‹ Œuvres complètesChapitre 38 sur 67 · JÉBOVAH. — LA RÉVÉLATION PAR LE DÉSERT · texte numérisé non relu

JÉBOVAH. — LA RÉVÉLATION PAR LE DÉSERT

Jusqu'ici c'est eiî quelque manière malgré nous que nous avons reconnu l'esprit de la tradition universelle sous les masques monstrueux du Paganisme. Maintenant nous ouvrons le livre qui contient ce qu'il y a de vital dans tous ceux de TAsie. Mais, en même temps qu'il les rappelle tous, il les contredit tous ; en sorte qu'au même moment il les consacre et il les abolit. C'est même là, au seul point de vue humain, le miracle le plus visiblement écrit dans chaque page de ïa Bible. D'une part, elle recueille le plus pur de la substance de l'Orient; de l'autre, elle marque la fin de son règne. Elle le couronne, elle le maudit en même temps; et comme surtout elle le résume, elle est, pour ainsi dire, enivrée de l'idée vivante du Dieu qu'elle puise à chacune des sources saintes du monde naissant.

Depuis un demi-siècle, le texte de l'Ancien Testament a été examiné de pkis près que jamais. L'Allemagne s'est

chargée de ce soin*. L'esprit de rhomme veut enfin voir clair dans le livre de Dieu. 11 reprend, il pèse en ce moment chaque syllabe; il s'acharne à ce jeu de hasard; jamais si rude assaut n'a été donné à la lettre. Que va-t-il arriver? Si Ton ne consulte que les apparences, tout est irrévocablement changé par les découvertes de la critique : il faut que l'orthodoxie le confesse elle-même. Si, après ce premier éblouissement, on examine les résultats, on les trouve mêlés à tant de conjectures et d'hypothèses, que l'on désespère * de rien fonder encoresur cette base. Est*il bien démontré que les cantiques seuls du Pentateuque remontent à Moïse ; que le récit entier des cinq premiers livres de la Bible soit l'ouvrage successif et anonyme du sacerdoce; que d'ailleurs ils ne renferment pas un corps de traditions, mais seulement des allégories, des^ fables morales, ttne Iliade emblématique? Est-il certain que l'histoire ne commence à poindre qu'avec le livre des Juges et le personnage de Samuel ; que la Genèse, formée de deux monuments d'origine diverse, soit postérieure au temps de la captivité; que la plupart des psaumes soient étrangers à David ; que la moitié d*Isaïe^ tout le livre de Josué, ceux de Daniel, dTsther, d'Esdras, de Néhémie, de Job, de Ruth, des Proverbes, soient apocryphes '? En substituant partout Faction vague du temps à la place des personnes, en abolissant toute renommée particulière, a-t-on assez considéré que ce système, qui s'applique facilement aux peuples chez lesquels l'homme

* Voy. surtout les ouvrages de Gesenius, de Wette, Ewald, Uitzi&: de Bohlen, ^atke, etc.

* C'est la conclasion d'Ëwald en terminant le quatrième volume de ses Recherches sur r Ancien Testament Die poctîschen Bûcher des Alten )iundes, p. 246, 253.

' De Wette, die Emleitung in das Alt, Test. 1855, p. 191, 204, 210, 218, etc. — Gesenius, Comment, ub. Ismas,

disparait dans la caste, est en contradiction presque continuelle avec le génie de tous les autres? Ce ne sont pas des dynasties héréditaires qui composent leur passé, mais des individus, des figures indestructibles. Pour mieux retrancher Moïse de l'histoire, que ne commencez-vous par en retrancher le peuple hébreu lui-même ?

Qu'importe, au reste, que l'on conteste à Moïse un certain nombre de règlements, de récits, qui évidemment ne lui appartiennent pas, si on lui accorde la pleine possession de ridée de Jéhovah, en quoi consiste véritablement le miracle de sa vie? Que sert de faire commencer la théocratie après la destruction de Jérusalem ', si on ne lui dispute pas ses doctrines ? Qu'elles datent de l'Egypte ou de Babylone, en sont-elles moins extraordinaires pour cela? Réglez, changez, à votre gré, la chronologie des monuments hébraïques, vous ne pourrez nier qu'un même génie ne règne dans tous, et c'est ce génie qui est à lui seul toute la difficulté. On a beau l'éloigner par la pensée aux derniers confins de l'antiquité, ou le rapprocher, tantôt le vieillir, tantôt le rajeunir, la raison humaine ne s'en débarrasse pas^ en le transportant ainsi de siècle en siècle à tous les points de la durée. A la fin, il &ut entrer en discussion avec lui; en quelque endroit que se fasse la rencontre, elle est presque également périlleuse.

Dans tout ce qui précède, les religions de l'Orient, nées les unes des autres, forment une même Église. Le culte de la parole et de la lumière a jailli du premier hymne; à ce foyer s'est allumé le géniç de l'Asie; il a pénétré jusque dans le cœur de l'Afrique. Unis entre eux, vivant de la

* Selon M. Vatke, la théocratie et tout le système de lois qui s'y rapportent dans le Pentateuque ne datent que des temps de l'exil à Babylone. Die biblische Théologie^ p. 216, 477, 675.

* I.po, Vorîefungen iiber aie Geschichie dest JMiachen StaaIeR, p. 81 .

même vie, ces cultes sont assis, comme sur un trépied, sur le dogme de la Trinité. Mais ici la difficulté commence : où est le lien de la Judée avec cette Église universelle de l'Orient profane? Comment ordonner le peuple juif dans cette vaste unité? A quelle société le rattacher de préférence? Sera-ce à l'Egypte ^ comme on l'a essayé tant de fois? Du sacerdoce de Memphis à celui de Jérusalem, d'Hermès à Moïse, d'Osiris à Jéhovah, où est la succession, Tenchainement? Ne les cherchons pas ici; nous ne les trouverions pas. De même que, dans la nature, il se rencontre souvent dans Téchelle des êtres organiques un intervalle, un hiatus que Ton ne peut remplir, de même entre Osiris et Jéhovah, il n'y a pas seulement un progrès de formes, une marche ascendante, une succession régulière : entre l'un et l'autre est une révolution; Dirai-je qu'Adonaï, Éloha, n'est rien autre chose que le développement successif du BaaP de Babylone, de l'Adonis de Phénicie, de l'Hercule de Tyr? Pas davantage. Que l'on relève par une progression continue le génie de ces dieux, ils n'atteindront jamais, et après aucune série, jusqu'à l'idée de Jéhovah. Corrigez, embellissez, achevez, tant que vous le voudrez, Baal ou Astarté, jamais des dieux du Canaan vous ne ferez le dieu de Moïse. Pourquoi cela? Parce qu'incarnés dans l'univers ils sont un avec lui; parce que la terre forme leurs pieds, le ciel leur tête, les étoiles leur regard; au lieu que la nature n'est pas même un vêtement pour Jéhovah ; il peut la refaire, la briser, s'il lui plaît. Les vents ne sont pas son souffle; ils sont ses envoyés. Les étoiles ne sont pas ses regards, elles sont ses esclaves. Le monde n'est pas son image; il n'est pas son

« Herder, Von GeU$ der Ebranschen Poésie, t. I, p. 316. « r.oerres, Mgthmgenf^ikhte, t. H, p. 509.

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écho; il n'est pas sa parure; il n*est pas sa lumière; il n'est pas sa parole. Qu' est-il donc? Il n'est rien devant lui.

Pour trouver une alliance solide à Jéhovah, il est nécessaire de remonter jusqu'au principe des cultes de la haute Asie; il faut s'élever jusqu'à cette tlivinité première, source de toutes les autres, mystérieuse, impénétrable, le Brahmâ des Indiens, le Zervan-Akercne des Persans, cdui qui est par lui-même le père des dieux, avant qu'il eût aucune postérité. C'est avec ce vieillard éternel, sans épouse, sans fils^ sans compagnon, sans famille, que Jéhovâh a sa véritable parenté. Mais dans les autres cultes ce grand solitaire ne se montre qu'à peine; il s'ennuie promptement de sa solitude ; il s'incarne bientôt, il déchoit et disparait sous la figure du monde ; il épuise sa divinité en la comniuniquant à tout; au lieu que Jéhovah l'accumule, pour ainsi dire, en lui-même, sans la prêter à personne. Même cette Trinité, qui est le fond de tous les autres cultes, est voilée et comme ensevelie dans le sien.

C'est dans la splendeur de la première aube, dans la religion de la lumière incréée, que son alliance éclate, surtout avec Indra, Ormuzd^ qui, comme lui, planwit sur la création *, et n'y sont pas enfermés. Il semble même né dans la lumière, puisque c'est par elle" qu'il commence à se révéler à Abraham dans le brandon de feu, à Isaac dans le bûcher, à Moïse dans le buisson ardent et l'éclair d'où rayonne la loi; au peuple dans la colonne qui précède sa

* lUg-Veda, lib. I, éd. F. Rosen. Gujus non cœlum terraquô capaces sunt... Solus cuncta alia condidisti omnino quxprxterte existunt. (P. 405.) ^ Zend'Âvesta, Anquelil, t. II, p. 324. — E. Bumouf, Extrait d'un Comment, sur le Vendidad-Sade. La lumière sans commencement, incréée. (P. 28,29.)

* Genèse, xv, 17; xxn, 6; Exode, m, 2; xix, 18; I Bois, xvni, 38; xxn, 19.

/ÉHOVAH. 275

marche; à Salomon, à Élie, dans la flamme qui dévore Tholocauste. Du milieu de l'Asie, sa face lumineuse ^jaillit ainsi par degrés sur les hauts lieux, jusqu'à ce que, devenant de plus en plus saisissable avec le temps, s' accroissant, grandissant de siècle en siècle avec son peuple, il finisse par s'asseoir, vêtu de lin, devant Michée, Isaïe, Ézéchiel, sur son trône flamboyant, semblable k celui de David. Si la rivalité de Baal et d'Astarté fut sui-tout dangereuse pour lui, c'est qu'étant les dieux incamés de la lumière corporelle, ils avaient avec le principe spirituel de son culte une analogie extérieure que confirmaient les or« nemènts de son temple. lies palmes épanouies sur les chapiteaux, les grenades, les lis ciselés par les ouvriers de Tyr, ne sont-ils pas empruntés du temple du soleil? Les sept branches du candélabre ne rappellenlrelles pas tes sept planètes ardentes? La mer d'airain, où s'abreuvaient les douze taureaux du temple, n'est-^ce pas l'année éternelle dont se repaissent les douze mois? Car, à mesuré que le dieu grandit, il s'assimile," pour le purifier à son foyer, tout ce qu'il rencontre de sacré en Orient. Sans crainte de se souiller, il enlève ^core pleins des doctrines étrangères les vases sacrés n«n-seulement de l'Egypte, mais de la Perse et de la Chaldée. Par la Genèse sortie de la nuit, il se rattache à i'Êgypte *; par la tradition du déluge et de Babel, aux Chaldéens; par celle des Anges, d'Éden et de Satan, aux Mèdes et aux Perses. Depuis la captivité de Babylone, les Amschapands ' du Zend-Avesta l'ombragent de leurs ailes. La foule des anges lumineux de l'Iran le suivent dans son retour de l'exil, sur leurs chars et leurs che-

* Herder, GeiH der EbrseUchen Pœèie, t. II, 42. ^ Il esl vrai que la critique de nos jours tend à nier l'intlnence de l'Egypte même sur la Genèse, pour tout rapporter à Babylone. ^ Ezéchiel, ix.

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vaux de feu. Même les animaux sacrés, les griffons des Mages, reparaissent dans son culte sous la 6gure des chérubins aux faces de taureaux, aux envergures de dix coudées \ Convertissant tout ce qu'il touche, jamais son originalité ni sa personnalité ne paraissent mieux que dans ces rapts divins.

Voyez, en effet, quelle infranchissable barrière il étend autour de lui, et comme il se sépare de tout, en même temps qu'il tient à tout ! N'oubliez pas qu'il ne se révèle pas comme Indra au milieu de la nature des tropiques où tout provoque à l'idolâtrie, à la pluralité des formes; ni comme Ormuzd sur les monts de la Bactriane, près des sources enflammées d'où jaillit le culte du foyer; ni sur les bords du Nil, de l'Euphrate, où chaque vague peut cacher une divinité murmurante. Où donc a-t-il voulu paraître? Où prend-il en quelque sorte sa forme? Dans le désert, c'est-à-dire dans un lieu d'où la nature est absente, où le hionde s'arrête, où il n^est rien qui puisse entrer en rivalité avec lui, où personne n'habite que lui-même, où son ombre est son unique compagnon. Il se révèle dans la nudité de l'Horeb , comme le Christ dans la nudité de Bethléem. C'est la patrie naturelle du dieu jaloux. Partout au loin, la nature déchirée, sacrifiée, l'univers disparu, ni fleuve, ni source à adorer, ni bois, ni métal pour en faire un simulacre; pas même une voix, hormis celle de la foudre; mais partout la face de Jéhovah, seule brillante dans le vide de l'immensité, l'Esprit seul debout au milieu de son temple invisible. Et la race d'hommes qui doit nourrir cette révélation dans son cœur, où est-elle née? Dans le désert. Les patriarches qui l'ont reçue, quels sont-ils? Des Arabes du désert. Moïse qui Ta renouvelée, qui est-il? Un

berger du désert. Où les tribus font-elles leur éduc<ntion de quarante années? Au milieu dea pierres d'Arabie, ce peuple grave en son cœur de pierre renseignement du désert. Toujours le désert se montre à l'horizon, quand vous prononcez le nom de Jéhovah. 11 en est le génie, Téternel habitant. Remarquez que la nature avait été adorée si longtemps, que lorsqu'elle a dû être détrônée, il a Fallu entraîner les peuples loin d'elle, pour les enfermer dans le sépulcre du monde. C'est la raison de cette retraite extraordinaire du peuple hébreu parmi les sables de l'égarement. L'humanité se recueille; au milieu du silence de l'univers, le miracle du Dieu-esprit se consomme dans son cœur. En vain la critique *■ s'atlache à de nombreuses contradictions pour affirmer que la migration d'Egypte n'est rien qu'une fiction morale, une allégorie sans nul fondement réel; je retrouve en caractères ineffaçables le désert empreint dans toute l'institution et jusque dans le tempérament du dieu; car il en a la majesté, la nudité, l'immensité. Les âpres sillons de ces vallées d'hysope, les scories de ces rocs foudroyés, les menaces de cette terre de colère, qui n'a jamais souri, se réfléchissent sur sa face. La terreur est sa loi *; sa vue donne la mort. Tous les autres ont des sanctuaires, des temples; lui seul est errant, sans demeure^. Chaque jour il porte ailleurs sa tente. Il ne veut s'arrêter nulle part^ pour ne prendre la figure d'aucun lieu. Il n'est pas le dieu de la montagne, ni celui de la vallée : il est nomade comme l'esprit qui habite partout au même instant. Ce n'est que plusieurs siècles après sa

« De Wette.

^ Spinosa Ta considérée comme une loi de châtiment. {TractatttS theohg, polUic.y c. XVII, p. 380.) — Comp. Hejcel, Philosophie der Gesdiichte, p. 203.

^ n Samuel, vu, 6.

révélation quUl consent à entrer dans un temple, lorsque son image achevée dans les intelligences ne peut plus être voilée par l'image du monde. Il se fixe dans la Judée : c'est le grain de vie qui, poussé par l'ouragan, tombe à la fin dans une terre fertile. Il s'enracine : au lieu de hordes errantes, sans progrès, sans lendemain, voilà le royaume de Juda qui commencé à germer. Et quand ce royaume a disparu, que le monde veut jiéanmoins se rengager à la suite de Jéhovah, il rentre dans les mêmes solitudes. Le Christ avant de se révéler suit pendant quarante jours les traces de son père sur le sable immaculé. Un peu plus tard, le Paganisme se réconcilie avec lui au fond des Thébaïdes; enfin, quand Mahomet veut rappeler l'Orient au culte de l'Invisible, d'où sort-il? De l'Arabie Pétréej car, encore une fois, il est dans le monde deux figures visibles de l'éternité, l'Océan et le Désert, qui, tous deux à leur manière, ont laissé leur empreinte sur le génie des religions. L'un s'agite, s'émeut, se courrouce, s'apaise en même temps : chaque jour il efface sa trace. Capricieux, tumultueux, c'est de son sein que devaient surgir les dieux changeants de l'Inde et de la Grèce. L'autre, sans voix, sans succession, sans fornie apparente, ne peut révéler jamais que le Dieu-esprit, immuable, inexorable, incorruptible comme lui !

Les griffons qui gardaient le trésor des déserts étaient isolés de toute la nature vivante; de même, il fallait, pour conserver l'or pur de la tradition, la doctrine de l'unité

de Dieu, un peuple qui demeurât sans alliance avec le genre humain, puisque c'était dans les moments de trêve, dans les mélapges de rpces, que s'accomplissaient les mésalliances entre les cultes, et que s'accroissaient les divisions intestines du polythéisme. Assurés qu'il n'y avait aucune alliance possible entre leur religion et celles du reste de TOrient, les chefs des Hébreux n'ont jamais cherché à cbnvertir personne : ils ont détruit, ils n'ont pas soumis. Dans tous les lieux où ils sont arrivés, ils ont fait autour d'eux un désert ; ce peuple devait vivre seul sur la terre et dans le temps, comme son Dieu vivait seul dans le ciel et dans l'éternité.

Mais dans cet isolement il était sans cesse oppressé par le gra^d secret que lui seul possédait dans l'univers ; il savait qu'il était le confident de l'Étemel, il prêtait l'oreille à ses invisibles messages, il subissait toutes les incantations de la solitude; une voix lui disait qu'il portait l'avenir dans son sein, qu'il valait mieux que sa destinée. A son insu, le travail de Tavenir le tourmentait; il en était à la fois orgueilleux et accablé : toujours il était sur le trépied, et la prophétie ne pouvait manquer d'être le ton dominant de sa poésie et de son culte.

Pourquoi n'avons-nous point trouvé de voyants chez les Indiens, les Persans, les Égyptiens? Le prophète à la place du prêtre se montre ici clairement pour la première fois. Dans les cultes panthéistes il n'y a rien qu^un éternel présent ; les générations se confondent entre elles plutôt qu'elles ne se succèdent. Qu'attendre de l'avenir dans ces sociétés? pourquoi l'appeler, pourquoi le redouter? le Dieu n'est-il pas enchaîné par la fatalité, l'homme parla caste? Où est 4'espéran^e au milieu de ces liens qu'aucun Messie ne doit venir briser? A peine si en Egypte on trouve, perdu dans les sables, un oracle, celui d'Am-

280 LA RELIGION HKBBAÏQUK.

mon, avare (le paroles qu'il faut provoquer. Que^ sont les devins de Chaldée à côté de DanieU? Ce n'est que dans le sein du peuple hébreu qu'éclate véritableinent le génie de l'avenir, car son Bieu est libre : il peut, il veut, il élève, il change, il détruit, il se courrouce, il s'apaise. Ce qui a été cesse d'être la règle inflexible de ce qui sera. Avec la personnalité divine, le miracle de la liberté éclate dans le iDonde, les vieilles institutions s'ébranlent, les temps jusque-là enveloppés se déroulent; Tavenir, comme un livre fermé, s'ouvre enfin; aussitôt l'homme se sent pressé de le feuilleter, il le dévore par avance.

De là l'image d'un peuple qui, rejetant un présent odieux, vit toujours hors de lui, dans l'attente de l'impossible. Le ministère des prophètes est une base essentielle de sa constitution, qui repose sur un double sacerdoce. Celui de la tribu de Lévi est héréditaire; il maintient, il consacre la tradition, et plusieurs de ses traits lui sont communs avec le sacerdoce du reste de l'Orient ; mais indépendant de celte caste, s'élève un sacerdoce libre, personnel, spontané : c*est celui des voyants. Ils ne puisent leur autorité qu'en eux-mêmes ; souvent ils sortent des derniers rangs de la foule; tribuns du peuple de Dieu, leur mission est de réveiller le sacerdoce héréditaire, toujours près de s'endormir dans les formes du passé. C'est par eux que la figure du dieu s'éclaire, s'épure, se spiritualise de plus en plus dans les intelligences. Ils veillent pour empêcher la confusion de Jéhovah et de Baal ; ils répandent incessamment une âme nouvelle dans les rites anciens. Leurs paroles étaient d'abord soumises au rhythme : elles pouvaient être chantées. Plus tard ils se contentèrent de la prose parlée ; mais toujours ils eurent

* nanielf iv, 7.

LKS l»HOPnETKS. 281

une intelligence profonde des lemps dans lesquels ils vécurent. Les premiers dans Tantiquité ils s'aperçurent que le vieil Orient était mort ; ils célébrèrent par avance ses funérailles. Dans un temps où les empires d'Egypte, de Babylone, étaient encore debout, quand rien en apparence n'en annonçait la ruine, ils eurent le sentiment assuré que c'était fait de celte société. Où puisaient-ils cette science? le dieu de l'histoire vivait en eux. Du faite de ridée de l'unité divine, comme du haut d'une tour merveilleuse, ils dominaient tout l'horizon de l'antiquité; ils voyaient d'une vue distincte crouler les vieux systèmes religieux qui les entouraient, et avec les divinités surannées tomber les sociétés, les empires, les États, qu'elles avaient soutenus jusque-là. C'est dans l'histoire religieuse qu'ils lisaient l'histoire politique et civile; la mort'des dieux leur enseignait par avance la mort des peuples. Lorsqu'aucun temple n'avait encore chancelé, que les sacerdoces orientaux étaient dans une paix profonde, quelles v^ix étranges interrompent ce silence ! Prophétie contre Babylone! En effet, l'empire des Modes est né à l'écart, il sort de son obscurité; il vient à point nommé subjuguer Babylone. Prophétie contre f Egypte! En effet, Cyrus sort de la cabane des bergers; son successeur est au berceau. Ils se lèvent; Cambyse fait battre de verges les ossements des Pharaons. Prophétie contre Damas et le royaume d'Éphraim! En effet, ces royaumes vont être enlevés comme des nids d'oiseaux par l'oiseleur de Chaldée. Chacune des paroles des prophètes semble être un jugement de Dieu, tant l'exécution est prompte. Du lieu élevé où leurs esprits habitaient, rapides ambassadeurs de la politique sacrée, ils découvrent le plan de la Providence, pendant qu'il demeure encore caché dans l'ombre à tout le reste de la terre.

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^m U RBUGION HÉBRAÏQUE.

D'ailleurs ils ne s'occupaient pas seulement des peuples étrangers, ils ramenaient surtout leurs regards sur la Judée; même le temps où ils parurent fut celui où se débattit la question deTimlépendanee nationale du peuple hébreu. C'est en ce moment suprême qu'ils éclatent, au lieu qu'ils disparaissent également quand l'indépendance est sans péril, et quand elle est sans avenir. Chacun d'eux, à cet égard, a un caractère particulier : Isaïe avertit de loin, c'est lui qui plane de plus haut; il commence le premier à montréï* le danger du côté de la Chaldée ; Jérémie est brisé par l'événement, il se résigne au joug ; Ëzéchiel se relève, la captivité l'exalte ; les animaux des cultes de Persépolis et de Babylone l'emportent sur leurs ailes ; il marque le chemin du retour; il trace le plan du -second temple. Mais, malgré les différences de situation, les prophètes ont tous la même pensée, la même politique, la même crainte ; en face de l'Orient réuni contre eux, ils invoquent dans le ciel l'unité de Dieu, sur la terre Tunité des peuples, la réunion des tribus, la fraternité ^ entr^ le royaume d'Éphraim et le royaume de David, l'unité du gouvernement, c'est-à*dire l'alliance du sacerdoce et de la royauté dans le sein de la théocratie. Ils imposent ce qu'on appellerait aujourd'hui la centralisation par l'obéissance de toute la Judée à Jérusalem ; et comme emblème de cette unité souveraine, il ne veulent qu'un seul temple, un seul autel, un seul sacrifice sur la colline de Sion. Cependant ils étaient partagés eux-mêmes entre deux pensées. S'ils jetaient les yeux sur leurs peuples, sur ces quelques tribus éparses au pied des colosses des empires assyriens et perses, ils ne pouvaient s'empêcher de trembler. Ils ne trouvaient que détresse, signes de ruines, lar-

* Ézéchiel, XXXVII, 16*22i*

LKS PROPHÈTES. 285

mes, cris, désespoir : et jamais douleur semblable ne sera égalée; car ils voyaient que la Judée, le sanctuaire de l'avenir, allait être dispersée ; d'avance ils pleuraient sur sa ruine inévitable. Au contraire, lorsqu'ils considéraient quelle idée le peuple hébreu portait dans son. sein, ils sentaient bien, en relevant la tête vers Jéhovah, qu'ils avaient pour eux, avec la vérité, ia force invincible; et la pensée ne pouvait leur venir, en leur plus extrême détresse, que le peuple qui s'était fait le temple vivant de Dieu fût destiné à périr, puisque c*eût ét4 admettre la défaite de l'ÉterneL Aussi, toutes les fois qu'ils remontent à cette idée, le désespoir cesse ; loin de craindre, ils menacent ; ils relèvent le peuple hébreu de la poussière, ils saluent son triomphe, ils le couronnent. Ce mélange de douleur et de joie, de désespoir et d'allégresse, ce sentiment de tout ce qu'il y a de plus faible, la Judée, de tout ce qu'il y a de plus puissant, Jéhovah, cet écho, ce dialogue de l'infinlment petit et de l'infiniment grand, voilà le drame divin qui ne se retrouve que dans le génie hébraïque.

On a demandé si les prophètes avaient une vue claire de l'immortalité de l'âme. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils avaient foi à l'immortalité terrestre du peuple hébreu. Ce royaume était le vase qui contenait l'esprit de l'Étemel ; il pouvait être brisé dans sa colère ; il devait être réparé pour sa gloire. Lorsqu'on effet le prophète a chanté les funérailles de son peuple, il ne tarde pas à célébrer sa victoire sur le sépulcre. Et ces idées n'appartenaient pas seulement aux voyants; c'étaient celles du peuple entier, que Ton peut considérer, dans la suite de sa vie, comme un unique prophète qui vit depuis Moïse jusques aux Machabées. Même dans Texil, sous le fouet des archers de Chaldée, lorsqu'il est entraîné, les mains

"m U UELIÛIOM UËliltAÏQUK. .

liées derrière le dos, il va conduit par un songe sacré ; en vain il marche les pieds nus sur le sable du désert ; rien ne peut le réveiller. Il descend les tristes degrés de la servitude, il croit monter les degrés du trône du monde; tant il est vrai que la seule idée de Jéhovali Ta investi d'une royauté que rien ne peut abolir. Esclave dans la Chaldée, il se sent, par la puissance de son dogme, le souverain de la terre.

Combien, au reste, ce serait atténuer les prophètes, de ne voir en eux que des tribuns du désert! Ils ne brisent les peuples les uns par les autres, la Judée par la Chaldée, la Chaldée par l'Assyrie, TAssyrie par la Perse, que pour faire éclater davantage la puissance de leur Dieu seul debout au milieu de ces ruines ; ils ne heurtent si violemment les empires les uns contre les autres, qu'afin d'en faire jaillir l'ange lumineux dé Jéhovah. Loin d'être enfermés étroitement dans l'enceinte d'une cité, d'une race d'hommes, ils sont, comme la tradition les appelle, des orateurs de Dieu qui lisent l'avenir là où il se forme, c'està-dire en Dieu même. Telle est la hauteur de leur trépied, qu'ils embrassent tout l'horizon de l'histoire, et que chaque siècle est compris comme un flot dans cette vision de l'océan des temps ; car ils ne prophétisent pas seulement une série d'accidents, d'événements, comme les oracles grecs, ils annoncent un changement social, une ci lé, une humanité nouvelle. Le règne de David est pour eux un âge d'or qu'ils étendent à tout l'avenir. Us voient d'avance, avec la restauration de ce règne idéal, Tunité de Dieu s'emparer de la terre, et cette idée réparer le vieux monde. C'est dans ce sens que Ton a dit avec raison qu'il Y a plus qu'une république de Platon dans un seul chapitre d'Isaïe. Eu effet, les prophéties ne se sont-elles pas accomplies? L'unité des Élohim n'a-t-elle pas trioniplié?

Jéhovali, esclave dans Babylone, n'a-t-il pas détrôné le dieu de Babylone? La fralcrnitc des peuples ne succèdet-elle pas à Tantique inimitié? I/Ancien Testament ne renFermait-il pas implicitement le Nouveau, comme le bouton renferme la fleur? La face de la terre n'a-t-elle pas été renouvelée comme l'humanité même? Et si ces choses sont encore incomplètes, chaque homme, à son insu, ne travaille-t-il pas pour reconstituer Tempire de David suivant le plan divin aperçu à Torigine par ces hommes divins? Car toutes les pensées de Dieu, aussi bien que ses œuvres, sont enveloppées dans une première pensée suprême; et les hommes qui ont les premiers possédé cette idée, ont possédé réellement la science de tous les temps, de toutes les formes à venir.

Après le retour de la captivité de Chaldée, on s'aperçoit d'une chose extraordinaire. La puissance prophétique est passée; elle s'évanouit dans la bonne fortune. L'esclavage l'exaltait; le tranquille vasselage l'éteint; elle ne reparait qu'un moment sous les Machabées avec le péril d'une lutte désespérée. C'est qu'en reconnaissant la protection de l'étranger, en se pliant à la souveraineté de l'Asie, le peuple hébreu s'est privé de l'aiguillon de l'orgueil et de celui de la (iouleur. Plus il se fait un présent supportable, moins il sent le travail de l'avenir. Jamais l'âme de ce peuple ne rendit de plus grands oracles que sous les verges de la Chaldée, tandis que la paix, sous l'autoriié consentie d'un maître, ne fit que l'assoupir; son âme résignée cesse de dévorer sa chaîne. Au lieu de bondir, on voit les prophètes descendre au ton didactique; les sentences, les proverbes de l'Ecclésiaste prennent peu à peu la place des incantations d'Isaie et d'Ézéchiel. C'en est fait, le peuple hébreu ne vit plus que des promesses du passé; eu perdant l'ii^dépendauce, il a perdu sou trépied. I. 17

286 LÀ HELIGIUN HÉBRAÏQUE.

Dû PRINCIPE DE LA POÉSIE HÉBRAÏQUE. — LES PSAUMES.

Le Dieu suprême de TOrient en s'incarnant dans le monde se développe et s'accroît avec lui, ce qui revient a dire que la création continue indéfiniment, et que les livres sacres ne renferment rien qu'une éternelle genèse. Dans le génie hébraïque, au contraire, deux pages suffisent pour raconter la formation du monde. Elohim crée l'univers par un éclair de *sa volonté, puis il le rejette loin de lui : il s'assied à l'écart par delà tous les ei^ux. De cette idée, quelle poésie peut sortir? Sont-ce de langues narrations, de majestueuses épopées, un Ramayana chanté par les lévites? Non assurément, mais un poème conforme au dieu, rapide comme lui, instantané comme lui, puisqu'il laisse à peine une place au récit, tant sa volonté est prompte à se faire obéir.

Où tout est merveille, la merveille disparaît. I^orsque l'artisan de l'univers en est en même temps l'âme, c'est le surnaturel qui devient, pour ainsi dire, Tordre régulier de la nature. Au lieu que si le créateur est distinct de son œuvre, chaque changement frappe comme une intervention extraordinaire de sa volonté; d'où l'idée de prodige. Née en même temps que celle de la liberté divine, elle entraine après soi l'enthousiasme, le ravissement, l'action de grâce ; et le psaume, qui résume à la fois tous ces sentiments, est la vraie poésie du miracle. Sous sa verge il fait tressaillir les montagnes, tarir les flots de la mer. Dans ses bonds lyriques, il déconcerte les habitudes

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