DE LA PHILOSOPHIE DAKS SES RAPPORTS AVEC LA RELIGION. — DU BOUDDHISME
Après avoir vu comment la révélation des Védas a été transformée par l'épopée, raillée par le drame, il reste à examiner rapidement les écoles de métaphysique dans leur rapport avec le culte et la foi nationale; peu de mots suffisant à montrer quel détour prend une philosophie pour corriger, détruire, et quelquefois recomposer une rehgion.
Au milieu de tout l'appareil d'une science méthodique, là foi indienne a fini par se glacer sous ses propres interprétations, comme le génie grec sous l'érudition d'Alexandrie. Cependant, même à ces derniers instants, qui se sont prolongés très-avant dans le moyen âge, l'imagioation orientale a encore illuminé d'un immense éclat les problèmes dans lesquels elle s'est plongée; et l'on peut dire que la poésie, veuve de ses poètes, s'est précipitée sur leur bûcher, tant ces derniers moments sont remplis encore d'une extraordinaire splendeur.
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L'originalité de la philosophie dn Gange ne consiste pas dans l'invention du syllogisme ou des catégories d'Aristote\ Je la résume tout entière dans cette question, que je vois posée au fond de chaque système : Comment l'homme peut-il devenir dieu? C'est l'excès d'ambition spirituelle uni à l'excès d'humilité qui est le propre de la pensée indienne. Car, en même temps que l'homme, éveillé sous l'arbre de la science, prétend, comme dans la Bible, devenir non-seulement égal à Dieu, mais dieu lui-même; d'autre part, cette arrogance est aussitôt troublée par le sentiment contraire; et il s'avoue que pour se déifier il faut d'abord qu'il renonce à la conscience de luimême; en sorte qu'il ne parvient à s'adorer qu'après s'être anéanti, et que la consommation du dieu ne s'achève en lui que lorsqu'il n'y reste plus rien de l'homme. Se dépouiller de tous les liens de cet univers, se distinguer de la nature * pour mieux échapper à la métempsycose, se fermer le retour dans l'enceinte des choses finies, s'élancer, hors de la région des sens, dans le domaine de l'immuable; s'y perdre, s'y évanouir, s'y rassasier d'extase, s'y abîmer à jamais dans un quiétisme éternel : tel est le but du sage. Par la contemplation passive de l'Etre, il devient Brahma lui-même •; d'où il suit que moins il a conscience de ses mouvements internes, plus il est près de son apothéose; et que si le sommeil* est l'image fidèle de la vie absolue, la mort seule en est le commencement.
• Mémoire sur le ffyaya, par M. Barlhélemy Saint -Hilaire, p. 286.
^ » L'âme doit être connue, dit un passage des Védas; elle doit être distinguée de la nature; de cette manière elle ne revient plus. » (Golebrookc, On the philosophp of the Hindus, p. 237.)— Abel Rémusat, Mélanges asiatiques, IV, p. 553.
^ c Celui qui connaît le Brahma suprême, devient Brahma. » {Sancarat Windischmann.)
* « Quand l'homme dort, il possède l'être. » (W., p. 482.)
L'orgueil naissant de la philosophie orientale se cache ici sous l'excès du désintéressement et de la sainte indiflérence. L'Asie dit, la première, le mot de Catherine de Gênes : Jette trouve plus de moi; iln*y a plus d'autre moi que Dieu. Pour se couronner, l'humanité commence par se renier, comme l'âme déifiée^ des mystiques du moyen âge; ce qui est précisément le contraire du panthéisme moderne, dans lequel l'Iiumanité prétend, à visage découvert, absorber et usurper le dieu tout entier.
Si tel est l'esprit général de la philosophie indienne, ce n*est pas dans l'antiquité grecque, mais bien dans le monde chrétien qu'il faut y chercher des analogues; outre que là seulement on a revu, comme sur le Gange, la raison humaine aux prises avec un corps d'écritures sacrées. Dans ces deux civilisations, le duel de la foi et de la raison a suivi, à plusieurs égards, les mêmes alternatives. Au commencement, la philosophie indienne est tout orthodoxe, ennemie du raisonnement, elle ne s'appuie que sur l'autorité de la révélation de Brahma'; elle ne reconnaît point d'autres vérités que celles qui sont contenues dans les Yédas interprétés par les saints que l'on peut appeler les Pères de l'Église indienne. Plus tard une autre époque s'annonce : la philosophie, entrant dans l'âge de la scolastique, commence à s'estimer quelque chose. Elle admet sans doute encore le fond des dogmes révélés ; elle prétend même les confirmer : la vérité est qu'elle les dénature en les expliquant à sa manière. Bientôt tous ces dieux incarnés qui peuplaient Tunivers, ces dieux enfants, baptisés dans des océans de lait, ornés de
* Theologia Germanica. Fénelon, Maximes des saints, xxxv.
* Nous pouvons connaître Brahma par la tradition de bi doctrine, non par le raisonnement. [Sancara, p. 106.) — On connaît Bralima par l'autorité des saints livres. [M., 109.)
bracelets, de plumes de paon ; ces vierges immaculées, mères de Christs profanes, et qui baissaient la tête par pudeur dans les épopées, se changent, au souffle du Descartes indien, en abstractions, en catégories, en facultés morales ^ La trinité toute matérielle et vivante d'Indra aux trois têtes, la trinité plus profonde de Brahma, fondée sur l'idée de FÉtre en soi, de son Verbe créateur qui passe sur les eaux, et de la grande âme des choses, deviennent, en se subtilisant encore ', une pure abstraction de métaphysique, qui n'a plus de valeur que dans les écoles. Enfin il est une dernière époque. Armée de tous les pro-^ cédés du doute, la philosophie s'insurge contre le dogme; elle met en poudre la tradition, elle peuple le monde de stériles atomes; acharnée à tout détruire, elle se dévore elle-même. L'Inde entre alors dans son dix-huitième siècle; elle a ses Helvétius, ses encyclopédistes, et sur le seuil des^ pagodes se fonde la théorie du néant absolu.
Qui ne croirait qu'arrivé à ce dernier terme, tout ne soit consommé, que le principe de la société indienne ne soit tari en sa source? Tout au contraire, nous touchons à une renaissance ; et c'est ici qu'éclate le génie propre de rOrient. Au moment où le doute semble être parvenu à sa dernière limite, c'est la foi qui renaît de la mort spirituelle. Une religion nouvelle, cachée sous la cendre, va sortir de ce gouffre d'abstractions; l'Orient, qui paraissait épuisé, se trouve encore si plein de Dieu, que le scepticisme n'y aboutit qu'à enfanter le Nouveau Testament de l'Inde.
En effet, le pyrrhonisme d'Asie n'est pas celui de l'Occident ; en ses plus extrêmes ébranlements, le ciel
* Le Sankhya.
* Golebrooke, On thephUewphy, p. 242.
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reste peuplé ; le doute a encore ses idoles, et rathéisme ses dieux. Le sceptique d'Asie laisse aux siens la puissance plénière sur la nature et sur le temps ; il ne leur conteste que réternelle durée*; et lorsque d'examen en examen, de doute en doute, la philosophie est descen* due jusqu'à l'idée du vide, cet îibîme, où l'Européen s'arrête en défaillant, n'est pour i'Griêntal que le passage à un système de croyance plus épurée. Le néant, pour ainsi dire outre-passé par l'abstraction, devient un néant fécond qui, renfermant la négation de tout le créé, c'està-dire de toute vie, de toute forme, de toute Hmite particulière, ne laisse subsister que l'absolu affranchi de toute alliance avec le temps et l'espace*; dieu du vide qui, hors de la lumière et des ténèbres, siège, par delà le monde, sans nul rapport avec lui, aux bornes mêmes de la pensée, dans ces régions subtiles où l'esprit de l'homme s'évanouit, faute de pouvoir respirer. Jamais le Christianisme, au cœur même du moyen âge, n'a porté contre la matière un anathème si absolu, puisque le monde visible n'est pas seulement, pour l'Oriental, plein de fragilité, d'infirmité; c'est encore une imposture ; il veut arracher le masque dont l'univers se couvre. Dans ce temps, qui est l'âge héroïque de la philosophie, l'esprit humain combat véritablement à nu. Pour mieux ré^ sister à la matière, il commence par se poser en victorieux aux derniers confins de l'idéal. A cette extrémité^ . et comme aux antipodes de la nature et de la tradition tout ensemble, il retrouve une autre foi, un autre ciel,.
* Colebrooke, p. 252.
* Schmidt, Ucber einige Grundiehren des Baddhaisnaus, Ménmres de r Académie de Sainl-Pétersbowrg, vol. I, p. 98. — Sketch of Buddhism derived from tbe Buddlia scriptures of îSipaJ, by Hodgson, Transactions ofihe Âsiatic Society ofïjmden, v. II, p. 254-288.
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un autre dieu ; et des derniers efforts de la philosophie pour tout renverser, on voit sortir la révélation de Bouddha, qui compte encore aujourd'hui plus de croyants que le Christianisme et Tlslamisme. Las de tout croire, l'homme se met un jour à tout nier ; par ce chemin op* posé, mais suivi jusqu'au bout, il rencontre le même infini dont il ne peut se débarrasser. Comme il avait spéculé sur l'être, maintenant, par ennui du réel, il spécule sur le rien. 11 l'enfle, il le gonfle, il le multiplie, il le fouille, il le creuse. Arrivé à ce comble du néant, il découvre au fond du Yid>e une nouvelle immensité; tant il est vrai que nier^ c'est encore croire. Dans la religion de Brahma, il aspirait à saisir, incarner son dieu en toutes I choses ; dans celle de Bouddha, il aspire à le distinguer, à l'éliminer de tout ^, ennemi du réel, dégoûté de l'idéal, ^adorateur de l'impossible.
Évidemment le spiritualisme ainsf exalté ne pouvait, à aucun- prix, s'accommoder des croyances naïves du panthéisme populaire des Védas, malgré l'interprétation 4ju'en avaient donnée ^es prêtres. Qu'y avait-il de comsmun entre cet Indra patriarcal, tel que nous l'avons déf)eint, toujours avide de breuvage, et ce dieu subtil, Bouddha, si insatiable de spiritualité, de privaiions, de renoncements, qu*il se plonge dans le vide pour mieux se purifier des souillures de la lumière et de la vie? Il devait rejeter comme une profanation la lettre trop grossière •des livres canoniques, et par là provoquer contre lui la haine réunie des peuples et des' brahmanes. Combien une
* Les principes du Bouddhisme sont résumés dans les àe\i% propositions suivantes, auxquelles reviennent fréquemment les livres canoniques : a Les trois mondes sont vides, et il n'y a point de difîérence entre l'être et le non-être. » Schuiidt, p. 225. Voyez la traduction d'un passage qui énumère les caractères auxquels se reconnaît l'homme déifié, p. 225.