LE DRAME ÏJSDIEN DANS SES RAPPORTS AVEC LA RELIGION
Le vrai moment du drame, pour les peuples comme pour les individus, est celui où, discutant pour la première fois leurs croyances, ils se débattent au sein du Dieu de leurs pères entre la foi et le doute. L'homme ne devient un personnage tragique qu'en acceptant cette lutte avec rÉternel ; car, aussi longtemps qu'il obéit passivement, il conserve l'unité avec la paix intérieure; par une raison opposée, lorsque la révolte est achevée, que l'incertitude est finie, que le scepticisme a triomphé, le vide profond qui se fait dans le cœur ne laisse plus même de place au combat; et, TindiCférence croissant, le drame s'évanouit. Sa puissance appartient à cette époque intermédiaire où l'âme, réveillée en sursaut au milieu de la foi, s'efforçant tout ensemble de la perdre et de la ressaisir, partagée entre ces deux impulsions contraires, s'interroge, s'étudie, se divise, pour se donner à elle-même en spectacle et en pâture. L'homme, en ce moment, est véritablement double; l'abîme commence à gronder sous ses pas; l'hymne se brise, et des querelles intestines du cœur humain naissent les dialogues sanglants de la scène. C'est par cette raison que s'expliquent deux choses qui n'ont pas encore été remarquées : premièrement, pourquoi les peuples qui ont une philosophie sont les seuls qui aient un drame; en second lieu, pourquoi Tune et l'autre ont partout éclaté en même temps. La tragédie se jouant à la fois dans le cœur et dans la tête des peuples, Sophocle est contemporain de Socrate, Shakspeare de Bacon, Cor-
neille de Descartes, Schiller de Kant; et cette loi est plus évidente que nulle part en Orient, si Ton considère à quel point la religicm est altérée, dans le drame indien, par les libertés réunies de l'art et de la philosophie : le sacerdoce y est éclipsé par la monarchie; le roi est dépeint comme le maître suprême; les prêtres courtisans lui payent la dime; et ce qui forme le dernier trait, le bouffon de la pièce est presque toujours un brahmane. Quelle révolution contenue'dans ce seul mot! Sans compter les années, j' affirme qu'il y a plus loin de là à l'époque des Védas que du siècle de Louis XIV à celui de Grégoire VIL
On pourrait demander, en général, quelle sorte de drame se concilie avec le panthéisme oriental. 11 semble que si Dieu est tout ce que les sens voient, touchent, entendent, il implique contradiction de supposer une querelle, un dialogue de ce Dieu avec lui-même; d'où il suit que le panthéisme, pris à la lettre, exclut toute idée de drame. Quelle tragédie peut éclater au sein de ce Dieu partout présent, en qui tout se meut et respire, et qui est lui-même l'unique personnage? Les dieux ont beau s'incarner, se revêtir de toutes les passions, de toutes les misères de l'humanité, comment nous intéresser à la péripétie d'un drame qui se joue et se dénoue comme un rêve? Evidemment la conséquence du système oriental serait un étemel monologue de l'éternel Solitaire; les siècles passent, le rideau se baisse, la création s'évanouit; la pièce est jouée. Cet univers n'est qu'une décoration de théâtre, un spectacle imaginaire que l'Être suprême se donne à lui-même ; eX la nature, la grande enchanteresse, qui évoque partout devant nos yeux des images sans réalité, qui étale et qui retire tour à tour les saisons, la lumière e\h vie, voilà Tunique tragédienne que comporte une telle religion.
^90 DES BELIGIONS INDIENNES.
De ce principe dérivent les formes mêmes de la scène indienne ; car le temps et l'espace n'étant plus mesurés sur le théâtre du panthéisme, il est évident que la scène ne doit être enfermée dans aucune limite, bornée par aucun horizon ; que l'univers tout entier forme Funitë de lieu, que la comédie divine qui commence sur la terre s'achèvera dans le ciel, et que, dans la même pièce, un double drame pourra être joué à la fois chez les hommes et chez les dieux. Il suit encore de là que les personnages de ce drame, au lieu de laisser sur la scène Vempreinte profonde de leurs pas, seront bien plutôt des fantômes de poésie qui à peine toucheront le sol. La mansuétude de la loi religieuse s'étendant au théâtre, la scène y abhorrera le sang; il ne sera pas permis d*y faire mourir le héros; mais toutes les pièces devront finir heureusement : au moment où le drame semblera s'être le plus emparé des personnages, les avoir le plus étroitement enlacés dans l'action, ils s'élanceront sur le char des dieux; emportés au sein de l'éternelle paix, ils échapperont au règne de la réalité et de la douleur.
Ceci nous suffît pour montrer que le théâtre indien n'offre aucune ressemblance avec celui de l'antiqiiilé grecque; au lieu qu'il présente d'étonnantes analogies de formes avec le drame féerique de Calderon et de Shakspeare. Ce qui rend encore ces ressemblances plus frappantes, c'est qu'il réunit le sérieux et le comique, et que la poésie la phis exaltée s'y rencontre avec l'ironie la plus subtile. Les rois, qui ont conservé le langage héroïque de l'ancienne épopée, conversent avec leur fou, qui est, en quelque manière, le roi du bon sens, de la trivialité, de la prose ; tandis que le monarque indien est le roi de l'imagination, de rhéroïsme, de la poésie. On pourrait, à certains égards, dire que le premier est le génie anticipé de
rOccident, tant il excelle à se railler, à la manière moderne, de l'exaltation et de l'enflure du génie oriental. Dans une pièce fameuse \ le roi dépeint sa bien-aimée en traits magnifiques, dont quelques-uns rappellent le Cantique des cantiques. Le fou du roi, qui joue le rôle de la raison vulgaire, l'interrompt par ce sarcasme :
— « Sire, le vent du midi vient au-devant de vous avec une soumission toute courtisanesque.
Lb roi. Lorsqu'il joue avec les boutons parfumés des plantes du madhavi, et qu'il se balance autour des fleurs du jasmin avec le souffle tiède et le doux enivrement de Tamour, je retrouve l'image de tout ce qui se passe dans mon cœur.
Le bouffon. La seule ressemblance que je puisse découvrir entre vous, c'est votre constance imperturbable à l'un et à l'autre. »
D'autres fois*, on voit déjà percer une pointe de raillerie contre les dieux, à la manière d'Aristophane.
Le roi. « Salut à toi, astre nocturne, dont le pâle rayon couronne majestueusement le diadème de Mahadeval
Le BOUFFON. Assez, sire! votre grand-père, le dieu du ciel (sans lequel nous autres brabmanes nous ne pouvons rien), vous ordonne de vous asseoir, pour qu'il puisse se reposer lui-même. »
N'est-ce pas là le dialogue éternel de l'exaltation et du bon sefts, de la poésie et de la pi^ose ; de Socrate et de son disciple, dans les Nuées ; de don Quichotte et de son écuyer? L'Orient n'a donc pas été toujours enivré de luimême; il n'a pas seulement vécu de contemplation et d'extase; il a connu l'ironie telle que les modernes ont
* Vicrama et Ourvasi.
* Vicrama et Otirvasi. Voyez aussi le personnafçe de Métréya dans le Mrii^tchakati.
cru l'inventer, telle qu'Aristophane l'avait divinisée. An milieu du parfum de cette poésie, qui s'exhale comme d'une fleur enchantée, vous sentez l'épine cachée sous la mousse et la rosée.
Le théâtre indien n'étant pas né de l'ode, l'action n'y est pas interrompue, comme dans le théâtre grec, par des dithyrambes; l'inspiration lyrique, au lieu d'être exclusivement attribuée à des chœurs, déborde dans tout le drame. Cependant elle est plus naturellement concentrée dans quelques monologues, véritables hymnes qui rappellent avec plus de prodigalité pittoresque les chœurs d'Œdipe à Colone. Dans un des actes de Sacountala, un jeune prêtre ouvre la scène par cette description des merveilles d'une nuit orientale :
« Le brahmane, revenu de son pèlerinage, m'envoie pour observer les heures de la nuit. D'un côté, la lune s'ensevelit danâ sa couche automnale qu'enflamme la pourpre des fleurs de nuit ; de l'autre, le soleil commence sa carrière, assis derrière Arouna, conducteur de son char. Leur éclat est pareil, soit qu'ils s'élèvent, soit qu'ils descendent, et l'homme devrait être, comme eux, égal à lui-même dans la prospérité et dans l'infortune. Maintenant la lune a disparu ; la fleur des nuits a cessé de briller; elle ne laisse après elle que le souvenir de son parfum ; elle penche sa tête comme une jeune fiancée qui, dans l'absence de son époux, souflre une douleur intolérable. Le matin rayonne ; il rougit de sa pourpre les gouttes de rosée sur les branches du jujubier; le paon secoue son aile, il se hâte vers les huttes des solitaires, entourées de gazon consacré ; et voilà que l'antilope s'é^ lance du lieu des offrandes, et déploie ses membres gracieux. Comme la lune tombée du ciel jette de pâles, rayons ! elle a posé son pied sur le front des montagnes^
et, dissipant le troupeau des ténèbres, elle descend dans le palais du dieu. Ainsi, après d'immenses elTorts, les grands de la terre s'élèvent jusqu'au faîte de l'ambition ; ainsi, en peu d'instants, ils en sont précipités. »
Voilà par quels chants sont marqués, comme par des colonnes de diamant, les divisions du drame indien.
Au reste, ce théâtre est une continuelle apothéose de i'amour, seule passion qui s'exhale de cette terre d'A«ie ; et il est digne de remarque que par là encore le génie indien est plus rapproché du nôtre que le théâtre grec, auquel ce genre de sentiment est presque inconnu. Il est vrai que le panthéisme prête aux passions les plus intimes un caractère particulier à l'hide: la nature devient l'emblème, l'image de la personne aimée, qui est, pour ainsi dire, cachée sous chacune des formes du monde : l'univers est toujours de moitié dans les conGdences et les pleurs des héros. Au plus fort de son désespoir', un jeune homme s'écrie :
« Dans ces boutons de Heurs, je revois la beauté de mon amie ; son œil, je le retrouve dans celui de la gazelle; la liane balancée par les vents a sa grâce : elle est morle, et tous ses charmes sont dispersés dans le désert. »
De même qu'au moyen âge la Béatrix du poète se confondait, dans le cœur de Dante, avec l'idéal de la théologie catholique, de même la Béatrix indienne finit par se confondre avec Téternelle amoureuse, la nature immense, Maya, la reine des chimères. La brume qui passe, c'est la robe flottante de l'amie ; la vague couronnée d'écume, c'est son front virginal ; les ondulations des flots, c'est sa marche incertaine; et celte folie de Tamant',
* Malali et Madham.
■ C'est le sujet des deux pièces citées plus haut : Yicrama et Ourvasif Màtati et Madham*
qui poursuit, embrasse, convoite l'objet de sa passion dans la liane meurtrie du désert, dans le regard de réclair, dans le flot rapide qui cache le fantôme adoré, est une source de pathétique qui ne peut appartenir qu'au génie indien. Non-seulement l'amour ainsi représenté est tout différent de l'amour grec ou roniain, mais il est essentiellement religieux, puisqu'il confond la personne aimée avec l'idéal du culte, ou plutôt avec l'infini visible. Au sein de ce grand abîme d'amour dans lequel Thomme est plongé, il ne peut plus distinguer sa propre idole de Fîdole universelle, et c'est ce qui fait son vertige; caria nature tout entière, elle-même palpitante et amoureuse, sert, avec chacune de ses créatures, à nourrir, à exalter en lui la passion qu'elle ressent. Elle est la confidente, la sœur aînée qui entend les plaintes et porte les messages sur les nuées. l)es pluies de fleurs tombent du haut des cieux; du sommet de l'Himalaya, les jeunes Apsaras protègent les âmes éprises ; teut ce qui respire est associé dans la même action ; et l'on dirait que la destinée de tous les êtres flotte suspendue aux lèvres de deux créatures humaines.
11 est encore, dans le drame indien, une autre source de pathétique dérivée de la même cause : c'est rémotion qui naît de l'amour de l'homme, non pour son semblable, mais pour la nature vivante. Cette rivalité, cette jalousie muette des choses qui disputent à l'homme son amour pour l'homme, fait, sinon le sujet, du moins la grâce principale du drame de Sacountala. La jeune fille va quitter l'asile de son enfance pour rejoindre son amant, qui est le roi du pays; les nymphes des bois préparent des guirlandes pour la céleste épousée ; elle part ; elle s'éloigne de la forêt natale. C'est alors que se rencontre celte scène, que je ne sais comment nommer, et où la nature
morte joue un des rôles principaux. On dirait que cette scène renferme les brises les plus mélodieuses du golfe du Bengale.
Le brahmake. « vousl arbres touffus, forêts sacrées dans lesquelles les divinités habitent, Sacountala vous quitte pour aller dans le palais de son époux; elle qui ne désaltéra jamais ses lèvres avant que vous fussiez abreuvés; elle qui, par amour pour vous, ne cueillit jamais un seul de vos rameaux pour en orner ses cheveux, et qui n'avait pas de plus grande joie que de vous voir chargés de fleurs!
Chœur de voix invisibles. Que le bonheur raccompagne dans son chemin I que les airs lui apportent la poussière parfumée des fleurs I que des sources limpides, ombragées de lotus, rafraîchissent ses pieds, et que les rameaux des bois la protègent contre les rayons du soleil !
Une compagne de sacountala. Est-ce la voix de la tourterelle qui souhaite un heureux voyage à Sacountala? ou sont-ce des femmes des eaux qui, imitant sa voix harmonieuse, célèbrent Thabitant pieux de ces forêls?
Sacountala. La pensée de revoir mon époux me ravit, et pourtant mes forces m'abandonnent, au moment de me séparer de ce bois, asile de ma jeunesse.
UiSE JEUNE fille. Ecoutc I écoute I la forêt aussi gémit quand l'heure de la séparation approche; la gazelle refuse Therbe qui a été cueillie pour elle; les paons ne s'ébattent plus dans les prairies ; les plantes dans les bois laissent tomber à terre leurs feuilles pâlissantes : leur parfum et leur beauté sont passés.
Sacountala. mon père i laissez-moi parler encore à cette fleur du madhavi que je nommais ma sœur, et dont les touffes rougissantes brillent comme une flamme dans les bois.
196 LES BEUGIOMS INDIENNES.
Le brahmane. Mon enfant, je connais ton amour pour cette plante.
Sacointalâ. la plus belle des plantes! reçois mes embrassements ; que tes lianes en m'enlaçant me rendent mes caresses I De ce jour, et malgré T absence, je serai toujours à toi. mon père! aie soin de cette plante comme de moi-même !
Le brahmane. Je marierai ta plante chérie avec son fiancé, l'arbre d'amra, qui répand son parfum autour d'elle. Prends courage, ô ma fille I poursuis ton voyage.
Sacountala. Ah ! qui a saisi le pan de ma robe, et qui me retient encore?
Le bbâhmane. C'est le petit du chevreuil, sur les lèvres duquel tu as si souvent appliqué le baume sacré, quand il avait été blessé par les aiguillons pénétrants du gazon ; c'est celui que tu as si souvent nourri dans ta main des graines du syamaka. Il ne veut pas quitter les traces de sa bienfaitrice.
Sacountala. Pourquoi pleuros-tu, douce créature, pour moi, qui dois quitter notre asile commun? Comme j'ai pris soin de toi (car tu perdis ta mère peu après ta naissance), de même celui qui m'a servi de père te donnera ta nourriture. Retire-toi, va; il faut nous séparer. (Elle embrasse son père.) Arrachée du sein de mon père, comme le jeune arbre de tamala du sol des monts Himalaya, comment pourrai-je croître sur un sol étranger? »
Où trouver ailleurs ce cri des choses, ce dialogue de l'homme et de la nature muette ? Dans les pièces indiennes, imbues encore du panthéisme des Védas, les bois, les fleurs, les sentiers, ne sont pas seulement des objets inanimés, ils ont une âme, une voix, une parole, et Sacountala apparaît au milieu de tout ce cortège comme la
reine des fleurs. Quelques vers d'Homère, quelques accents de Philoctcte en quittant sa grotte, rappellent chez les Grecs un sentiment pareil ; mais combien moins vif, moins intime, moins enraciné I Pour que Fliomme soit ainsi d'intelligence avec la nature, il faut que ses jours se soient écoulés dans le même lieu, et qu'il ait eu le temps de prendre racine à l'endroit où il est né. Le peuple indien, qui n'a jamais quitte ses vallées, doit avoir nourri plus qu'aucun autre cette sympathie native avec le sol. Chaque individu végète immobile dans sa caste, à l'endroit où il a commencé à respirer; la société, la famille, toujours immuables, y sont une sorte de végétation morale. De là, l'homme a en partie les instincts de la plante, et il était naturel que le cri de l'homme arraché du sol retentit surtout dans la poésie indienne. Chez les peuples modernes, chaque homme a trop souvent quitté son asile natal, pour que les liens de parenté entre la nature et lui aient eu le temps de se former; trop de fois. son cœur s'est promené d'objet en objet, sans pouvoir s'enraciner nulle part. La nature ne cric plus sous nos pas quand nous nous en séparons; chacun de nous, errant loin du toit de ses pères, est devenu plus ou moins cosmopolite. 11 n'est plus retenu par les tendres lianes qui entouraient ses premiers pas ; et pour le plus grand nombre d'entre nous, notre tombeau doit ignorer notre berceau.
Quoique le théâtre indiea compte un grand nombre dé pièces de genres différents, politiques, métaphysiques, satiriques, Sacountala est celte qui en reproduit le plus fidèlement le caractère sous les formes les plus nobles. En effet, le personnage principal du théâtre indien, celui qui devait le mieux représenter le caractère de la contrée, ne pouvait pas être un autre Agamemnon, déjà chargé de tout le fardeau de l'histoire; ni un Hamiet, ni un Faust,
196 DES RELIGIONS l!!n)r£NNES.
tous deux plongés dans la mélancolie ténébreuse du moyen âge; ce ne devait pas être un héros entraîné à la conquête d'une autre llion, ni un docteur qui méditât sur les temps écoulés et la vieillesse du monde. Ce devait être une jeune fille oubliée dans le fond d'une forêt primitive, et dont tous les instincts sont ceux des fleurs qui ont par-, fumé son berceau. Des prêtres, au fond des forêts vierges, l'instruisent dans le culte de la nature ; elle vit dans la hutte d'un brahmane; elle arrose le gazon des sacrifices; elle a la douceur et la grâce des gazelles qu'elle nourrit de sa main; elle repose languissamment à Vombre du tamala, loin de tous les bruits du monde. N'est-ce pas là, encore une fois, tout le caractère et toute l'histoire de la race indienne ? J'ajoute que, malgré la polygamie qui est au fond de ces mœurs, les sentiments qui donnent la vie à cette pièce ont une douceur presque chrétienne. Le polythéisme grec ou romain ne fournit aucun exemple de ces sentiments, qui semblent être nés de l'esprit de l'Évangile, porté, par on ne sait quel aquilon mystérieux, jusque dans le fond des savanes indiennes. Sacountalâ est une sœur égarée de ce grand chœur de femmes chrétiennes rassemblées par les poètes : Françoise de Rimini^ Juliette, Atala. Mais celle qui lui ressemble le plus est Virginie : le même climat leur a donné à l'une et à l'autre le même air. Imaginez la fiancée de Paul abandonnée peu après sa naissance, et qui aurait gardé l'empreinte du baptême, dans l'ermitage des brahmanes.
Cependant, il faut l'avouer, le drame en Orient n'est encore qu'ébauché. La tragédie n'y est pas sérieuse, parce que l'homme, resté fidèle au Dieu des ancêtres, n'est pas^ encore livré au glaive de l'esprit. Comme il n'a qu'une apparence de liberté, il n'a que l'apparence de la lutte; son cœur, loin d'être véritablement divisé, ni aliéné de lui-
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même, se sent en sûretédans la main du Dieu, et l^orage ne peut s'y emparer de lui; il joue avec la douleur comme Sacountala avec Taiguillon de l'abeille amoureuse. La terre, en paix avec le ciel, exhale par toutes ses voix l'hymne, le ^cantique, Tharmonie; mais la tragédie n'est pas née : elle éclatera dans l'intelligence et dans le cœur de l'homme, avec le génie de l'examen, avec la révolte intérieure, le doute, la curiosité de l'amour déjà rassasié. Pour tout cela, il faut attendre la Grèce.