LE SCEPTICISME ORIENTAL ET OCCIDENTAL
conserve jtrsquê dans l'appareil de la torture un soin de la beauté visible, dont ne se soucie guère le désespoir oriental. Prométhée n'est pas couvert de plaies ; il est artistement enchaîné par le dieu du feu au sommet d'un mont sacré, d'où il est donné en spectacle à toute la terre. Des amis viennent le visiter dans son supplice : c'est le vieil Océan ; ce sont les filles de la Mer, aux ailes humides. Ils sont émus d'une pitié plus sincère, plus humaine, que les tristes amis du Prométhée de la terre d'Uz ; mais leurs conseils sont presque les mêmes. Qu'est le Titan, pour lutter de pensée, de sagesse avec les dieux olympiens? Qu'attendre de cette révolte intérieure contre le maître des cieux? il faut soumettre son esprit; à cette condition cessera la torture. Jusqu'à ce moment, la marche des deux drames est semblable. Voici en quoi ils se séparent : Job et Prométhée ont tous deux le sentiment de leur intégrité méconnue; mais l'un s'arrête au doute, Tautre va jusqu'à l'imprécation ; il porte en lui l'esprit de l'Occident; il brave, il menace, il injurie, il provoque les cieux. Dans le vertige de la douleur. Job est encore subjugué parle souvenir de Jéhovah. Quand même son intelligence n'est pas satisfaite, il ne laisse pas de s'humilier sous la majesté suprême. En Grèce, l'orgueil humain a fait un pas dé plus. Que faudraît-il à Prométhée pour être délié du rocher? Un acte de foi dans les divinités olympiennes ; moins que cela, une parole d'éloge, un signe de regret. Hermès, messager, vient lui-même le supplier de cesser un moment sa résistance. N'importe, les tout-puissants n'auront pas une parole de Prométhée. Non-seulerfient il les brave sous le vautour, mais il prophétise leur chute; il leur renvoie leurs opprobres, et c'est en vain que les dieux eux-mêmes paraissent au milieu des éclairs, comme l'Eternel dans la dernière scène de Job. Les éclats de la
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foudre réunis contre la poitrine du Titan ne peuvent le soumettre à la résignation. Les tempêtes, les aquilons infernaux, en consternant la face de la.terre, laissent debout cette intelligence rebelle, qui du milieu de sa ruine poursuit encore de son exécration les cieux d'où pleut Tiniquité. Le blasphème de la poésie hébraïque est un acte de foi en comparaison de cette révolte implacable de la poésie athénienne ; car voyez quel chemin Thomme a fait dans la révolution religieuse 1 Le doute, au lieu de chanceler sur un sable mouvant, a désormais la fermeté d'un parti irrévocable. Le génie grec a porté la précision de ses formes jusque dans son scepticisme. Qu'est-ce, en réalité, que cette figure de Prométhée, sinon l'image de l'esprit hellénique, qui repousse pour jamais les dynasties des dieux orientaux? Plus de sacerdoce 1 plus de castes! plus de symboles aux faces de serpents et d'ibis I Les religions de la nature vont tomber sous le blasphème de la philosophie. Rien ne pourra faire rentrer sous l'ancien joug le génie grec, véritable Titan qui ne se soumet qu'à luimême ; et il n'est pas de vautour attaché à son sein qui Tempêche d'exhaler dans le monde son âme de colère. Lorsque Eschyle écrivit son poëme, il n'avait pas assurément la conscience réfléchie de ces idées ; mais elles s'agitaient confusément au fond de son intelligence; c'est même de cette demi-obscurité qu'a pu sortir ce colosse de poésie qui, sur le seuil des deux mondes, figure la première révolte de l'esprit de l'Europe contre celui de l'Orient. L'homme, pour la première fois, abjure le joug de la nature, vaste idole qui, sous les traits de l'Asie, s'étale par delà le Caucase.
Poursuivons. L'histoire du doute religieux ne fait que commencer. Des siècles se passent; le Christianisme naît; la société change, et la même question subsiste. A la fin