‹ Œuvres complètesChapitre 51 sur 67 · LE DIVIN DANS L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

LE DIVIN DANS L'HUMANITÉ

deurs soiis la pourpre. Ces divinités indulgentes, toujours près de lui, jeunes, imprévoyantes comme lui, nées dé l'hymne, le rassuraient constamment sur sa propre destinée : il s'endormit sous leurs regards. Potirvu que la terre vînt à sourire au lever du soleil, qu'avait-il besoin d'en demander davantage? C'est là qu'il avait attaché son âme et ses désirs. Il y'éut un moment de trêve pour lui. Nourri de nectar, sa sérénité fut même si profbndîô| qu'à peine elle fiit troublée par la chute de la société grecque. Les villes tombaient en ruine, qu'il refusait encore de s'inquiéter. Pour le réveiller sur les roses, il fallut que le Christianisme vînt déchaîner en lui une ambition sans limites. Depuis cette heure^ il a regarfé la terre avec dédain. Les plaisirs mêmes des l^ôuverains* de l'Olympe lui ont paru indignes de ses convoitises. Ces prodigieuses contradictions dont parie Pascal sont entrées dans son cœur. Que sont le nectar et Fambroisie pour celui qui a soif de la vie de l'esprit? La vallée de Tempe est devenue une vallée de larmes ; par un contrat héroïque, l'homme a conquis l'infini au prix de Piùfinie douleur.

En ramenant les croyances de l'Orient aux conditions seules de la beauté, Homère avait marqué d'avance le caractère et la destinée de la Grèce ; d'où il est arrivé que ses poèmes ont été la Bible, le livre de la loi * des peuples helléniques, et que lui-même a été pour les Grecs ce que Moïse a été pour les Hébreux. On né reverra pas pour la seconde fois une sociétés' ordonner sur le plaft d'une épopée, comme sur son institution fondamentale. Lycui^gue, Solon, Pisistrate, font rentrer l'un après Paulre la éité dans ce plaii harmonieux. Avant de fee réaliser sur la placé

• Hérodote, VII, 159, 109; IX, 26, 27. - Arislot., PeHt, IH, c. ix, p. 294.

32U LES KËMGIONS GRECQUES.

publique d'Athènes, Tespril de la démocratie avait déjà éclaté dans les discussions, les harangues, les délibérations des Olympiens assis . sur les mur^ des Cyclopes. Alexandre se règle sur le modèle d'Achille; Agésilas^ ^r celui d'Agaraemnon ; les légendes des héros sont pour Tantiquité ce ^ue sont les légendes des saints pour les temps ehrétiens ;. elles fournissent des patrons âur lesquels on cherche à conformer sa yie; en sorte que Tiliade et l'Odyssée sont un grand idéal i^ers lequel la sodété grecque tend par une approximation constante. Lorsqu'à la tin elle croit avoir réalisé son poëme, elle s'éveille dans la loi de l'Évangile.

On pourrait s'étonner que les pensées les plus hautes des peuples se trouvent dans leurs premières années^ s'il n'en était ainsi dans la vie de chaque homme en particu* lier. La révélation pure du vrai rayonne au matin de la vie lorsque les besoins corrupteurs n'ont point encore été sentis. Alors un idéal de poésie, de vérité, une Iliade, une Odyssée intérieure, éclatent dans l'esprit de tout homme qui vient en ce monde; glorieux s'il la suit, pusillanime et médiocre s'il la renie. La Grèce n'a point renié l'image qui lui a été révélée; au contraire, elle a fait du poëme une vérité, de la fiction une réalité, du pressentiment une histoire. D' accord avec elle-même, dans son commencement et dans sa fin, elle s'est réglée sur le rhyihnie de }a lyre du rapsode; lors même qu'elle retourne à la barbarie, elle retourne à Homère.

Après l'^pée, il n'est rien qui ait plus influé que la seuipliire «ur la révolution religieuse. Les images des dieux furent longtemps aussi emblématiques qu'elles l'avaient été en Orient ; les statues de Jupiter à face de bé-

• Xénophon, Heilen.f TII, c. iv.

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lier portaient avec elles leur propre signification. 11 suffisait ' qu'elles fussent conformes au culte de la nature; mais quand Fart* commença, et qu'on substitua à la tête de l'animal celle de l'homme, qui devint pour toujours le représentant du Dieu, ce fut le signe éclatant de l'ère nouvdle. La Grèce eut son moyen âge pendant lequel se débrouillèrent les formes qn'elle devait plus tard élever à la perfection ; et ce qui me frappe ici, c'est que l'art grec débuta d'une manière tout opposée à l'art chrétien ; puisque dans les statues de l'antiquité les corps sont déjà admirables, quand les visages n'ont encore d'autre air qu'une sorte d'imbécillité radieuse^, au lieu que dans la statuaire moderne, c'est par la physionomie, l'expression, la pensée, que l'art commence à se produire. Voyez les mosaïques des églises byzantines I Quelles formes grossières, quelle anatomie barbare! pourtant un esprit saint respire dans tout cela ! En un mot, l'art grec commence par l'imitation de la nature, l'art chrétien par l'idéal ; c'est l'âme qui, chez lui, se fait pour ainsi dire son corps; Tun va du dehors au dedans, l'autre du dedans au dehors. Celui-ci achève d'abord la tète, et celui-là le corps. Cette seule différence ne marque-t-elle pas tout l'intervalle du Paganisme au Christianisnae ?

Ce qu'Homère est aux poëtes, Phidias l'est aux sculpteur$. C'est lui qui fait passer dans le marbre et dans l'airain la révolution religieuse dont Homère a été le législateur. 11 fait toucher au doigt les visions du poëte. Avec la même liberté dont avait usé le vieux rapsode à l'égard des dogmes et des croyances, il recompose les anciens types de la statuaire. Réformateur en même temps qu'artiste, il crée un Olympe palpable. Si de nos jours

* V. les marbre» d'Épne.

on a reproché à Raphaël d'avoir altéré la tradition religieuse du moyen âge, combien une accusation semblabje aurait pu être élevée avec plus de raison au point de vue grec contre les innovations de Phidias I II fut, dans la mesure des choses humaines, un véritable révélateur, d^autant plus que les sentiments de grandeur, de majesté souveraine que son peuple avait éprouvés sur le seuil des temples, il les incarna dans la pierre, en ne prenant conseil que de sa propre pensée. Dans l'œuvre de ses mains les peuples grecs apprirent à connaître la figure, les traits de leurs divinités, comme s'ils les eussent vues de leurs yeux. L'intervalle mystérieux qui les en séparait encore acheva de disparaître; c'est là ce qui confirma pour toujours la sérénité naturelle de leur génie. Aujourd'hui, que reste-t-il de cette vision de l'Éternel dans le buisson ardent de rOlympe? I^s bas-reUefs des temples de Thésée, du Parthénon, peut-être aussi la Vénus de Milo; et si, l'on demande quel est le caractère de ces œuvres qui de notre temps ont été remises en lumière, je dirai que c'est un mélange de l'ingénuité d'Homère, de la correction de Sophocle, de la majesté de Platon ; la beauté physique portée au comble, et telle qu'elle a cessé d'être sensuelle, le naturel dans la sublimité, un idéal qui, répandu nonseulement sur les visages, mais sur les moindres détails du corps, enveloppe les divinités d'une sainte vapeur d'encens. Je dirai encore que c'est la grandeur sans effort, la liberté de la nature même relevée par Fintellîgence, beaucoup d'effet avec très-peu de moyens, le calme, la gravité des cieux olympiens, non pas l'immobilité, mais la vie mêlée de nectar et d'ambroisie, la paix, l'harmôme entre la matière et l'esprit, c'est-à-dire le repos de l'ordre souverain ; après tout cela, j'ajouterai que la parole ne rend pas la perfection, et qu'il faut contempler de ses

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