‹ Œuvres complètesChapitre 14 sur 67 · COMMENT LA TRADITION ORIENTALE A ÉTÉ PERDUE · texte numérisé non relu

COMMENT LA TRADITION ORIENTALE A ÉTÉ PERDUE

phon; elle dit : C'est encore moi! Elle continue ainsi d'étendre son existence à tout ce qui l'environne, jusqu'au jour où elle vient à rencontrer le Christianisme, c'est-àdire, une doctrine si étrangère au monde, si sévère, si austère, si ennemie des fêtes olympiennes, si différente de tout ce qu'elle avait aime, chanté, adoré, que, saisie, pour la première fois, d'une stupeur religieuse, elle s'écrie par la voix de tout un peuple, en présence de saint Paul : Ce n'est plus moi I

Dans son voyage en Egypte, en Phénicie, Hérodote fut un des premiers qui remarqua l'infatuation ingénue de ses compatriotes. U ne put la corriger. La Grèce continua de voir tout l'Orient avec les yeux de l'Ionie, et de cette ignorance même naquit son originalité au sein de l'imitation. Alexandre seul ébranla cette illusion. Poussé par Paraour de l'inconnu", il arriva aux bords de l'Indus. Un instinct divin le ramenait au berceau de la race dont il était le premier représentant. Il touchait le mystère des origines de la civilisation grecque. U put montrer aux Hellènes, dans les monts sacrés de Plnde, la mine d'où étaient sortis leurs dieux. Ce fut la fin de Pesprit grec, qui s'évanouit en même temps qu'il perdit son erreur. En brisant ses limites, il cessa d'être. Cependant, la pensée de la haute Asie s'insinua dans les écoles d'Europe. I^'Inde fut rapprochée d'Alexandrie. La tradition universelle se retrouva pour un moment, et le Christianisme scella, en naissant, la seconde alliance de POrient et de POccident.

Pendant toute la durée du moyen âge, ce lien est de nouveau rompu, comme s'il n'avait jamais existé. Loin de se rechercher, de s'attirer Pun Pautre, le génie de PEurope au moyen âge et celui de la haute Asie se repoussaient mutuellement. Qu'avaient de commun Pascctisme du premier avec les splendeurs de la nature équi-

noxiale? Le culte de la passion, enseveli parmi les brumes du Nord, dans le-linceul des cathédrales, appelait-il le soleil du golfe de Bengale? Et qu'avait besoin du trésor des Indes le Christ gémissant, flagellé, crucifié, du douzième siècle? Aussi les croisades, dans leur esprit de conquêtes, ne prétendaient qu'au Golgotha. Un tombeau près du désert de Syrie, le triste jardin des Oliviers, encore trempé de la sueur de la passion, l'absinthe desséchée du Calvaire, une terre nue pour un Dieu nu, voilà ce que l'Europe. convoitait de TAsie; tandis que le haut Orient, avec sa nature prodigue dans tous les règnes, devait rester fermé à l'esprit mystique de ces générations, comme la terre des enchantements condamnés et du démon des voluptés.

Il est certain, en effet, qu'aussi longtemps que le dogme de la spiritualité a régné sans partage, la communication avec la haute Asie est restée interrompue. Inutilement, le Vénitien Marc-Pol retrouve le continent perdu des Indes, deux siècles avant que le Génois découvre l'Amérique. Ce chemin rouvert est bientôt oublié. Les rivages de l'Orient et de l'Occident se repoussent encore. Les relations entre eux ne se rétablissent véritablement que lorsque l'industrie, au quinzième siècle, relève les sens et la nature de la condamnation portée contre eux par les temps précédents; et le moyen âge finit le jour où rOrient, avec toutes les pompes de la vie extérieure, est rendu à l'Occident par la découverte du cap de Bonne- Espérance. En ce moment l'ascétisme achève de disparaître. La matière longtemps immolée par les macérations reparaît triomphante sous les traits de l'Asie. Au culte de la douleur succède l'esprit de l'industrie. L'Occident adhère encore une fois à l'Orient; une ère nouvelle commence. La race européenne a rejoint son berceau; l'hu-

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manité se replie un moment sur elle-même, comme le serpent des symboles qui noue son anneau autour du globe.

Il faut rendre cette justice au dix-huitième siècle, que sous la raillerie il cacha une sorte de pressentiment d'une renaissance orientale. Ce pressentiment, il est vrai, allié au scepticisme, naissait surtout du désir de trouver dans l'ancien Orient une société rivale de la société hébraïque; il faut ajouter que les encyclopédistes ne connurent de la Perse et de l'Inde que ce qu'en avait dit Hérodote. Voltaire, surtout, allait le premier au-devant de cette société perdue. Une foule de fragments attestent, vers la fin de sa vie, son impatience toujours croissante : dans son empressement à saisir tout ce qui pouvait disputer au génie hébraïque la couronne de l'Orient, il fut souvent trompé par des ouvrages supposés. Il fonda en partie sa religion complaisante pour le haut Orient, sur un prétendu manuscrit asiatique, l'Ézour-Vedam, qu'il fit solennellement déposer à la bibliothèque royale. On a reconnu que l'auteur, qui devait être antérieur de plusieurs siècles à •Moïse, était en effet un jésuite, missionnaire du dix-septième siècle. Voltaire trop confiant, trop crédule! le roi du scepticisme pris à la fin dans ses propres embûches I qui s'y serait attendu?

C'est qu'il était facile alors de s'abuser sur l'Inde et sur la Perse. Les bibliothèques d'Angleterre possédaient, il est vrai, quelques lambeaux des anciennes langues de ces peuples, mortes dès le temps de Cyrus; mais personne en Europe n'en connaissait même l'alphabet. Pendant des milliers d'années le trésor des souvenirs de cette double civilisation avait été gardé par le génie de la solitude. Comment ce mystère va-t-il être soulevé? Comment le sceau qui a été apposé sur les lèvres muettes de l'Orient

sera-t-il brisé? Comment les paroles ensevelies vont^elles se ranimer et révéler la pensée, les croyances, les dieux perdus de l'extrême Orient? Quel est celui qui laissera le premier son nom à celte découverte? C'est Anquetil Duperron. Il fut le Marc-Pol du dix-huitième siècle.

Une feuille enlevée à l'un des livres sacrés de la Perse tombe par hasard sous ses yeux. A la vue de ces caractères dont la clef était perdue, ce jeune homme (il n'avait pas vingt-trois ans) se sent consunaé d'une curiosité infinie; il se représente toute la sagesse du monde antique cachée sous cette lettre enchantée; il fait serment d'apprendre cette langue que personne n'entend plus en Europe. Il ira l'cpeler au bord du Gange. Dans cette idée, il prend un engagement de volontaire dans un détachement de la compagnie des Indes. Il part; lui-même raconte comment il sortit de l'esplanade des Invalides, à pied, tambour en tête. Ce jeune soldat, qui emportait dans son sac une Bible, les Essais de Montaigne, la Sagesse de Charron, arrive dans les Grandes-Indes; délié de son engagement, il entreprend seul, sans ressources, d'immenses voyages par terre, afin de mieux fouiller les souvenirs de la contrée. C'est ainsi qu'il parcourt, un pistolet à sa ceinture, sa Bible à son arçon, la distance comprise entre Bénarès et les côtes de Coromandel. C'était le temps de la guerre des Anglais et des Français. Maltraité par les uns et par les autres, il remonte à Surate. Là, enfin, il rencontre des prêtres persans, qui avaient conservé dans l'exil les anciens monuments de la liturgie des Mages, à peu près comme les Hébreux tramés en captivité ont partout conservé les livres de Moïse. Il retrouve cet ancien culte du feu, ce reste de flammes qu'Alexandre n'avait pu éteindre et qu'une population sans patrie ranime aujourd'hui de son souffle. Sa curiosité commence par exciter la défiance

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