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LES RELIGIONS DE LA CHINE. LA BÉVÉLATION PAR L* ÉCRITURE

La civilisation des brahmanes, qui emporte le génie de l'extrême Orient aux dernières limites de Tidéal, a près d'elle, pour contre-poids, la civilisation des mandarins, qui l'attache au réel; d'où il semble que le spiritualisme et le matérialisme, jetés par égales parts dans l'Inde et dans la Chine, se font équilibre l'un à l'autre. Suspendue entre ces deux mondes, la balance de la haute Asie reste parfaitement immobile.

L'empire du milieu a, comme l'Inde, ses livres sacrés, aussi immuables que les étoiles fixes ^. Mais la révélation s'y manifeste sous une forme extraordinaire qui marque d'abord que ce peuple doit vivre sans alliance avec le genre humain. Pendant que les prophètes du reste de l'Asie épient la première aube au sommet des monts, le révélateur des Chinois, Fo-hi, naît d'une vierge* qui l'a «onçu en marchant solitairement sur les vestiges de Dieu ; l'arc-en-ciel est son auréole; il descend dans les lieux bas, au bord du fleuve Jaune. Là il rencontre, attachée au limon du chaos, une tortue monstrueuse', dont l'écaillé,

* Sunt (ait praefatio, in Chi-san-king) opéra King ut viginti octo coiïstellationum steilae fixœ, King-sing.

2 Recherches sur la mythologie chinoise, par le Père de Préniare, ch. xi.

' Y-king, anliquissimus Sinarum liber, quem ex latinâ interpretatîoiie P. Régis edidit Jul. MohU p. 1, 3, 60. Dorso monstruosas testudinis ex aquâ emergentis, p. 61. Une divine tortue portant sur son dos des lettres bleues les lui donna. Gonfucius cité par Prémarc, chap. vin. Les tortues sont sacrées, et il est défendu de les tuer, ha Uvre des récompenses et des peines, tr. par Stan. Julien, p. 500.

couleur du ciel, porte des caractères mystérieux empreints dès le commencement du monde par réternelle sagesse. Cette tortue immobile, voilà Temblème de l'empire à venir. Ces signes, ces hiéroglyphes vivants, voilà les tables de la loi du peuple chinois, son décalogue écrit de la main du Créateur sur la dépouille de la première créature. A ces figures, le premier législateur compare les formes gé* nérales de Tunivers, les grands traits composés dans le livre des cieux par les lignes des étoiles, sur la terre par les sinuosités des fleuves, par les aspérités des monts; et sur ce modèle, il trace les premiers rudiments des lettres ^ Cette conception gigantesque de l'écriture, formée à l'image de la création, ce miracle d'un art qui tient luimême de la magie, devient le fondement de la société, puisque c'est le prodige dont elle est frappée au point de négliger tous les autres. En un mot, te dieu qui se révèle aux Indiens par la lumière, aux Persans par la lumière et par la parole, aux Grecs par la lyre, se révèle aux Chinois par le prodige de l'écriture.

Dans leurs éléments, les traces divines se réduisent à deux lignes, images des deux principes dont se compose

le monde. La première*, continue, est limage

du ciel, de la lumière, de Téternel, de l'affirmation, de

l'infini ; la seconde, brisée, interrompue, est

l'image de la terre, du temps, de la contradiction, des ténèbres, du fini; et du mélange de ces deux lignes, comme du mélange du ciel et de la terre, de l'ombre et de la lumière, naissent tous les autres signes, dont les principaux désignent l'eau sans bornes, Félher, le vent, le feu, la montagne, le tonnerre. Ainsi le ciel et la terre, l'infini, le

' n prit garde aux montagnes et aux fleuves qui cii sortent; et de tout cela il composa les lettres (Y-ifciWflf, p. 20 ) * Y-king, t. J, p. 5; t. U, de Physiologia Sinarum gênerait, p. 385.

fini, figurés par des barres, c'est Tabc du premier homme, qu'on se représente ordinairement, occupé dans rinvention de l'écriture, à représenter les objets les plus infimes, selon que le hasard les lui présente; au lieu que, dans la réaUté, c'est l'incommensurable qu'il veut peindre d'abord. Dieu conduit sa main, et l'empêche de s'égarer sur la page encore blanche; dès la première leçon qu'il reçoit de l'instituteur suprême, le nouveau-né copie la ligne du firmament; dans son alphabet, il prend l'univers entier pour exemple. Tracées sous l'œil du maître, ces lettres merveilleuses sont les types d'une infinité de rapports, de vérités, que la méditation découvre. Car cette table révélée doit rester incessamment présente à la pensée du sage, et lui servir de texte ^ Chaque signe est une parabole visible qui manifeste son sens le plus profond à ceux qui la contemplent avec le plus de recueillement; et tous ces types ensemble forment la représentation, la Genèse figurée de tous les faits d'ordre physique et spirituel; héritage de la sagesse incréée, sentences, proverbes* des patriarches, politique du chaos gravée en caractères antédiluviens, c'est la substance de l'Y-king, le premier livre religieux duquel découlent tous les autres, qui contient le principe des choses visibles et des invisibles*. Les peuples s'appliquant incessamment à commenter ces tablettes du dieu, elles sont d'âge en âge détournées à de nouvelles significations. La ligne tracée par VÉternel est, de génération en génération, interprétée par le roi des patriarches, puis par les empereurs et les docteurs, jusqu'à ce

* Y'king, Sapiens quidern immorari débet in contemplandis libri Y-king imaginibus. (T. II, p. 441.) — Quse sunt in libro T-king ab animo abesse iiunqtiam debent. (P. 552.)

* Marcher sur la queue du tigre.

' Berum visibiliuni et invisibilium arcanum. (P. 92.) — Y-king, parens doctrinœ, parens librorum, origo scientiarum.

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qu'enfin le docteur suprême, Confucius, vienne achever par la philosophie les efibrts accumulés de la tradition ^ Construire tout Tordre civil sur le plan de cette géométrie révélée, c'est le but du législateur, d'autant plus que les mêmes signes sont comme les nombres de Pythagore, tout à la fois les archétypes du monde physique et du monde intelligible; ce qui montre assez que cette société dans les langes s'est déjà instinctivement élevée jusqu'à l'idée de l'unité dans l'univers. Tel caractère* qui représente le ciel reposant sur la mer ébranlée est en même temps l'image- de l'homme courageux qui doit reposer, sans s'émouvoir, sur des fondements ruinés. La conjonction des deux lignes qui figurent l'harmonie de la terre et des eaux est l'image' de la bonne politique qui est fondée sur l'union de deux empires. Au contraire, la séparation de la ligne du ciel et de celle du lac * marque quelle doit être la classification graduée dans une société bien ordonnée; tandis que le signe du feu au sommet du ciel est tout ensemble une des lois de la nature, et le signe proposé • à l'imitation du prince, qui doit remplir de l'éclat de ses vertq^ l'univers tout entier. D'où l'on voit que, dans l'esprit même de l'institution, la conscience est un hvre intérieur, et que le Chinois doit se régler sur l'imitation du signe révélé, comme le chrétien sur l'imitation de la croix. Société, religion fondée non sur l'idolâtrie de la nature, mais sur la superstition de la lettre ; car il ne faut pas oublier encore que chacune d'elles a une vertu, un

* Commentaire royal de Confucius sur le Y-king, « y-hing, 1. 1, p. 557.

' Y-king, 1. 1, p. 3*29. Ex mutuâ conjunctione existere rectum negotiorum exitum, v. g. inter duoVegna.

* Y-kingt ^' h P- 357-358. Supra coeluni, infra lacus vocatur H. Sapiens inferiora et superiora distinguendo populorum multitudinem coercet.

^ Y'kingy p. 432. Cette cinquième ligne représente le prince, t. U, p. 93. I. 13

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génie qui lui est propre^; que Tune, par la disposition graduée des traits, est l'image* de la modestie; que l'autre, par la rigidité des formes, a pour attribut la persévérance; sans parler des arts d'industrie, qui eux-mêmes sont nés de l'imitation des figures sacrées, comme la trame de la toile, la maille des filets', etc., inventés sur le modèle du caractère H, Et non-seulement toute la science actuelle du présent est figurée dans cette révélation géométrique, ma^ encore en combinant entre eux ces emblèmes suivant toutes les permutations possibles, le sage découvre la science de tous les futurs contingents. Le prophète du fleuve Jaune est un nécromancien qui lit l'avenir des mondes dans les lignes qu'il retrouve partout, soit dans les fibres des plantes sacrées, soit dans les vestiges des pas des oiseaux du ciel* sur le limon des rivages; puisque l'univers tout entier, mers, lacs, nuages, montagnes, est pour lui le grand livre des sorts, artistement écrit et peint par le scribe éternel.

Ce qui résulte de cette étrange conception de la révélation, c'est que la création de l'écriture a frappé le peuple chinois plus que la Genèse du monde physique ; et cette idée une fois admise, si la figure des lettres a été en effet imposée par Dieu même, chaque contour, chaque rudiment a en soi une autorité absolue ; dès lors la société tout entière ne peut et ne doit être dans ses rites, ses codes ', ses cérémonies, ses combinaisons, que la traduction, l'application vivante de cette géométrie éternelle.

* Y'King, t. II, p. 550.

^ Imago esse potest hamilis modestiae. (W., 1. 1, p. 445.) — Le syn:bolc de la plaine au pied du monl est la figure de Thumilité. [Ibid.)

Bedierches sur la mythologie chinoise^ par le Père de Prémare, ch. xi. Recherches sur les caractères chinois^ par le Père de Mailla. '» C'est sur le symbole Kouai qu'a été formé le livre des lois. Le Père de Prémare, chap. xi. Fo-hifit que dans tout l'univers la justice ot la raison se rapportassent aux lettres.

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Sur ce principe s'établit cet état bizarre qui semblait cire placé hors de la loi de Fhumanité, et qui, au contraire, s'explique de lui-même dès qu'on le compare au dogme qui l'a fait naître. Ce que les modes de la lyre d'Orphée sont pour les Grecs, les caractères de l'écriture le sont pour les Chinois. Ajoutez une corde à la lyre, une lettre à Talphabet, voilà une révolution dans les croyances et dans l'État. Puisque la source primitive de Taulorité est cachée dans les replis de l'écriture, il s'ensuit que la marque de l'élection divine s'attache à celui qui comprend le mieux, qui explique le mieux les mystères des signes ; d'où l'on voit aussitôt se former une société de scribes, de lettrés, dans laquelle la hiérarchie civile se règle, au concours, suivant le degré que chacun peut atteindre dans l'interprétation des types révélés; ce qui suppose et engendre en effet un gouvernement fondé non sur la théocratie, ni sur la noblesse de race, ni sur les droits de la propriété et de la richesse, ni sur la souveraineté de la multitude, mais sur la seule intelligence de la lettre des livres canoniques. L'inégalité des conditions naît de la seule inégalité des lumières acquises ; la puissance politique se mesure sur la science, et voilà tout un peuple d'éruditsqui, d'examen en examen, se distribue en bacheliers, licenciés, docteurs, comme d'autres se partagent en prolétaires, plébéiens, et patriciens. De là l'une des récompenses promises par le ciel aux hommes vertueux est l'assurance que leurs descendants obtiendront le grade de docteurs jusqu'à la troisième génération; de là le respect pour tout caractère écrit dans une société qui semble uniquement occupée à écrire. Quelques-uns pensent même que l'àme des morts survit dans leurs tablettes. Le sage écrit le soir le résumé de ses bonnes actions, et il les brûle à son foyer, pour que les cieux en soient plus in-

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