LE DRAME. 3S
turée du Christianisme, si même Vàme d^Antigone n'y mêlait son parfum. Qu'est-ce donc lorsque la pensée athénienne se rencontre avec la poésie des Psaumes et le Verbe de saint Jean?
On exagère tout, lorsqu'on affirme que les Grecs restaient aveuglément courbés sous le joug de la fatalité. Dans les tragédies, le chœur proteste presque toujours contre la force, et ce que nous appelons aujourd'hui la religion du succès. Pendant que les événements se passent sous ses yeux, il représente la conscience vivante du genre humain. Au milieu des violences de la scène, il conserve les droits de la liberté intérieure. Il appelle la colère du ciel contre le crime heureux; il renvoie le méchant couronné au châtiment du lendemain; il annonce dans les conseils souverains un second dénoûment meilleur que celui auquel on assiste en effet; il garde en réserve les derniers traits de la justice éternelle*; par où Ton voit que ce qui fait la puissance du drame grec est précisément ce qu'on y a le plus méconnu, je veux dire la lutte naissante de la fatalité et de la providence; il est luimême partagé entre elles. Outre que les poètes plaçaient leurs pressentiments, leurs prophéties morales dans la bouche du chœur, sa fonction, au seul point de vue de Part, était de calmer les esprits, alors que Pimpression devenait trop poignante. Conformément à Pesprit de leurs dogmes heureux, ces hommes ne voulaient pas que, dans aucune circonstance, civile ou politique, la douleur se prolongeât sans être embellie bientôt par Pespérance'. Aussi, quand Paction s'était développée, que ces âmes
* Ceci est surlout frappant dans le chœur de VAganiemnon d'Kscliylc. Voyez les dernières scènes.
- Pindar., Isthm , vu. Dupouill.inl uinlcnl iniililc, ivjouissons-nous avec )c peuple, après le leiiips de la douleur.
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athéniennes, si faciles à émouvoir, conunençaient à être oppressées, le drame s'arrêtait pour laisser respirer ce peuple de poètes. Au milieu de son angoisse, des chants harmonieux se répandaient dans Tair comme une rosée. Les nobles larmes qu'arrachait le dialogue étaient rafraîchies par les hymnes. Ainsi se reposant, s' élevant toujours, le drame antique arrivait au dénoûment; cette douleur contenue, tantôt déchaînée, tantôt convertie en pieux dithyrambes, s'augmentait de sa modération même« C'était la douleur de la statue de Niobé. Chez les modernes, malgré Tcclatante exception de Racine, les chœurs n'ont pu s'emparer du théâtre. Nous n'aimons plus assez la beauté toute seule pour souffrir que l'action, en s'arrêtant, nous donne le temps de la contempler et d'y accoutumer nos esprits. Jamais à notre gré elle ne court assez vite. Se précipitant sans repos vers son objet, la scène moderne change incessamment de lieu, d'intérêt, de décoration comme la société même; rien ne la suspend jamais; une sollicitude ardente la pousse au dénoûment, et le poète qui, à l'exemple des anciens, voudrait la tempérer çà et là par un souffle lyrique, aurait peine à lutter contre cette inquiétude du monde qui cherche la paix dans le changement.
Longtemps trompé par la fausse imitation qui s'est attachée à ces modèles, je ne savais que les accuser de froideur, surtout si je les comparais à l'ardente soif d'émotions dont le monde est désormais possédé. Shakspeare me faisait alors oublier Sophocle; mais lorsque je considérai ces œuvres de plus près, je vis bien clairement que rien n'a surpassé jamais l'originalité, la vie, la grâce de cet art souverain, et que plus les imaginations de nos jours sont impatientes, haletantes, plus il leur conviens drait de se reposer par intervalles dans la méditation de
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cette beauté qui doit sa supériorité sur toutes les autres à sa sérénité même.
La tragédie grecque finit par la comédie divine. Homère bouffon, Aristophane renferme dans son épopée la parodie de tout le système social de l'antiquité. Je crois voir sur le fronton d'un grand temple le masque colossal d'un «atyrequi, le fronl chargé de lierre, se raille de la création tout entière. Ce qui donne à cette figure son véritable sens, c'est que dans la société orientale que nous venons de parcourir, dans ce vaste .berceau du genre humain, il n'est pas un seul monument consacré de Fart comique. Jusqu'ici tout, dans le passé, a été pris au sérieux, choses, hommes, croyances. F^a candeur du monde naissant exclut l'idée d'ironie. Combien la moquerie ne supposet-elle pas d'expériences intérieures, et qu'il faut avoir été trompé de fois avant de consentir à se jouer de touti L'homme commence par les pleurs, non par le rire; mais il arrive en Grèce, et c'est là que l'ironie éclate en liberté. La Gr^ce s'éveille, l'humanité se retourne en arrière; à l'aspect de tant de fantômes déjà évanouis, de tant d'illusions ruinées, de tant d'empires déjà frappés, de tant de faux dieux qui déjà ont jeté le masque, elle pousse un de ces éclats de rire interminable qu'Homère attribuait aux Olympiens. Celte hilarité mêlée de nectar, cette ivresse de l'ambroisie, voilà toute la poésie d'Aristophane.
Il y avait, en effet, tant de malice innée dans l'esprit grec, que, tout en se courbant sous ses dieux, il ne pouvait s'empêcher d'en sentir les ridicules, de sorte que le doute ironique s'introduisait jusque dans le temple. Aristophane croyait assurément aux divinités patronales d'Athènes ; il a hâtq la mort de Socrate en l'accusant d'impiété; et cependant cet inflexible croyant, qui ne souffre pas que l'on attaque les vieilles doctrines par ]a.discus-
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sion sérieuse, ce poëte fanatique qui d'une main ferme présente la ciguë au sceptique grave et raisonneur, ce même homme se croit tout permis dès qu'il ne se sert que de l'arme du ridicule. II bafoue dans son esprit les divinités auxquelles il sacrifie. Il achève l'hymne par une épigramme. 11 invente pour ses comédies de petits dieux espiègles qui se moquent des grands. Au lieu des divininités que la Grèce a empruntées de l'Orient*, aux têtes d'épervier, de loup, de lion, il invente une Diane char^ donneret, une Cybèle autruche, mère des dieux et des déesses. Il promet à un roitelet le sacrifice solennel d'un moucheron. Prométhée, cette figure jusque-là si austère, se cache sous un parasol pour que l'œil perçant de Jupiter ne l'aperçoive pas. Neptune se promet l'héritage de Jupiter. II discute par avance les termes du testament du maître suprême. Quant à Hercule, il vend son droit divin pour un repas. Ce n'est pas encore assez. Pour couronner cette ironie olympienne, Aristophane se moque de la mort, du tombeau, des abîmes peuplés par les dieux souterrains. Il parodie l'enfer. Une de ses pièces doit même son nom au chœur des grenouilles du Tartare, qui, dans une poésie effrayante et burlesque, mêlent leurs coassements aux chœurs sublimes des âmes errantes des initiés dans les mystères d'Eleusis. Vous frémissez et vous riez à la fois Voilà ce que se permettaient Aristophane et le peuple athénien, alors que les croyances étaient encore vives, et sans se douter seulement que ce jeu pût avoir son danger. Au sortir de la représentation de ces pièces, ils né laissaient pas de s'assembler pieusement autour des temples. L'encens recommençait à fumer. Les hymnes résonnaient; les cérémonies reprenaient leur gravité; la foi
* Âristoph. Av.