LB DIVIN DANS L'HUMANITÉ
Je chjerche sans le .trouver nulle part ce premier théologien, cet Orphée qui a dû résumer dans ses hymnes les mystères des sacerdoces asiatiques. Plus on sç donne de peine pour le découvrir, plus il reste évident qu'il a laissé peu de traces. Où sont les vestiges de ces révolu* tions par lesquelles ont passé les croyances orientales S avant de prendre la figure des Olympiens? Monde enseveli, on ne peut ni le ressaisir ni le nier. Puisque les monuments des époques où la Grèce était la néophyte de rOrient ont sitôt disparu, il faut conclure qu'ils répugnaient à la nature de son génie ; nul ne peut la surprendre au berceau. Quand elle se montre, son esprit a déjà sa pleine indépendance. Sa religion étant une œuvre d'art qui éclate dans un récit, on ne voit pas ses dieux commencer à balbutier obscurément dans les langes d'un hymne ou d'un véda hellénique*. Au moment où ils se révèlent, ilsportent Tempreinte de siècles inconnus ; nés du matin, ils racontent des souvenirs éternels. L'originalité de la Grèce est d'avoir brisé ses ébauches; de Tabime du passé, cette fille du chant surgit toute parée de sa beauté, le corps et l'âme déjà achevés, le tempérament formé, la mémoire comblée, comme sa Vénus qui sort nubile du fond des eaux. Quelque opinion que l'on se fasse de ses relations avec l'Orient, il est hors de doute que plus réfléchie, plus élevée, plus policée à ses origines que les sociétés asiatiques, elle appartient à une époque postérieure dans le développement logique de l'esprit humain. Entre le Rig-Véda et l'Iliade est l'intervalle de
* '0 /Aèv Sri Oihi («çTrep xal h ira/aeôç Xôyoç) ocpx^v rt xai TeAeirri^v xat /livx T&v ovTUv ànivTùtv s;(uv. (Plato, de Leç.t IV, p. 128.)
« Platon, Timée, p. 70. — Briefe ûber Homer und Hmodtu, von Hermann und Greuzer, p. 16, 46, 146. — Lobeck, AglaoplwmMf àve de theoiogûe mystiae Grsecort^m caustÈ libri treê, 1829, p. 255, 351 ^ 501.
5â4 LES RELIGIONS GRECQUES.
plusieurs milisations; c'est la différence de Tenfance à la puberté.
Le nora.d'Homère*iie ôgure pas seulement une grande époque de l'art ; il représente encore la première révolution par laquelle la foi du monde s'est changée en poésie. Le premier, il a osé porter la main sur les divinités im^ muables du passé ; il les jette dans le moule de l'humanité; il les estime à cette seule mesure, changeant, altérant les anciens dogmes avec d'autant moins de scrupule qu'il ne se soucie plus de les comprendre*; c'est lui qui soulève le voile de la vieille Isis, et qui traîne au grand jour les figures mystérieuses que les prêtres d'Orient osaient à peine saluer par leurs noms. Peu à peu il fait passer toute l'âme des peuples dans le sein des immortels. Quand cette œuvre fat achevée, au lieu des muets emblèmes de la nature première, on aperçut un aréopage de dieux sociables, policés, éloquents, qui- discutaient dans la nue la politique sacrée. La croyance devint art, l'antique religion fut perdue; mais la terre se sentit pour un moment délivrée d'un immense fardeau. La crainte attachée au mystère se dissipa ; les divinités circonscrites dans la sphère de l'humanité ne pesaient plus à rimagination des peuples; elles répandirent sur le monde une longue sérénité, d'où naquit la civilisation grecque.
De là, si Ton recherche en quel temps l'homme a vécu le plus satisfait de la terre, il est aisé de voir que ce fut pendant le règne de cette religion de poètes. Il avait renoncé à creuser les anciennes questions; où il trouvait un abune, il plaçait une divinité qui en cachait les profon-
* y. De Vépopée grecque, De f histoire de la poésie.
* Hermann, Briefe ûber Homer, p. 79, 159.