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LES RELIGIONS DE U CHINE

un peuple érudit au >sortir du chaos? Aussi voulez-vous^ mesurer tout ce que peuvent (aire la terre sans le ciel, la vie sans l'iininortalité, l'homme sans le dieu, considérez la Chine. Ce dieu ainsi exténué dès Torigine ne donne prise à aucune réforme, non pas même à l'hérésie; ce qu'il est au commencement, il l'est à la fin des temps. Faute de progrès, il n'a pas de déclin; et c'est par là seulement que je m'explique la contradiction étonnante que j'aperçois dans l'histoire de cette civilisation. Nulle part les changements de gouvernements n'ont été plus fréquents; mais la religion n'éprouvant aucun genre d'altération ou de renouvellement, le monde ne passant jamais du scepticisme à la foi, et tous deux s' éteignant dans une indifférence permanente, ces changements, que la croyance et le doute engendrent partout ailleurs, sont ici impossibles. A proprement parler, le cœur de l'Etat n'a jamais battu. Sur un dieu pétrifié s'est moulée une société pétrifiée. Vous voyez passer avec une rapidité singulière les familles régnantes; vingt-deux dynasties se renversent* les unes les autres, sans que ces changements de personnes entraînent aucune variation dans les choses, les conditions, les coutumes. Vous diriez que ces révolutions qui s'agitent sans idées, à la surface des choses, s'accomplissent dans le néant; et par la suite de ces réflexions vous arrivez à cet étrange et incontestable résultat, que le peuple qui a le plus souvent changé de gouvernements et de maîtres est celui qui est resté le plus immuable dans son institution primitive. Si, dans l'Occident, le principe religieux venait à s'exténuer de même, qui doute que l'on ne vît les peuples s'agiter non indifféremment, mais con-

* Fréret, Sur la dtronologie chinoise. (Mémoires de V Académie des^ itiScripUons, t. XV, p. 501.)

vulsivement, dans le désespoir, élevant, renversant les princes, changeant, renouvelant à tout propos le nom des chefs, les formes de l'autorité, sans pouvoir réussir à imprimer le moindre mouvement, la moindre amélioration efficace au principe de la société; roue d'Jxion condamnée éternellement à tourner dans le vide?

Cela établi, puisque les changements de dynastie ne répondent à aucun changement de principe, il était naturel que les Chinois cherchassent à les expliquer par le concours delà magie*, qui, chez un peuple enfant, n'est que la déification du caprice. Ainsi chaque dynastie règne parla puissance d'un élément*, Tune par Ja vertu du feu, l'autre par celle de l'eau, ou par le bois, la terre, le métal. Les révolutions de ces éléments, qui tour à tour l'emportent dans l'univers, marquent les époques de la na- ^re et les époques de l'humanité. Les gouvernements s'élèvent, ils s'écroulent conformément aux augures de la tortue. Les devins tirent l'horoscope de Tempire sur le& constellations du ciel, sur les fibres des simples de la terre', par un. pressentiment que l'histoire civile obéit à la même loi que les globes célestes et le brin d'herbe ; leur philosophie de l'histoire est une grande nécromancie, dans laquelle dynasties, empereurs, générations, peuples, tout est officiellement ensorcelé par le livre canonique des sorts.

Au reste, la société chinoise a pris elle-même soin de se juger dans un monument plus étrange que ceux dont je viens de parler. Plus de six siècles avant l'ère chrétienne.

*■ Le Chourking, part. IV, cbap. iv. Si les grands, les ministres et lepeuple piirlent d'une manière, et que vous soyez d'un avis contraire, mais conforme aux indices de la tortue, votre avis réussira.

* IMd.

^ Voy. le Chi-kiug, sur la divination par les simples, p. 244.

220 LES BEIJGIONS DE LA GIUNE.

les empereurs ont fait recueillir, comme un tribut, dans tous leurs domaines, les cliants populaires, afin de saisir dans le vif la pensée de l'empire sur les lèvres des hommes, avant qu'elle ait été modifiée par la réflexion ou par Fart. C'est sans doute dans ces chants surpris dans la bouche des soldats, des laboureurs, des mercenaires, que doivent se retrouver avec ingénuité les croyances natives qui manquent aux classes lettrées; or, si l'on excepte quelques mots adressés presque furtivement à l'esprit, patron de la famille, on est étonné de voir que le déisme est là aussi populaire que la mythologie du panthéisme l'est partout ailleurs dans l'antiquité orientale. Au lieu du ciel peuplé de l'Himalaya, qu'on se figure, dans les imaginations du peuple, un ciel dépouillé par le souffle des steppes de Mongolie ; à peine quelques génies inférieurs maintenus ou dégradés par l'empereur, qui les évoque, les destitue à son gré; quelques bandes de Djinns, qui se rassemblent pour partir au moment de la chute des dynasties; dans les moments de détresse, une exclamation au ciel bleu *, cœli cxrulei, bientôt réprimée par une réflexion sceptique*; une prière au vide; le souhait de trouver la fleur d'oubli en cherchant des simples pour l'incantation de la tortue ; d'ailleurs, au milieu des sentiments les plus intimes, nulle espérance, nulle trace d'un dieu qui voit et qui sonde les cœurs. Chacun souffre, se plaint isolément, sans que ces chants de détresse, qui s'élèvent de cette foule d'individus de toute condition, depuis le mendiant jusqu'à l'empereur, se réunissent nulle part dans un centre commun. « Je suis

^ Gonfucii Ghi-king, sive Liber carminum. Ex latinà P. Lacharmc interpretatione. Edid. Jul. MohL

* Chi'king. Conf., p. 50, 57, 75, 95, 105. Que l'Esprit, s'il en est ««, qui préside aux champs, consume tout ce qui peut leur nuire! P. (125.)

pnreil au mûrier dépouille de ses rameaux : je souffre ; mais qui s'en inquiète? qui le sait? » Quisnovit? Cet aveu de la solitude intérieure revient sous toutes les formes * ; et il n'est, je pense, aucune poésie qui atteste davantage Tisolementde la créature privée de Dieu. On sent que l'homme, trop enchaîné à la terre, fait effort pour s^élancer vers la nue. L'artisan au milieu de son ouvrage, le soldat sur la tour, le laboureur en semant le mil, l'eunuque dans le palais, l'ouvrier* au pied de la grande muraille, envient la cigogne, la grue, les bandes d'oies sauvages qui traversent librement Téther. « Voilà que les corbeaux des montagnes fendent l'air de leurs ailes immobiles ; ils semblent se reposer en volant; et moi, je suis rongé de soucis. Qu'ai-je fait au ciel? quel crime ai-je commis? h L'homme, captif de la société, jette ainsi ça et là un cri d'angoisse au milieu de l'empire, comme l'oiseau affamé qui traverse le désert de Cobi ; mais ce cri, ne trouvant point d'écho dans le ciel ni sur la terre, expire sur ses lèvres sans s'élever jusqu'à la prière, sans descendre jusqu'au blasphème. D'autres fois, c'est une voix de malheur, un avertissement funèbre, qui s'élève, on ne sait d'où, contre un empereur, une dynastie condamnée, et cette voix qui interroge le ciel n'est jamais suivie d'aucune réponse. Cœlum angmtum, quanltis est splendor tuus! ecquid te nostrt non capit miseratio! Que l'on se représente, si cela se peut, les psaumes hébreux sans Jéhovah. il resterait dans le malheur un gémissement, un sanglot ; dans la joie, une exclamation,

* Chi-king. D'où vient que le gouvernement de l'empire est si dur? (P. 100.) — Gomment pourrai-je me délivrer jamais de la faim, de la soif que j'endure? (P. 30.)

* Chi'king. L'oie sauvage se repose au milieu du lac ; et nous, nous travaillons sans relâche à construire des mui-ailles de boue. (P. 90.)

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