‹ Œuvres complètesChapitre 23 sur 67 · U PH1U)S0PH]E. LE BOUTOHISME · texte numérisé non relu

U PH1U)S0PH]E. LE BOUTOHISME

doctrine fondée sur la rév^ation du néant ne prétait^elle pas à Faccusation d'athéisme l Le moyen qu'elle y échappât I le rapport du Brahmanisme au Bouddhisme est celui de l'affirmation absolue à la négation absolue ; ils se re* poussent mutuellement avec la même violence que deux électricités contraires. Dans cette lutte, la doctrine qui cessait de s'appuyer sur la foi populaire devait nécessairement être vaincue par l'autre; et si le Christianisme, quoiqu'il soit venu confirmer la loi de Moïse, n'a pu luimême rester en Judée, comment le Bouddhisme, qui reniait TAncien Testament de l'Inde, aurait-il pu rester sur le Gange?

Si les monuments connus étaient plus nombreux, il faudrait ici se donner à loisir le spectacle d'une métaphysique qui, en se popularisant, devient une religion. Car on ne retrouve pas dans l'histoire des cultes un second exemple aussi frappant de la manière dont un système philosophique descend dans Timagination des peuples, pour y prendre un corps, un visage, jusqu'à ce que, changeant de nom, il s'appelle légende. Qui consentirait à croire que des empires aussi grossiers, ou aussi vastes qu'une partie de la Chine, de Ceylan, de Java, du Thibet, reposent sur cette métaphysique subtile, si Ton ne voyait, jusque dans le fond de la Mongolie, cet être impersonnel, cet absolu impalpable, ce Bouddha, ce grand Christ du vide, s'incarner dans le sein de la vierge mongole S sous sa tente abandonnée au milieu du vide éternel des steppes? A peine né, ce fils du néant se dérobe à sa mère, qui se désole de ne pouvoir seulement le saisir ; sans toucher la terre, il s'enfuit; il sort de la tente :

^ Les gestes de Cesser Khan, destructeur de la racme du mal dans 1 dix contrées, tradition héroïque du Mongol. Schmidl, p. 5, 8, 14.

^\ DES REUGIONS INDIBI^NES.

emporté par Féléphant bien, il disparait, il atteint, il traverse les dernières limites de Thorizon ; il s^élance dans les steppes célestes où rien n'existe. C'est de là qu'il domine, éternellement invisible, éternellement impassjble, les cieux mongols, que régissent à sa place des dieux mortels aux ailes d'oiseaux de proie. Tous,' attendant une Providence, habitent parmi les monceaux de pierres qu'entassent mystérieusement les devins, lés pèlerins, à l'extrémité des déserts; et les cieux du Thibet, éternellement vides, pèsent au loin sur des empires aussi vides que leur divinité.

Si maintenant on cherche quelles ont dû être les conséquences sociales de ce dogme nouveau, on trouve d'abord que le Bouddhisme est, à quelques égards, l'opposé du panthéisme, puisque son dieu, loin d'être mêlé à l'univers, est, pour ainsi parler, absent de tout le créé^. Dans la trinité des Brahmanes, les trois personnes composaient une espèce de polythéisme. Trois dieux, ou plutôt trois religions, d'origine diverse, ennemies les unes des autres, éternisaient l'idée de la différence essentielle des castes dans l'État. Au contraire, dans la religion nouvelle, le premier membre de la triade de Bouddha a seul une va* leur réelle, ce qui détruit dans le vif la racine même du polythéisme; et cette unité de Dieu ainsi proclamée dan& le dogme a pour conséquence immédiate l'idée de l'unité du genre humain, laquelle entraîne Fabolition des castes. Cette conséquence a été en effet déduite par le Bouddhisme avec une intrépidité de logique qui semble n'appartenir qu^à rOccident^. Le christianisme lui-même, dans sa

* Schmidt, Métmires de l'Académie de Saint-Pétersbourg, p. 117, 222^ 259. — Creuzer^s SymboHky I, 558.

* A disputaiicMi respeeting cast by a Buddhist. (Hodgson, TransaclUms^ III, 161-168.1

charité la plus pure, n'a pas proclamé plus irrévocablement régalité de fous les hommes. Le génie oriental Tcut la faire toucher du doigt. « La distinction des races, dit un de ces abalitionnistes de la haute Asie, est marquée par celle de l'organisation : ainsi le pied de l'éléphant est autre que celui du cheval, le pied du tigre est autre que celui du tanreau ; mais jamais je n'ouïs dire que le pied d'un soudra différât de celui d'un brahmane. De même, en ce qui regarde les oiseaux, on distingue Taigle, l'épervier, la tourterelle, le perroquet, par le plumage, le vol, la couleur, le bec ; mais prêtres, guerriers, laboureurs, artisans, sont semblables par la chair, par la peau, par le sang, par la figure, par les os : tous les hommes, pareils au dedans et au dehors, ne sont assurément qu'une seule caste*. » Sans presque changer de mots, c'est le raisonnement que Shakspearc place dans la bouche du juif du moyen âge.

Telle est la théorie. Mais de ce spiritualisme né du dernier effort de l'homme pour douter, que pouvait-il sortir en réalité, si ce n'est une morale négative et une société pour ainsi dire toujours occupée à se dissoudre ellemême? En effet, puisque le dogme exige Tabolilion de toute personnalité privée ou collective, cette croyance livrée à elle-même conduit d'abord à la réprobation des idées de nation, de peuple, d'État, de gouvernement*,, tout devant disparaître et s'ensevelir dans le détachement des mœurs cénobttiques ; aussi le monastère est-il la véritable cité du Bouddhisme. Le vrai croyant n*a de patrie que le couvent ; et; comme tout ce qui rappelle un droit individuel est contraire à l'esprit de sa religion, il s'ensuit

* Hodgson, Transactimê, II, 256. — Schmiclt, p. 252. — W. v. Humboldt, Ueber die Kawi-SpraOie ouf àer însel Java, 71^-82.

* Schmid», Mémoires y p. 251.

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encore qu'il ne dait rien posséder en propre. Le bouddhiste, de sa nature même, appartient aux ordres mendianfs. De plus, si toute alliance est fausse, excepté avec l'invisible, voilà le mariage également condamné ; dans cette exagération de l'idéalisme, chaque réforme dépassant son but au point de la rendre impossible, la polygamie se corrige par le célibat^, la propriété par l'aumône ; le pis est que la conséquence rigoureuse du dogme se résout dans l'extinction absolue de l'humanité et de la nature.

On reste d'ailleurs confondu en voyant comment^ à tra^ vers toutes les différences de temps et de lieu, la même empreinte spirituelle a produit, dans le catholicisme du moyen âge et dans le bouddhisme de la haute Asie, des institutions, des mœurs, des singularités si parfaitement semblables, qu'on croirait TOrient et l'Occident plagiaires l'un de l'autre. Dans les légendes des bouddhistes de Ceylan', comme dans les chroniques des monastères de Citeaux et de Saint-Gall, ce ne sont que fondations de couvents d'hommes ou de femmes, missions chez les peuples étrangers, pèlerinages, bénédictions de reliques, indulgences, prédications, conciles œcuméniques pour combattre les schismes, extirper l'hérésie, maintenir Torthodoxie. Le monument d'architecture qui appartient en propre à cette religion est même un reliquaire colossal; temple sans issue, fermé à tout le monde visible, architecture impénétrable', qui entasse des monceaux de •rochers, élève et clôt des pyramides pour conserver et cacher à tous les . yeux un pan de la robe, un anneau de la chevelure du

* Schmidt, p. 255.

* The Mahawatuo, Turoour, vol. I, p. 14, 17, 35, 75, 193.

' Ueber die KawiSprache auf der Imd Java, Will. v. Humboldt, p. 145-170. — Conf. Clem. Alex., Strm., lib. I, p. 305.

dieu incarné, comme Saint-Jean-de-Latran abrite dans Rome les restes de la croix du Calvaire. Que resle-t-il à ajouter, si au sommet de cette organisation monastique se retrouve une véritable papauté, avec cette grande différence cependant, que le chef de la hiérarchie n'est pas le vicaire de Dieu, mais Dieu lui-même, toujours présent, toujours incarné au milieu de son peuple, dont Thistoire est ainsi un Evangile éternel? Le Christ des Mongols et des Thibétains vit, meurt, renaît dans une suite d^incarnalions proclamées par le conclave asiatique. Des plateaux élevés du Thibet, il régit le haut Orient, comme le pape, du balcon de Saint-Pierre, régit la ville et le monde. Pendant qu'en Occident l'extrême ambition du pâtre est de s'appeler un jour Grégoire VII, Sixte-Quint, l'ambition de l'Oriental a de plus hautes visées; il aspire, par la sainteté, à devenir le dieu lui-même (Bouddha), silencieusement assis au sommet des monts, sur le trône spirituel de l'Asie.

Quoi qu'il en soit, si la société indienne a vécu, c'est qu'elle a eu la conscience profonde de l'Etre, même après avoir traversé le scepticisme. Mais cette idée, toute grande qu'elle est, substance et principe de toutes les autres, ne suffit point à l'homme; individualité, morale, conscience, activité, liberté, où les trouverons-nous? Ce n'est pas dans le génie indien, puisque, selon le Bouddhisme comme selon le Brahmamisme, l'inaction, le sommeil éternel, au sein de l'éternelle substance, voilà le bien, la porte du salut, la vertu suprême. Il faut que le genre humain échappe à ce prodigieux enchantement ; il faut que ce premier sommeil finisse, que le travail commence, que l'humanité, comme Sacountala, ait le courage de quitter l'asile de son enfance, pour marcher au-devant de l'avenir, son royal fiancé.

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