LES REUGIONS DE LA CHINE
failliblement instruits*; le martyr écrit en mourant, avec son sang; les esprits, les génies, dans le haut de Féther, écrivent éternellement la chronique des mdndes. Sur la terre, le monarque écrit la préface des principaux ouvrages ; les princes en corrigent la typographie ; un scribe est, jour et nuit, attaché aux pas du souverain pour enregistrer chacune de ses actions, de ses paroles ; car, par une nouvelle conséquence de Finstitution primitive, l'histoire* est, non pas une œuvre individuelle, mais une véritable magistrature nationale; et les annales par excellence portent le nom de quadriges^ comme si elles traînaient avec elles toute la vie de l'empire. Ajoutez que la véritable originalité de la philosophie chinoise vient de la manière ingénieuse dont elle a subordonné, aux formules géométriques de la révélation, les mouvements les plus libres de la conscience humaine. Comme Malebranche accommodait h philosophie aux versets de TÉ vangile, Confucius a su calquer la sienne sur les figures des caractères sacrés.
Par tout cela, il est aisé de concevoir que, dans un peuple où la représentation de l'univers frappe les esprits plus que Tunivers lui-même, la nature, descendue au second rang, sera plutôt observée qu'adorée : le temple sera un observatoire. L'homme met son œuvre à la place de celle de Dieu ; il se sépare de l'univers. Sans entrer dans l'art, il s'égare dans l'artifice: Cette source de pensées religieuses que le spectacle de la nature, le besoin même d'y résister, éveillaient dans Tlnde, est nécessairement tarie pour la Chine, peuple enfant qui, la tête courbée prématurément sur la page où il épelle les lettres sou-
* Le îivre des récompenses et des peines, traduit par Stanislas Julien, 4855, p. 20, 34, 40.
2 Fréret, Métnoires de V Académie des inscriptions, t. XV, p 504.
veraines, a oublié la voûte des cieux et le reste du genre humain. La vie s'étant épuisée subitement, faute d'un lien avec Tinfini pour la renouveler, cette société, fondée sur le régime de la famille patriarcale en quelque sorte pétrifiée, stéréotypée, est, tout ensemble, la plus jeune et la plus vieille que Ton puisse se figurer; semblable à ces mammifères antédiluviens dont la nature a éternisé la forme au moment où elle leur ôtait la vie. Ce qui, dans Thistoire, est le trait distinctif de ce peuple, c^est que, dès le berceau, il a représenté le déisme, ou, pour mieux dire, le rationalisme en Orient. Son dieu sans figure, sans voix, grand empereur du néant, est le ciel suprême, habitacle du vide, mais du vide sans profondeur, sans amour, sans haine. Il a l'unité; et il est vrai que cela seul, conformément aux principes établis plus haut, entraine pour conséquence Tégalité originelle des hommes : point de castes, peu de traces d'esclavage, hormis pour l'étranger, et même, jusqu'à un certain point, dans la famille, l'exclusion de la polygamie *; mais, d'aulre part, ce Dieu est sans vie, sans personnalité, sans âme. Au milieu de tant de paroles, d'avertissements, de conseils qui, dans les livres canoniques*, sortent de la bouche des rois, des ministres, des sages, jamais il ne parle, n'agit, ne paraît. Sans préférence, sans inclination pour personne, son impartialité est celle de la mort. Ce ciel auguste, impassible, insondable, dont les empereurs brisent, quand ils le veulent, les communications avec la terre; lieu commun, fiction politique placée à là tête de la constitution sociale, qu'est-ce autre chose que le culte des encyclopédistes, ou plutôt la fête de l'Être suprême, inaugurée par
* La ChinCi par Davis, ancien président de la conipagnie dos Indes en rhine, 1. 1, p. 264. Un Chinois ne peut avoir qu'une tsi ou épouse.
* Le Chou'king ou le Uire sacré, p. 99, 102, 259.