L'ESCUVAGE ET LES RELIGIONS ORIENTALES. 3H
sophisme qui renversait tout ne respectait que l'esclavage; par où il est aisé de voir qu'un pareil assentiment reposait non pas seulement sur la violence, mais sur la consécration d'un principe : c'est ce principe que je voudrais découvrir.
Point de polythéisme sans esclavage; j'en conclus qu'un certain rapport doit exister entre l'un et l'autre. De cette première idée, si je passe à l'examen plus attentif du Paganisme, je m'assure bientôt que la servitude originelle y est écrite en caractères ineffaçables. Les peuples orientaux et grecs admettaient entre les hommes des inégalités natives telles, que les uns, étaient de droit divin les serviteurs des autres. Je ne m'en étonne plus. Pour fondement de cette opinion, ils admettaient des dieux esclaves. Comment échapper à la servitude ? ils l'avaient consacrée dans le dogine. Levez les yeux vers le ciel du polythéisme : que voyez-vous ? De sphère en sphère, une hiérarchie de divinités différentes de races ^ et quelquefois de couleurs, qui relèvent les unes des auj^es par un éternel vasselage. Au faîte de cette organisation, un Osiris, un Jupiter Tyran, semblable à un Pharaon, à un Agamemnon terrestre; audessous de ce maître, une oligarchie de grands dieux oisifs, satrapes, patriciens immortels, qui ont accompli leur tâche quand ils ont respiré l'encens et vidé leur coupe d'ambroisie; à leurs pieds, un peuple de démons inférieurs, véritables^ prolétaires qui se consument eu stériles travaux, loin des clartés du jour. Ne sont-ce pas des esclaves diligents, ces Titans qîii, les fers aux pieds et aux mains, sont enfermés pêle-mêle dans les ténèbres, comme dans un ergaslule du Tartare, ces rameurs célestes qui remorquent les planètes dans leurs nacelles
« Hérod., Il, 145. — Diod. Sic, I, p. 12. — Plut., de h. et 0«., xxii.
d'or, ces Cyclopes qui, dans un atelier de géants, forgent nuit et jour les flèches ardentes du soleil, le trident de Neptune, sans compter cette tourbe de Telchines, de Cabires phéniciens, qui polissent les métaux et réparent l'univers vieillissant? Tant d'ouvriers infatigables, cachés dans l'intérieur de la terre, dans les plis des nuages, dans les grottes des mers, aux pieds de bouc, à Toeil de flamme, toujours courbés sur leur œuvre, sans joie, sans sourire, sans repos; ces génies égyptiens à face d'oiseaux de proie, cpii soutiennent sur leurs épaules la voûte des cieux; ce Prométhée, lié plus étroitement au rocher que le serf à la glèbe, n'est-ce pas là une plèbe divine qui n'a d'autre droit que la douleur sans remède, lé travail sans pécule et sans émancipation ?
Par la cité céleste jugez de la cité terrestre : le pis est que le sentiment de l'injustice, la plainte, ne pouvaient même naître dans le cœur de l'homme asservi. Cominent l'esclave aurait-il trouvé son partage inique? Ne savait-il pas qu'il y avait des dieux qui vivaient ensevelis comme lui dans un labeur sans salaire? Le vieux Saturne, enchaîné comme lui, n'avait aussi qu'un jour de liberté*. De qui attendre un afl*rancliissement interdit aux immortels? L'ouvrier ne pouvait être moins résigné que le Cyclope, ni le rameur du Nil moins que le pilote de la nef d'Osiris, ni le berger moins que le Faune errant sans abri dans les forêts. La philosophie même n'avait rien à corriger dans une institution qui ne pouvait ni cesser d'être, ni se modifier, que tout le reste ne croulât avec elle. Polythéisme, esclavage, ces deux systèmes s'appelaient*,
^ Gur autem Salurnus ipse in compcdibus visatur. ([Macrobe, Satumal., ï, c. vin.)
^ A1iquo$ oliosos deos prœfîcit qui a te, Balbe, innumerabiles explicati sunt. (Gc, de fiât, deor., III, 15, 18.)