LA POESIE HÉBRAÏQUE. LES PSAUMES
de l'esprit, comme le miracle les habitudes de la'nature. Que sera-ce si de plus la langue des psaumes a le caractère^ l'accent particulier de Jéhcîvah; si elle semble sortir de sa bouche ardente au milieu du brasier du désert; si en elle tout est mouvement, vie, personnalité; si les attributs sont eux-mêmes des êtres, les êtres des actions^; si les différences des temps sont souvent à peine indiquées ; s'ils sont quelquefois pris indistinctement l'un pour l'autre; si le présent tout entier manque d'expression dans lesverbes, comme un point indiscernable entre le passé et l'avenir? Ne sera-ce pas la grammaire de l'Éternel, ou tout au moins celle d'un peuple qui, privé de la possession, de la conscience de l'actuel, sent, pour ainsi dire, hors des limites précises de la durée? Que l'on cherche dans une langue semblable les formes de l'épopée, celles du drame, on découvrira à leur place un hymne éternel qui s'accroit d'âge en âgç, en même temps que le livre de la loi se développe peu à peu avec le, génie et l'institution du sacerdoce. Le recueil des psaumes contient des chants qui>appartiennent à presque toutes les époques de l'histoire des Hébreux, depuis les temps de Moïse* jusqu'à ceux des Machabées. Echo des générations, ce chœur fondamental du peuple se fait entendre avec plus de force sous le règne de David. Les chants qui appartiennent à cette époque deviennent le modèle sur lequel se forment tous les autres; ce qui explique pourquoi la tradition les rapporte indistinctement au même auteur, quoique, avec un peu d'attention, il soit possible de discerner le ton par-
* C'est ce que Spinosa exprime avec une admirable concision dans sa Grammaire héàratque, p. 54. Infinitira nihil mihi aliud sunt quam adjec' tiva substantivata. ^ Cf. Gesenius, Ijehrgebxude der Hehrsâsdien Sprache, p. 190, 226, 259.
« Ps. xc. — Ewald, die Psalmen, p. 30.
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liculierde chaque époque : d'abord, la confiance de l'oint du Seigneur, l'accent calme, majestueux, pendant Taccord de la royauté et du sacerdoce; puis, après le huitième siècle, l'accent déchirant de la captivité de Babylone; puis l'accent enthousiaste du retour, l'inspiration plus simple du premier temple, le génie plus liturgique du second, etc. De ce trône de poésie qui s'accroît avec le temps, la figure de David s'élève de plus en plus, portée sur les cantiques de la Judée. Il s'assied aux côtés de son Dieu sur la montagne sainte. [1 plane sur l'histoire, comme la personnification idéale, le Férouer d'Israël. Et la pensée de chaque temps concourant à ampUfier, à orner cet idéal, il devient l'image de toutes les espérances et l'emblème permanent de l'avenir. Voilà pourquoi ce grand chœur triomphal des psaumes ne cesse de s'augmenter dans la paix comme dans la guerre. Il s'accroît, il résonne aussi longtemps que dure l'existence du peuple hébreu, il s'achève avec elle. C'est à lui que tout se rattache, prophètes, historiens, moralistes; il marque en quelque sorte par son rhythme plus ou moins hâté les battements de la vie dans la suite des générations. Tantôt l'accord des voix se brise; le peuple semble descendre dans l'abîme par des degrés sonores. Vous le suivez au loin, qui se perd dans les sables; puis voilà l'écho qui se meurt sous les saules dans la captivité. Tantôt il ne reste qu'une seule voix qui gémit dans la nuit; c'est celle d'un roi nouvellement oint, d'un prophète, d'un berger, d'un lévite oublié dans les ruines : le reste de Juda semble perdu et le concert fini ; mais toujours, après quelque temps, le chant de triomphe renaît; le chœur liturgique éclate de nouveau. Le peuple muet sort de la poussière avec toutes ses voix ; l'image du roi idéal reparaît plus resplendissante au milieu des hymnes qui se rallument ; la porte de la cité de Dieu se rouvre :
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VOUS ne savez si vous assistez au triomphe du passé ou au triomphe de l'avenir.
Au milieu de ces sentiments inspirés par le génie du sacerdoce et de la royauté, il en est d'autres qui ne trouvaient aucune expression dans le reste du monde. Les espérances cachées, les pensées cuisantes, les misères dont se compose le fond de la vie intérieure, se couvrent de la majesté d'un roi de Juda ; car la personnalité de l'hommea éclaté avec celle de Dieu. Partout ailleurs, les divinités ne se plaisaient qu'avec les colosses; elles conduisaient volontiers les astres dans leurs demeures ; mais elles laissaient sans s'inquiéter les pensées privées s'égarer dans la nuit des esprits. Il n'était pas même permis d'invoquer en secret les Immortels*. Voici au contraire un Dieu qui habile par delà tous les mondes, et qui, dans cet éloignement, écoute les plaintes encore muettes au fond du cœur. Il traverse l'immensité, il arrive pour prêter l'oreille; il fait entrer l'homme dans l'intimité de l'infini. Ses rapports avec lui sont ceux d'un chef de la tribu patriarcale. Il est le père ; Israël est le fils *. Telle est la sainte famille de l'Ancien Testament, rude famille, il est vrai, terrible paternité sans la Vierge et sans la mère. Le châtiment n'épargne pas Fenfant.
On retrouve par intervalles dans les psaumes comme une réminiscence du Rig-Véda. C'est -tin souffle de la haute Asie qui pénètre, on ne sait par quel chemin, dans l'âme de la Judée. Répété sur tous les sommets de In terre, le premier cantique des patriarches éclate dans toute sa puissance sur la colline de Sion, et l'Orient a deux échos qui s'appellent à ses deux extrémités. Quand
* Herod., Ub. I, c. cxxxii.
* On sait combien cos mois fila de Dieu, DTlSî* ^312» s**"* t'rciqiients dans riîcritiir(».
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l'Himalaya dit : Indra ^, le Liban répond : Jéhoyah. Bien que, au reste, la poésie hébraïque soit loin de la rudesse première de ces cantiques indiens, et qu'elle marque même une société comparativement moderne, elle rappelle encore par plusieurs traits l'enfance de la tribu ; elle n'a point encore trouvé d'autre artifice pour les vers que de répéter deux fois la même idée; elle balance son rhythme, ^omme David sa fronde, avant de lancer sa pensée au but. Mais si son vêtement est rustique, elle est royale par le cœur et par l'âme; elle est faite pour danser en des jours dé fête autour du tabernacle; et sans rechercher ici quels psaumes appartiennent spécialaneât à David*, ii faut reconnaître que c'est avec raison que l'on a couronné de ce nom une poésie qui a tous les caractères du berger et du roi.
La poésie des Hébreux n'est pas toute enfermée dans la louange ou dans la prophétie. Elle connaît aussi le doute avec le blasphème. Son monument le plus achevé
* Comparez aux psaumes lxxxix, av, ckiv, le fragment suivant du Biff- Véàa : « Tu as fait la terre pour nous, à rimage de ta force. Tu environnes réther, l'air, le ciel. Tu es le tuteur des cieux. Tu remplis tout de ta grandeur. Personne assurément n'est semblable à toi; ni le ciel ni la terre ne peuvent te contenir, et les torrents de l'air ne vont plus jusqu'à ta borne. Seul, tu as fait tout ce qui est hors de toi. » (Rig-VédOt Bosen, p. 104, 405.) — Voy. die Psalmen. Ewald, p. 98, 209, 305, 375.
* Voici les seuls psaumes que M. Ewald, par des raisons plus ou moins arbitraires, attribue au temps de David. Ce sont les psaumes xi, vu, m, iv, xxvn, XXIII, B, ex, XX, vi, xin, xxx, xxxn, xxiv, xvin, tvi, xivin, lxxvi, Cl, XXIX, vm, XIX, xxrv, xv.
semble même fait pour détruire tout ce que les autres établissent^ G*est le poème de Job, sublime défi jeté par l'homme à Dieu au milieu de son temple. Quel est le rapport de ce livre avec le reste des Écritures? Comment du sein de la foi a pu naître Tincrédulité la plus prophétique? Est-ce rinspiration d'un ange révolté et caché dans le Saint des saints? Est-ce un jeu de l'esprit, qui s'amuse à déchaîner les forces de Tabime? Plutôt que d'entrer, dans ces contradictions, plusieurs écrivains ont mieux aimé les rapporter à une origine étrangère, quoique, en effet, il n'y ait pas dans l'Ancien Testament un livre qui tienne plus profondément que celui-là aux racines mêmes de la religion hébraïque. Plus il parait s'en éloigner, plus il s'en rapproche, en effet; de sorte que loin de songer à le retrancher de la Bible, je ne saurais comprendre la foi de Moïse sans le blasphème de Job.
Jusqu'ici il a été aisé de concevoir quelle paix l'intelligence humaine a dû puiser dans la révélation de l'unité de Dieu. Reste à voir les contradictions que cette idée apportait avec elle. La première était la question de l'origine du mal, d'autant plus embarrassante qu'elle n'existait pas même dans les cultes du reste de TOrient. D'où venaient l'injustice, la douleur, dans la nature et dans l'homme? Ils répondaient : Le mal vient des dieux méchants, qui luttent éternellement contre les dieux bons.. Abriman combat contre Ormuzd, Typhon contre Osiris, Siva contre Brahma. De là le triomphe de l'iniquité dans la société civile; de là les reptiles, les poisons, les monstres dans l'univers organisé. La question ainsi résolue par le fait, l'Orient tout entier put s*endormir sur cette énigme, sans se douter qu'elle dût jamais se présenter de nouveau.
Mais, dans la Judée, quand fut proclamée l'unité sou-
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veraine, In lutte cessa en Dieu; elle éclata dans Thomnoe. Ne Yoyez-vous pas, avec ce dogme dans le ciel, s'élever contradictoirement celte discussion sur la terre : Si Dieu est seul, d'où vient le mal *? S'il est le maître, pourquoi l'oppression des bons? S'il a pu façonner le monde à son gré, s'il tient les cœurs dans sa main, pourquoi le triomphe des méchants? Pourquoi l'innocence persécutée? Pourquoi l'injustice couronnée ? En jetant celte énigme dans le monde, le peuple hébreu devait nécessairement y chercher une solution ; il ne pouvait même manquer de commencer par en rester accablé; et si le livre de Moïse avait posé le problème, celui de Job devait tenter de le résoudre. Que l'on ne dise donc plus qu'il est étranger aux Écritures, qu'il est Chaldéen, Iduméen*, Arabe; non, il est Hébreu. Il tient au système de la Bible, comme la réponse tient à la question; le blasphème est ici la démonstration de la foi.
Voyez comment la question s'engage : il ne s'agit pas seulement du livre le plus poétique^ des Écritures; on peut encore y retrouver, sous des formes orieritales, les arguments qui, en de ses sens opposés, n'ont plus cessé de tourmenter l'esprit de l'homme. Fondé sur une ancienne tradition, le poëme (car il est impossible de le prendre pour un livre historique) commence dans le ciel. Satan n'est point encore irrémédiablement privé de la présence de Dieu. Il entre dans ses conseils comme un de
• Philo Jtfdxus, p. 138.
'^ Ilieron., Pnef. in Daniel. — Herder, von Geist der Ehrxischen Poésie, 1. 1, p. 4i(5. - De VVette, Einleiiimg in âtu AU. TesL, 363. — Ewald, dûê Buch Job, 48, 19, 21.
' Les parties du livre de Job que l'on considère ordinairement comme apocryphes sont le prologue et l'épilogue, les discours d'Elihu, les clia> pitres XXVII, xxvni. — Cf. de Wette, FAnleif in dos Alt. Teitt.p. 358, 364. — Ewald, p. 207.
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ses anges familiers ; il lui propose de tenter Thomnie le plus juste de la terre, afin de voir si sa vertu se changera en blasphème. Job, qui doit servir à cette expérience solennelle, est soudainement frappé. C'était un prince puissant, un émir; le voilà étendu sur la cendre. Pourtant il n'a jamais fait que le bien. Le sentiment de Tinjustice se soulève en lui; il fait le procès à Dieu. Il est juste, et il souffre. Pourquoi cela? De cette question au doute il n*est qu'un pas; seulement le scepticisme du philosophe oriental n'est pas celui des temps modernes. C'est un doute qui, doutant de lui-même, s'arrache avec remords aux fondements de la foi accoutumée; c'est une incrédulité naissante mêlée encore à l'hymne, à l'adoration, comme un serpent du désert caché au fond du tabernacle. On a trouvé des contradictions dans les pensées de Job; d'où l'on a conclu que ce livre est formé de fragments écrits à des époques différentes. C'est le cœur de Job qui est partagé, ce n'«st pas son poëme. Il s'effraye de ses propres pensées; avant d'entrer plus avant dans la voie du scepticisme, il voudrait retourner en arrière ; mais il ne le peut ; il est engagé dans un chemin qui n'offre point d'issue; il se débat contre lui-même. Sous l'aiguillon du désespoir, sous la morsure de l'injustice, il bondit comme un lion, tantôt dans la foi, tantôt dans l'impiété. Il prie, il adore, il renie, il chante, il blasphème en même temps. Son âme, dans ces mouvements violents, s'est élancée loin de la vieille loi mosaïque; poussée par un orage intérieur, elle traverse par intervalles le Christianisme luimême. Jamais torture morale n'a fait éclater de semblables oracles. Ce qui les rend plus sensibles, c'est que les amis de Job, encore enfermés dans l'esprit de la vieille loi, ne comprennent rien aux transports, aux fureurs toutes divines de cette ame que le désespoir rend pro-
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phète. Ilg n'ont que l'int^I^ence du passé; ce sont de véritables pharisiens en présence de ce Christ de TAncien Testament. Comme toute la question roule sur rexistencè du mal, ils commencent par le nier d'une manière absolue. Sur cela^ Job montre ses plaies ; il s'écrie qu'il est juste. Ses amis lui contestent son innocence; ils lui supposent/ils lui forgent quelque crime caché; ils le condamnent. De degré en degré, cet homme est conduit par la discussion même à voir disparaître son dernier appui avec le sentiment de son intégrité. Ne se confiant plus à Dieu, ni au monde, ni à lui-même, la dispute achève de détruire ce qui lui reste d'espoir. Mais, dans ce moment suprême, dans cette agonie morale, alors qu'il se roule au plus profond de Tabime, soudain, par on ne sait qud miracle intérieur, il entrevoit l'espérance de Timmortalité. Vie éternelle, résurrection*, ces. mots, qui n'avaient jamais été prononcés, brillent là, dans cette tempête morale, comme un éclair dans une nuit ténébreuse. Ce n'est, en efTet, qu'un éclair qui s'évanouit, pour faire paraître plus profonds la nuit et Tabîme qui lui succèdent; car les ^mis battus sur tous les points se retranchent dans une banalité sublime; ils font Téloge de l'univers, de la belle ordonnance des cieux, des lois immuables des saisons. Qu'est-ce que tout cela fait à la question? Que m'importe que les cieux soient bien ordonnés, si le désordre est dans le coeur? Que me fait le repos des océans, si la tempête et les invincibles aquilons se déchaînent au fond de l'âme de ce juste? C'est renoncer à la question; ce n'est pas la résoudre : aussi Job s'empare de cette idée. Las de s'adresser à des hommes dont la raison chancelle et fuit devant
« Job, xa, 25, 26. — Umbreit, Theologische SMietty 1840, heft i, S. 241, 242. — Ewald, 484-iî>2.
la vérité, il voudrait jouter de raisonnements avec Dieu lui-même; et toujours il triomphe amèrement, quand il ramène, avec la logique du désespoir, ces mots qui résument toute la question : Pourquoi donc vivent les méchants, et sont-ils gorgés de richesses? Quare ergo impii vivnnî et corifortati divitiis?
Les amis sont réduits au silence, puisque Job a pour lui les faits, et qu'ils ne peuvent les nier. En ce moment, la nue s'ouvre ; un nouvel interlocuteur vient se mêler au débat. L'Éternel lui-même descend du ciel, et vient plaider sa cause contre Job. Je me trompe : ce n'est pas une discussion qui continue ; rÉlernel ne s'associe pas aux amis qui ont voulu le défendre; il renie la sagesse de ces âmes vulgaires; il repousse leur encens banal et leur foi surannée; il aime mieux encore l'impiété délirante de Job, parce que cette incrédulité apparente est pleine du Dieu de l'avenir, et que ce cœur se déchire par une surabondance de vie. Cependant il se retourné contre lui; il l'écrase d'un mot. Vous connaissez cette ironie sublime : « Où étais-tu, quand' je posais la terre sur sa base, quand je disais à la mer : Tu n'iras pas plus loin? » Ce n'est plus là une discussion; c'^st la voix du tonnerre, c'est la poésie de la foudre qui jaillit de la nue, et met en poussière la raison mortelle. Elle pleut des cieux comme une pluie d'orage, au milieu d'éclairs et de tonnerres retentissants. Le raisonnement tombe, la logique disparait sous ce flot de magnificence. Job se tait; il est vaincu, non par la persuasion, mais par la violence que lui fait le sublime; son œil est ébloui plutôt qu'éclairé par ce torrent de l'éternelle splendeur.
Aujourd'hui, à quatre mille ans d'intervalle» dirai-je (fue ces réponses satisfont à la question? Loin de là; elles la tranchent, elles ne la résolvent pas* Eu elTet, l'Éternel
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vante la sagesse qu'il a inontrée dans la création de la nature extérieure, dans l'organisation de l'aigle, du cheval; de Téléphant; mais si Job eût pu se redresser un moment, n'aurait-il pas répondu à ce terrible adversaire : a Pourquoi donc ne m' as-tu pas donné les écailles et la cuirasse de Léviathan contre les blessures ef la morsure de la pensée? Pourquoi ne m'as-tu pas donné la félicité de l'aigle dans la mie? Pourquoi ne m'as-tu pas donné l'indépendance et la joie du cheval dans le désert? Il respire les vents qui passent, et il est heureux; et moi, je fais le bien, et je souffre I Ah I c'est que tu as dépensé ta sagesse dans ces œuvres mortes, et tu n'as plus trouvé pour moi que le désordre et le chaos, que tu n'as pu débrouiller et régir dans mon cœur. Tu as préparé avec soin la pâture de l'épervier ; mais tu as oublié la pâture de mon âme , ])lus tu as mis de noblesse dans ces créatures d'argile , plus aussi paraissent profonds mon abaissement et ma ruine. Tu as fait la splendeur des cieux pour mieux insulter à ma misère, et tu as donné aux étoiles leurs couronnes pour mieux te railler de mon esprit. »
Où sera donc la solution des difficultés apportées dans le monde par le Mosaïsme? Où-elle sera? dans le Christianisme. En effet, le drame est né dans le cœur, H doit se dénouer dans le cœur; et les objections de l'ancienne loi sont insolubles, le désordre du monde moral est flagrant, tant que, pour rétablir la balance, on n'y oppose pas le poids de la vie à venir. L'immortalité chrétienne peut seule rendre raison de l'inégalité du bien et du mal, dans les termes où elle a été posée par le poëte hébreu. Non. il ne suffit pas, pour que l'équilibre soit conservé, que Job acquière de nouveaux troupeaux de génisses, qu'au lieu de ses tils ravis avant Tâge, il en retrouve sept autres. Pour absoudre la justice éternelle, il ne suffit pas que ses
Là philosophie H^ÂÏQUë. job. 297
parents lui apportent une pi^P d'argent ou une bague d'or. Il me faut encore que Job ait la possession des deux de l'Évangile, que ses fils viennent au-devant de lui dans les royaumes invisibles, là où il n'y a plus de contradictions, plus de méchants, plus de ruines; je veux, non pas seulement quelques années terrestres, mais des siècles de siècles, pour guérir ses blessures, puisqu'elles sont infinies. Alors le mal est réparé, l'injustice corrigée, la question résolue. La tragédie commencée dans l'ancienne loi s'achève dans la nouvelle; et si j'ai pu dire ailleurs que le drame de Prométhée n'avait de dénoûment possible que dans le Christianisme, comment ne le dirais-je pas du drame de Job?
Essayez de découvrir dans l'esprit de l'ancienne loi une solution à ces énigmes, vous n'y réussirez pas; le sens du poëme restera incomplet aussi longtemps que vous ne Tachcverez pas vous-même à la lumière de TÉvangile. Car il ne sert de rien de dire qu'il a pour but d'enseigner la patience dans Tépreuve, puisqu'il reste toujours à se demander : A quoi bon l'épreuve, quand le mal souffert sui'passe la récompense promise? Ce qui fait la grandeur de ce livre, c'est qu'en dépassant la mesure de l'Ancien Testament, il appelle, il provoque nécessairement: des cieux nouveaux. C'est aussi là ce qui le rend si pathétique. On sent que ces cris désespérés ne trouveront de réponse que dans une autre société. Le Christianisme vit au fond de ce blasphème; il coipaence à poindre, il se cherche luimême dans la nuit du pharisaïsme. Le poëte est à l'étroit dans l'antiquité sacrée, il tend les mains à l'avenir, il n'embrasse que le désespoir; car Moïse a posé la question. Job la discute, le Christ seul l'a résolue.
On en peut dire autant de la plupart des autres parties de la Bible. Tandis que les religions du reste de l'Orient I. 18
forment chacune un s^Rme défini , qui se suffit à luimkney le Mosaïsnie, c'est-à-dire Tunité de Dieu sans l'immortalité, n'est que la première période d'une religion qui attend d*étre consommée par une nouvelle loi. L'Ancien Testament est plein de questions qu'il abandonne à la dispute du monde. Révolutions sur la terre et dans le ciel, égalité, unité du genre humain, question du bien et du mal, sur tout cela il interroge. Le Nouveau seul répond. Dans Tun sont des vides, des abîmes, dont Timaginalion s'épouvante; il semble que l'on est errant dans le désert, toujours sublime, mais dont nul n'entrevoit l'issue. Tout est grand, mais d'une grandeur eiïrayante; la pensée s'élance; elle tressaille, elle bondit, comme si elle cherchait l'avenir. Dans Fautre, tout est calme, tout se suit; l'homme a trouvé ce qu'il cherchait; l'inquiétude de l'esprit a disparu, le système est achevé; la paix, compagne de l'ordre, respire en toute chose.
C'est dans l'esprit du poëme de Job que je cherche les marques du temps où il a été composé. Plusieurs écrivains, Bossuet à leur tête, le pls^cent dans les époques les plus anciennes, ou même l'attribuent au génie de Moïse : à quoi il est facile d'opposer que dans aucune histoire le sceptidsme n'éclate avec la révélation; qu'il faut pour le connaître avoir beaucoup vécu, puisqu'il est le commencement de la mort; qu'ainsi il e$t toujours plus près du tombeau que du berceau. Combien un scepticisme aussi réfléchi, aussi subtil que celui de Job, ne suppose-t-il pas d'expériences désastreuses I Le moyen de croire que Moïse, le premier instituteur, soit en même temps le premier blasphémateur! Est-ce au sortir de la mer Rouge, encore tout trempés des eaux du miracle, que le désespoir a assailli le cœut des Hébreux? Non, assurément; cette philosophie appartient à leur âge mûr,^ sinon à leur déclin;
LÀ PHILOSOPHIE l||g||iÏQUE. JOB. 291)
les tristes ombres de la captivité pèsent sur efle, ^t.tâiit au plus puis-je consentir à la faire remonter jusqu'au temps d'Isaïe. '••
n est vrai que ce n'est point là le jdernier mot du scepticisme hébraïque. S'il a fallu plusieurs siècles pour descendre de Moïse à Job, pept-être n'en a-t-il pas fallu beaucoup moins pour descendre de Job à l'Ecclésiaste. Dans ce dernier livre, la révolte a cessé, l'imprécation s'est éteinte sous la glace de râgc. Quelle froideur î quel amer renoncement, quelle lassitude! tout marque le doute irréparable d'une vieillesse exténuée. Où est le génie prophétique? il n'en reste plus june seule étincelle sous cette cendre livide; c'est la vie qui tarit avec l'espérance. Trop de vœux ardents ont été déçus, trop d'attentes frustrées; le désir même a disparu ; rien ne subsiste que le dégoût dti ciel* et de la terre. Quand après avoir parcouru, au milieu des incantations des prophètes^ tant d'époques affamées d'avenir; après avoir vu les uns après les autres, dans un chemin de miracle, les patriarches, Moïse, les jugea, les rois, à la recherche de la cité promise; tout ce qu'il y a d'éclatant dans la nature et dans le génie de l'Orient; tant d'enthousiasme, de douleurs, de triomphes, de défaites, d*exils si héroïquement supportés dans la pensée du royaume futur; lorsqu'après avoir suivi ce peuple frappé dé verges jusqu'au bout dans sa voîîb douloureuse, vous entendez, pour dénoûmentdè taiit d'espérances surhumaines, ces mots sortir du temple i.FôJîi^^ des vanités, tout est vanité; rim n'est nommu sans le soleiiy il semble que ce soit là le consummatum est de l'Ancien Testament, (fue le tabernacle se brise, que Je-
* VEccléë'mle, m, 11», 20. — Kwa!d,Kaftd^//^i8U, 207. —De Welle,
mo \A BËU|^N HÉBRAÏQUE.
h^yali^lm-mênie ait sa c^:, et disparaisse enseveli dans cette morirde la pensée. Depuis ce moment, le Père, privé de l'avenir, îcîbfcimence sa passion sur un froid Golgotha. Il est temps (îjueTlepTijs arrive pour recueillir son héritage. L'Orient s'abandon^ie; il s'affaisse sur lui-même. L'ancienne loi se meurt : quand viendra la nouvelle?
SUITE. COMPARArSON DU SCEPTICISME ORIENTAL ET DU SCEPTICISME OCCIDENTAL.
Les pensées déchaînées par Job ne se rendorment plus. D'âge en âge, chaque société ajoute un acte à celte tragédie que Tesprit joue avec lui-même. A pein^ fermée l'abîme se rouvre : la discussion recommence. Sans pouvoir répuiser, les interlocuteurs, les dieux même se succèdent. Comme de faux amis , les siècles ne cèdent de réveiller l'intelligence humaine sur sa couche de cendre. L'Orient renvoie l'énigme à l'Occident, Job à Prdméthée, Proraé-: thée à Hamlet, Hamlet à Faust. Le dénoûment s'éloigne; quand on croit le saisir, il s'ajourne jusqu'à l'éternité.
Le génie grec a le premier rencontré la même question qu'avait débattue le génie hébraïque. Comment l'a^-il traitée? Par le Prométhée d'Eschyle, qui dans les chœurs de ses drames est tout oriental, et va quelquefois jusqu'à rappeler Isaïe. Prométhée, comme le Titan hébreu, a fait le bien ; il a donné aux hommes la parole, la justice, les arts célestes; c'est pour cela qu'il est châtié par Jupiter, comme Job l'est par Jéhovah. Voilà le fond de ressemblance entre les deux poëmes ; seulement le génie grec