DES REU6I0KS IMHENNCS
d'armoiries célestes appendues au foyer d'une société aristocratique; et comme le pauvre aussi bien que le riche a son olympe recelé sous son toit, c'est le culte privé qui sera le premier fondement du droit privé. Ennobli à ses propres yeux par ses lares domestiques, jamais le plébéien romain ne tombera au rang du soudra de Tlnde. Tant que ces humbles génies, couronnés de romarin et de violettes \ rient à son foyer, il sent qu'il est lui-même quelque chose dans le monde des esprits. 11 s^agite, il se relève, il lutte, dans Tenceinte des lois, sans se révolter, ni se résigner. 11 ne commence à désespérer* de la justice sociale que lorsque Catilina l'avertit qu'il n'y a plus pour lui de lare familier; car ce ne sont pas les dieux de marbre, mais les petits dieux d'argile, qi\i sauvaient, dans Rome, la dignité humaine. Assis près de l'âtre du pauvre, ces pénates grossiers, mais immortels, maintenaient éternellement vivants, éternellement imprescriptibles, les droits de la personne, et seuls ils empêchaient la caste de s'établir. C'est dans leur assistance, leur sympathie, leur fidélité éprouvée, que le misérable puisait sa force; et tel qui rentrait désespéré des mépris du sénat retrouvait à la vue du patron de ses pères le sentiment de son droit. Toute la puissance du patricien ira échouer contre ces divinités de plâtre ; comme il ne peut briser ce génie de l'individu, de la famille, il lui sera également impossible de ramener l'organisation orientale. D'autre part, le plébéien, pour triompher, n'avait besoin que de rencontrer un point d*appui dans le monde divin. 11 vient de le trouver, et cela suffit pour tout changer; de ce moment même,
* nie nostrum placabo Jovem, laribusque palcrnis Thura dabo, atqiie omncs violœ jactabo colores.
(Juvénal, sat. xii, v. 89.)
* Nobis larem familtarcm nusquam iiUam esse. (Salluste, Catil.f c. xx.)
l'usurpation de la puissance militaire et de la puissance sacerdotale, au lieu de rendre l'aristocratie invincible, devient le principe de sa faiblesse. L'ordre des patriciens ne parle plus de si haut que le sacerdoce indien. Sa discussion n'est plus dans les cieux; il a beau s'emparer de l'autel comme d'une tribune, la démocratie peut l'y suivre; elle l'y suit, en effet, pour tout envahir; et ce qui, à la fin, survit de cet ordre de civilisation, ce qui en est la partie immortelle, est précisément cette rehgion privée, traduite dans la langue des lois. Qu'est-ce, en effet, que le droit romain, sino»4a science accumulée des pénates et des lares domestiques ?
Le Christ naît, et bientôt le monde semble retomber dans l'organisation orientale que la société grecque et la société romaine avaient eu tant de peine à briser. Si vous ne considérez que les apparences, tout est semblable dans la hiérarchie de l'Orient et dans celle du moyen âge. Voyez et comparez! Le clergé catholique qui couvre l'Occident vers le dixième siècle, n'est-ce pas la caste des brahmanes? Des barons, partout soumis au sacerdoce, partout oppresseurs des classes conquises, voilà sans doute la classe militaire des Indes, de l'Egypte, de la Perse. Les bourgeois des villes qui ont obtenu, acheté la concession d'une charte, n'est-ce pas la classe des commerçants des lois de Manou? au bas de cette échelle, le serf diffère-t-il beaucoup du soudra? Ajoutez que ces inégalités paraissent d'autant plus irrémédiables qu'elles sont à quelques égards consacrées par le dogme de la prédestination. Je crois voir le moyen âge tout entier naître du seul dogme de l'inégalité de l'amour divin, le petit nombre des élus qui consterne le cœur humain^ former une sorte d'oligarchie
' Fénelon, De la prédestination et de la grâce, p. ^S&d.
i9Q DES RELIGIONS INDIENISËS.
céleste, sanction de la féodalité terrestre; et la grâcedonnée sans mérite* ni démérite appeler le règne du* bon plaisir sur la terre comme dans le ciel. Un Dieu qui a des préférences, des prédilections gratuites, faisait taire aisément le cri de la faiblesse asservie; et comment deshommes inégaux devant lui auraient-ils songé à se plaindre d'être inégaux devant l'État? Quoi! la Providence chrétienne aurait gardé quelque reste des jalousies du destin de l'ancienne alliance, et le Dieu de saint Augustin serait encore le Dieu du privilège? Pourquoi non, si son unité, jointe à sa personnalité, suffît pour tout sauver? Est-il donc vrai que le monde soit rejeté dans l'ancienne servitude? Je pense, au contraire, qu'il touche à Tégalité, c'est-à-direà ta réconciliation des castes, puisque l'ordre sacerdotal, qui ailleurs a tout divisé, va tout réunir ici. En Orient, l'enfant succédant à son père dans le temple, la tradition» de l'Église étant ainsi toute charnelle, cette possession absolue du dieu était le patrimoine exclusif de la casteinterdite même aux rois; tandis que le clergé du moyen âge est éternellement ouvert, comme la doctrine même, aux autres classes. C'est dans son sein que se réconcilieront, après leurs luttes séculaires, le brahmane et leparia. Partout ailleurs est l'inégalité; dans le cloître seul, le roi mérovingien, carlovingien, devient l'égal ou l'inférieur du serf de la glèbe. Le Frank et le Romain, le vainqueur et le vaincu, s'unissent dans la fraternité du monastère. Frère, il faut mourir, voilà le lien de toutes les castes, de tous les débris, de toutes les inégalités du. passé. Classe sacerdotale, militaire, commerçante, eupatrides, patriciens, plébéiens, soudras,. affranchis, prolétaires, serfs, mainmortables, esclaves publics, privés, de
* Debetur mcrces bonis operibiis si fiant; sed gratia, quî» non debetur, prœcedit ut fiant. [Concile d'Orange. — Bossuet, Hist des variations^ p. 214.)
3a terre ou de la personne, sous quelques noms que Tiné- >galité des conditions se soit montrée, exprimée dans l'histoire, toutes ces différences vont se perdre et s'évanouir dans le sacerdoce moderne, de même que les dieux grands et petits, de la terre et des eaux, de la plaine ou de la montagne, vont se perdre dans la suprême unité du Dieu chrétien. La hiérarchie, cessant dans le ciel, cesse aussi peu à peu d'être consacrée sur la terre; l'égalité qui règne entre les personnes de la famille céleste s'établit dans la famille civile; de Tunité de Dieu naît enfin la conrscience de l'unité du genre humain.
Ajoutons pourtant un mot. Chacun, il est vrai, peut entrer dans le sacerdoce catholique et y jouir d'une certaine égalité; c'est en cela, principalement, que la caste instituée par Grégoire Vil est un progrès sur celle des Brahmes ou des Égyptiens. Mais ce système n'en est pas moins une caste, puisque personne ne peut en sortir. Quiconque épouse l'Église meurt à l'esprit de famille ; il n'est, il ne peut être ni époux ni père. Il est, à cet égard, séparé du reste des familles humaines; c'est par là que le principe de la caste survit sous une forme détournée, dans toutes les sociétés soumises à l'Église romaine. Nous verrons plus tard les peuples emprisonnés dans ce débris d'organisation païenne se débattre vainement pour entrer en pleine possession des libertés modernes. Dans ces sociétés, il ne peut, il ne' saurait y avoir de liberté vraie, durable, logique, que pour l'homme de caste, c'est-à-dire pour le prêtre*. Les autres n'en auront jamais que l'ombre.
^ \\ ne trouve de limite à cette liberté que s'il veut sortir de l'esprit de 4?a5le pour penser ou agir dans un esprit laïque; mais alors c'est le laïque qui est brisé en lui, non pas le ])rctre.