vallées du Taurus ont été l'étroit passage où n'ont cessé de s'entasser les races humaines qui se pressaient sur le seuil de l'Europe. II y avait là des hommes de race éthiopienne, des Sémitiques, des Modes, qui tous étaient en contact permanent les uns avec les autres. Le Caucase fut le noeud par lequel la civilisation . persane et indienne resta étroiiement attachée à la grecque ; et Prométbée, figure vivante de cette société, lié au double sommet de ces rochers, tenait à la fois à l'Orient et à l'Occident. De là, une partie des peuples helléniques arrivent aux bouches du Danube, puis en Thrace, en Thessalie : toujours entraînés vers la Grèce méridionale, ils atteignent enfin la plaine de l'Attique. Chaque vallée de la chaîne de l'Olympe enfante sa tribu avec son dieu particuher. La population qui pousse devant elle toutes les autres est celle des Doriens, la plus grave, la plus forte, la plus noble de toutes. « Que Dieu, disaient-ils, nousdonne le bien dans le beau.» C'était là leur devise. Ils débouchent entre TOlympé et rOEta, pénètrent en Étolie; de là, parle détroit de Fatras, ils envahissent le Péloponèse, qui, de ce moment, pi^nd leur caractère et ne cesse plus de leur appartenir. En pesant ainsi sur- le midi de la Grèce, ils forcent une partie de ses peuples à chercher un refuge dans les îles où ils les suivent encore. En un moment, toute la population rayonne du continent dans les îles de la Méditerra
née. Les Doriens ferment la marche des envahisseurs, comme les Normands ont ferme celle des invasions nu moyen âge.
Ainsi, deux grandes émigrations ont eu lieu presque en même temps : celle des Hébreux et des Hellènes. Un peuple va s'enfermer dans une retraite sans issue. On ne le connaîtra que si on le foule aux pieds. Un autre fait alliance avec tout ce qu'il rencontre; personne n'aimera le monde autant que lui; toute la gloire de ceite terre, il la possédera, sans partage. Pendant que la Grèce s'enivrera de joie dans les fêtes olympiques, Israël sera trahie, les mains derrière le dos, sur tous les grands chemins de l'Asie. Après cela, l'un mourra avec tous les dieux du passé; l'autre mourra en enfantant dans le Christ le Dieu de l'avenir : image des pensées du monde et de celles de la solitude.
Du reste, la trace de ces mouvements de peuples ne se retrouve pas seulement dans la filiation des langues et des traditions. Les vestiges les plus frappants sont ceux que l'on découvre dans la religion. Chaque société se personnifiant dans son dieu, lui attribue tous les faits de sa vie collective; elle le revêt de son propre passé : sous Jéhovah est tout Israël, comme sous Hercule est toute la race des Doriens. Ceux-ci sont-ils entrés dans le Péloponèse^ c'est Hercule qui reprend son héritage. Le même peuple fait-il alliance avec l'Étolie, c'est Hercule qui épouse Déjanire. Ainsi s'écrivait le droit public. Voulait-on dire que les peuples de Thrace avaient envoyé une colonie civiliser Fîle de Lesbos? c'était la lyre d'Orphée qui avait été entraînée par les flots jusque sur ces rivages. Un Etat adorateur d'Apollon avait-il fondé une colonie dans la Cyrénaïque? c'était Apollon qui avait enlevé une jeune fille, et qui, sur un char traîné par des cygnes, l'avait con-
duiie en Libye. Plus le peuple grandissait, plus se multipliaient, s'accroissaient les aventures du dieu, et l'histoire sociale était ainsi enveloppée, résumée dans l'histoire religieuse.
D'ailleurs, Timpatience du genre humain pour prendre possession de la Grèce, cette terre promise du Paganisme, fut si grande, qu'il y arriva par tous les chemins, par le nord, le midi, par la terre et la mer; d'où résulte une double conséquence : premièrement, il ne faudra pas s'étonner si, plus tard, on retrouve l'Asie dans le génie de la Grèce, et le dogme oriental sous les formes de l'Occident ; deuxièmement, cette diversité de races, de peuplades, groupées, séparées ou mêlées dans ces petites vallées, marquent, par avance, quelle sera la prodigieuse variété des croyances, des dialectes, des traditions, des coutumes et des religions grecques. Toutes les parties de l'humanité envoient un représentant dans cette civilisation. C'est la terre de la variété, de même que la Judée est celle de l'unité. Les religions orientales se concentrent comme en un foyer dans la mythologie hellénique, le culte persan de la lumière dans le culte d'Apollon, le sombre génie de l'Egypte dans les mystères de Dionysus, le mysticisme matériel de la Phénicie dans les rites d'Aphrodite.
De plus, les peuples, dans leurs migrations, consacrent à leur dieu national les lieux où ils s'arrêtent ; c'est leur manière de prendre possession des territoires, chacun voulant tenir son droit de l'auteur même des choses; ce qui constitue, avec la propriété, la première féodalité, hommage-lige du genre humain au pied du seigneur souverain, du maître céleste qui seul possède, d'une manière inaliénable, le grand domaine terrestre. Le chemin des Doriensest marqué ainsi par les sanctuaires et les stations d'Apollon ; celui des Arcadiens par les vestiges d'Hermès;
celui des mobiles Ioniens par la trace du mobile Neptune, et les Pélasges vagabonds, sans propriété, sans territoire limité, sans patrie distincte, laissent derrière eux au hasard leurs dieux informes, pierres brutes qu'ils sèment confusément à la surface de la terre, images d'un peuple ébauché, qui ne s'est pas encore élevé jusqu'aux sentiments de la personnalité et de l'organisation sociale. Les tribus laissant ainsi sur leur passage une enceinte, un temple, un nom, une pierre sacrée, leur itinéraire est marqué par l'itinéraire des dieux.
Cependant les migrations ne s'arrêtent pas en Grèce. Devant les peuples qui descendaient du nord de la Thrace, avaient fui ces mêmes Pélasges que nous venons de rencontrer. Ils arrivent en Toscane, où ils fondent les douze villes cyclopéennes. Ils y trouvent le peuple le plus ancien dltalie, les Ombriens, de race celtique, qui s'étaient insinués par les deux extrémités des Alpes. D'autre part, les peuplades caucasiennes qui arrivaient d'Orient, pénètrent par rillyrie et la vallée de l'Éridan. Les Étrusques, précédés du pic-vert augurai, prennent ce chemin. Encore à demi Asiatiques, puisque leur science n'a pas été acquise en Italie, et que plusieurs de leurs oiseaux sacrés n'ont jamais paru dans les climats d'Europe, ils transportent l'Orient tout armé au milieu de cette foule de petits peuples, Œnotriens, Sabins, Osques, qui tous avaient perdu depuis longtemps les traces de leur origine. Les Étrusques s'établissent entre l'Arno, les Apennins et le Tibre. Que l'on se représente sur les débris des murailles pélasgiques, un palmier d'Asie égaré parmi la végétation du nord de l'Italie : c'est le spectacle du génie étrusque au milieu des peuplades étrangères qui l'entourent et tendent de plus en plus à rétouOer. Les émigpations d'origine dorienne, ionienne, ne dépassent pas les rivages; en sorte que
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ritalie, qui fut grecque à la surface, ne le fut jamais dans le cœur. La guerre de l'Orient et d« l'Occident, du génie étrusque et du génie latin : voilà la question qui s'agite cbez elle. Les populations de races diverses, au lieu de former des Etats distincts, comme en Grèce, s'entassent peu à peu dans la même cité. On trace, avec une charrue attelée d'un cheval et d'une vache, l'enceinte de la ville. On sème dans ce sillon des fruits et du blé. Vous savez quelle moisson en sortit. Romo fut le couronnement du monde antique, parce que les races, jusque-là séparées et égarées, se retrouvèrent et contractèrent alliance entre elles, que leur long divorce finit, que le mariage fut de nouveau institué entre elles, que si elles se firent une longue guerre intestine, elles arrivèrent du moins au sentiment de la fraternité devant la loi; en même temps, tous les dieux auparavant ennemis de l'Orient, de l'Occident, du Nord, du Midi, communièrent ensemble dans un Panthéon qui fut le sanctuaire d'une sorte de catholicisme païen. L'antiquité profane était close; elle ne pouvait aller plus loin.
Tel est le second acte des migrations universelles, et comme la seconde journée du monde civil. Les États qui naissent de ces migrations nouvelles sont Jérusalem, Sparte, Athènes, Rome. Bientôt ils parviendront à leur maturité; et cette règle de l'histoire naturelle, qui veut que la durée de la vie se mesure par le temps de l'accroissement, se retrouvera dans leur histoire : prompts à croître, prompts à mourir, ces États, que Ton pourrait appeler de seconde formation, passeront plus rapidement que ceux d'Assyrie, de Perse et d'Egypte. Ils vivront plus vite, mais d'une plus noble vie. Aprfe eux, que va-t-il arriver? I^e monde civil va-t-il périr? An contraire, il va renaître.
Pendant toute la durée de la société grecque et romaine,.
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des populations celtiques s^étaient insinuées en mknce dans rÉurope, au nord des Pyrénées et des Alpes. Là elles croissaient librement avec les herbes des forêts sacrées. Par intervalle, elles sortaient de ce silence; elles apparais^ saient au milieu de la pompe de la civilisation païenne, comme la main mystérieuse dans le banquet de Baltfaazar. Un jour, elles accoururent pour étouffer Rome dans son berceau. Qui n'eût pensé que leur mission était de devenir les héritiers des Romains? Jeunes, nombreux, aventureux, que manquait-il pour cela aux Celtes? Et pourquoi, en efTet, ne furent-ils pas chargés de renouveler le monde après la chute de la société romaine? Parce qu'ils s'étaient heurtés trop tôt contre un Etat revêtu d'airain dès sa naissance, qu'ils s'étaient usés dans la lutte contre une civilisation encore dans toute sa force, qu'ils avaient trop senti le jougetl'épéede César, et servi trop de fois d ornements aux triomphateurs. Un de leurs ancêtres avait pu dire : Je ne crains qu'une chose, que les cieux tombent sur ma tête. Les cieux s'étaient en effet appesantis sur eux. Rome, par la main de Torquatus, avait enlevé son collier à la race celtique. Elle ne sentait plus cette ivresse d'avenir nécessaire, non pas seulement à l'accomplissement, mais à la conception des grands desseins ; de plus, les dieux celtes, en se convertissant à la foi du Capitole, avaient, pour ainsi dire, dépouillé, au nom de leur race, l'originalité, rindépendance, la souveraineté natives. Enchaînés dans le Panthéon latin, c'est par le lien religieux qu'ils retenaient leurs peuples dans la servitude de Rome. Enfln, il est des peuples qui servent de précurseurs aux autres ; ils sèment et ils ne moissonnent pas. Ils bâtissent des villes; ils ne les habitent pas. Us ont l'instinct des grandes entreprises; ils ne les exécutent pas. La Providence les rejette comme de magnifiques ébauches. Les Pélasges sont
les précurseurs des Grecs, les Étrusques des Romains, les Celtes des Germains et des Franks. Les Pélasges construisent des cités pour Téternité; ce sont d'autres^ peuples qui viennent les habiter. A l'égard des Celtes, qu'ont-ils laissé? Quelle parole écrite? quels monuments? quels arts? Des débris de langues, de peuples, de traditions; le fantôme du roi Arthus dans son château abandonné, le vague écho d'Ossian, ce Jérémié celte, assis sur les ruines de toute une race d'hommes, des dieux incertains, captifs, dont aucun ne pouvait découronner le Jupiter grec et romain. Nul ne règne qu'à la condition de faire tôt ou tard régner son dieu; celte famille de peuples n'était plus un instrument assez neuf pour achever de briser le moule de la religion antique. Il fallait pour cela le marteau d'Attila.
Dès le temps des guerres contre Mithridate, de nouvelles migrations parties de l'Orient, et presque des mêmes lieux d'où étaient sortis le^ Hellènes, c'est-à-dire des frontières de la Médie, suivent les pentes du Taurus, approchent de'la Colchide, puis, brisant les chaînes de fer qui fermaient les portes du Caucase, viennent se rassembler sur les bords de la mer Noire. Ce sont celles qui, aux quatrième et cinquième siècles, ont renouvelé le monde. Sans doute, elles auraient suivi le même cljiemin que les précédentes, et elles auraient reproduit les mêmes scènes, si elles eussent obéi à la seule pente de la nature. Mais la puissance romaine était encore debout; aussi se détournent-elles longtemps du centre de la civilisation antique. Après avoir quitté le Don, elles rentrent dans la vallée du Wolga ; loin de l'antre de la louve de Rome, elles vont se réfugier dans les îles de la Scandinavie, épier derrière les glaces le moment d'agonie de la civilisation antique. C'est là que leur génie oriental commence à se transformer.
Véritable épée de Damoclès suspendue sur le front de la société païenne, tout annonce une race d'hommes qui, n'ayant point encore mesuré leurs forces, n^en connaissent pas les limites; terribles réformateurs qui, pour changer le monde civil, commencent par le détruire. Leur premier chant n^est pas, comme celui des enfants de Moïse, un chant de promesses, mais un cri de menace. « C'est un « bon signe pour Thomme de guerre, si le cliquetis du « glaive est mêlé au cri du noir corbeau, et s'il entend la « louve hurler sous le frêne sacré. » Leurs dieux s'appellent en traversant la terre sur des chars traînés par des loups attelés de vipères. Ils attendent, aux embouchures des fleuves, que les cadavres s'y entassent. Leur serment est par la proue du vaisseau, par le bord du bouclier, par la corne du cheval, par la pointe de l'épée. Leur déluge est une mer de sang. On voit d'abord que de telles croyances encore vives ne sont pas faites pour se confondre avec les croyances amollies de l'Olympe. La tradition est rompue. La société va changer de dogme. Odin ne peut devenir l'esclave résigné de Jupiter; il ne peut pas davantage s'asseoir tranquillement au sein de la tolérance dans le Panthéon romain. S'il se soumet, ce sera devant un dieu non-seulement supérieur à tous les autres, mais plus jaloux et plus nouveau que tous les autres. En effet, les peuples germaniques regardent derrière eux; ils voient le Dieu inconnu qui les pousse.
Tant que la puissance romaine ne cède sur aucun point, les migrations continuent de prendre le chemin du Nord; mais le jour où cette barrière faiblit, elles changent de route, et commencent à se répandre dans la vallée du Danube. Longtemps, la vieille société reste convaincue que tout le danger pour elle est dans le Nord. Pendant qu'on cherche les barbares dans la Scandinavie, ils débouchent I. /i
entre la mer Caspienne et le Pont-Euxin. Lorsque Rome s'aperçut de son erreur, elle se porta en avant, et fonda l'empire d'Orient. Byzance fut une tôte de pont jetée en avant de la civilisation antique. Mais la communication des barbares ne fut point rompue; alors tout fut dit. Que servaient les victoires de Germanicus en Germanie, d'Agricola en Bretagne? La race germanique, pareille à Antée, retrouvait toute sa force en touchant le sol d'Orient. Pour régner sur la société païenne, c'était peu de l'abattre, il fallait encore donner l'empire à un dogme nouveau. Alaric, Attila, Genseric, ces terribles rois mages, partis des mêmes contrées que les rois porteurs de l'encens, de la myrrhe et de l'or, entendent les vagissements du Dieu nouveau-né dans la crèche de Bethléhem ; ils lui apportent à leur tour les offrandes du glaive, la coupe pleine du sang des vaincus, et l'or de la civilisation antique. Le même génie qui les pousse à renverser l'autorité politique de Rome conduira leurs fils à renverser son autorité religieuse; et tel Germain qui, au cinquième siècle, ne brise que des murailles, aura pour descendant celui qui, sous le nom de Luther, brisera l'esprit de la ville des traditions.