‹ Œuvres complètesChapitre 27 sur 67 · LES BELTGIOÎ^S DE LA CHINE · texte numérisé non relu

LES BELTGIOÎ^S DE LA CHINE

un soupir. C'est aussi là le dernier effort de la poésie* chinoise : privée d'ailes sacrées, il faut qu'elle retomba aussitôt qu'elle s'élance. L'homme appelle, le dieu se tait, le silence est éterneL

Conformité, complicité de la religion, de la poésie, de la philosophie^ dans la crainte d'outre-passer la médiocrité dans l'idéal, le juste-milieu de l'infini ^ Ces chantsde la foule, commentés par Confucius, font partie des livres liturgiques ; l'instinct de l'artisan, la réflexion du penseur, s'étant parfaitement accordés pour laisser à Dieu une place aussi faible que possible dans les sentiments, les idées et les affaires de l'homme. Le Chi-king est le rituel d'un peuple d'esprits forts.

Il est vrai que plus il y avait de vide dans la révélation des Chinois, plus il était inévitable que les croyancesétrangères y affluassent tôt ou tard. Le culte de la raison provoquait, par une réaction naturelle, le mysticisme ; et l'homme, trop tôt sevré de la foi, ne pouvait manquer d'appeler à son secours les doctrines les plus^ exaltées qui s'agitaient autour de lui. D'une part, Laotseu propage au bord du fleuve Jaune les théories ascétiques du Gange, et peu à peu la philosophie se changeant en légende, le docteur, enfant incarné dans le sein de la vierge bleue*, devient le Christ de l'extrême Orient. D'autre part, le Bouddhisme, expulsé par les brahmanes, trouve un refuge dans l'indifférence de la Chine en matière de religion *. Ma» ni l'un ni l'autre de ces cultesn'a donné à la société la forme qui lui est propre. Quand.

* Confticius, VlmmutabHité dans le milieu.

* De la doctrine du Tao, traduit par Pauthier, p. 19.

' « Quoique les religions des lettrés, des bouddhistes et des taossé diffèrent entre elles, cependant leurs principes tendent également à rendre l'homme vertueux. » [Uvre des récompenses et des peines, traduit pair Stanislas Julien, p. 225.]

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ils se sont montrés, TEtat était déjà modelé pour jamais sur le dogme des lettrés. Le rationalisme, c'est la religion de TEtat ; la foi positive, c'est l'hérésie ; où est l'esprit fort, là est le pontife.

Arrivés à ce terme, il est aisé de résoudre la question qui contient toutes les autres : Pourquoi les Chinois ont vécu isolés du reste des peuples. Car ce n'est pas la grande muraille qui les sépare du monde; mais en fondant leur société hors de Dieu, qui ne voit qu'ils Font, en quelque manière, fondée hors de l'alliance du genre humain? Privés d'une religion positive, ils manquent de l'organe par où les peuples pouvaient se lier avec eux d'un lien spirituel ; et de là il était naturel qu'ils fussent les derniers à entrer dans la grande communion du monde social. Toutes les civilisations ont commencé à se pénétrer, à s'unir étroitement par l'échange mutuel de leurs croyances ; plus une société a été pleine de Dieu, plus elle a servi d'aliment à toutes les autres ; mais, si l'on suppose un peuple chez lequel la religion soit réduite à n'être qu'une ombre, il n'y aura aussi qu'une ombre de parenté, de solidarité, d'association entre cet état et la famille universelle; et, si l'on allait jusqu'à admettre une société visiblement athée, on s'apercevrait bientôt qu'il serait absolument impossible de la faire rentrer jamais dans la communion des autres. A ses deux extrémités opposées, l'Asie a pour satellites la Judée et la Chine deux peuples également isolés, ou, pour ainsi dire, également sortis de l'orbite du genre humain. Mais, sous ces ressemblances apparentes, que de différences effectives ! La solitude des Hébreux est remplie par Jéhavah; du sommet du Liban, le Dieu de vie embrasse les rivages du monde habité, la Grèce, l'Italie, les Gaules, l'Espagne. qu*il doit enceindre dans l'alliance d'Abraham. Au con-

traire, le stérile Chang-li de la Chine, tournant le dos à Ta venir, contemple les mers stériles de l'Occanie. Impuissant à rien associer, à peine si, du milieu des flots, il voit au loin surgir quelques îles éparses, comme l'ccaille de la tortue marine sur laquelle il inscrit ses énigmes.

Perdue ainsi au bout de l'univers, on découvre un jour par delà l'Océan une société qui a pour principe l'égalité de tous ses membres, la seule prééminence de l'intelligence, la seule aristocratie du mérite personnel. Tout y est exactement mesuré, calculé, pondéré, sur les seules lois de la nature humaine ; le bon aens y est Tunique idole; et, au moment où, sur la foi de ces merveilles, l'admiration de l'Occident va éclater pour ses antipodes, il se trouve, avec plus d'attention, que ce chef-d'œuvre ne peut ni se mouvoir, ni respirer, ni vivre, et que tant de sagesse aboutit à créer un sublime automate. Pourquoi cela? Parce que l'homme y est privé d'un idéal supérieur à lui-même. La société hébraïque a gravité vers Jéhovah, la société grecque vers Jupiter; le monde chrétien gravite vers le Christ, et dans cet effort de la terre vers le ciel est renfermé tout le secret de la vie sociale. Mais dans la société chinoise, l'homme, n'ayant pour but que l'homme, trouve sa fin dans son point de départ ; il faut qu'il étouffe dans les bornes de l'humanité,, En faisant la vertu trop commode, il l'a rendue impossible; car le malheur est qu'il n'est pas fait pour le milieu; que dès qu'il vise à la médiocrité, il atteint au-dessous; qu'en renonçant au ciel, il déchoit de la terre; que s'il ne brigue la vie absolue, il s'arrête au néant. Dans cette société naine, tout est tronqué par le faîte. A la morale manque l'héroïsme, à la royauté la muse royale*; aux vers, la * Platon, le PoHlique.

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poésie ; à la philosophie, la métaphysique ; à la vie l'immortalité, parce qu'au sommet de tout manque le dieu. On s'épargne le danger en s'épargnanl la grandeur ; on évite le scepticisme en évitant la croyance : pour n'avoir pas de Chéronée, on s'abstient de Salamine. Gens éternellement dignes d'envie ! dites-vous, voilà cinq mille ans qu'ils durent! Je le crois bien. Dans ces milliers d'années, je doute qu'ils aient vécu un jour.

Ainsi, sous l'incantation de ses magiciens, l'extrcmc Asie s'est arrêtée dès les premiers pas dans l'enceinte de la société civile. Elle repousse loin d'elle l'avenir comme un don funeste. L'humanité, éblouie de la splendeur de la création, ferme les yeux et se dérobe au monde réel. Elle afentrevu l'univers; déjà elle souhaite de le quitter. Les hommes sont rassasiés de jours; nés d'hier, que peuventils regretter? leur antique sommeil dans rÉternel.

Des Christs précurseurs, Bouddha, Fo-hi, Lao-tseu, naissent de vierges inconnues dans les Bethléem de la haute Asie. La nature, mère immaculée, les nourrit de son lait; elle les berce sur le sein des tièdes océans, et le murmure des forêts impénétrables est le cantique de la Madone de ce Christianisme primitif.

On ne sait quels scribes divins écrivent sur l'écorce des bambous les évangiles du chaos. A la révélation des choses succède déjà la révélation des livres : les peuples s'en divisent les pages; ils les épellent; TAsie, à ses deux extrémités, proclame le même dogme. Les mers de l'Océanie balbutient entre elles la parole que fera plus tard retentir récho du lac de Tibériade. La fleur de la Judée a ses ra? cines dans lesÉden du haut Orient; tout se retrouve en germe dans la prophétie païenne, hormis la croix du Golgotha.

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